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La détestation n’est pas son moteur. Ni la haine. Ce qui ne l’empêche pas de détester. Et même haïr de rares fois. En général, la haine est passagère. Contrairement à la colère qui peut perdurer. Surtout face à l’injustice et l’humiliation. Une colère soluble dans le fleuve du temps. Présente sans être ostentatoire. Chaque fois au bord du pire, elle se ressaisit. Refusant de céder à la tentation des démons qui l’habite. Plus forte que ses inclinations les plus sordides et méprisables. Bien que soit difficile. Tellement plus simple de se laisser aller à la détestation et à la haine. Nul besoin de penser contre soi. Suffit juste de se laisser glisser. Elle refuse. Toujours à combattre ses ombres. Surtout ne pas nourrir sa part sombre. Le plus souvent, elle ressort du combat exsangue. Une victoire qui lui coûte cher.
Jusqu’à perdre telle ou telle amitié. Ce qui la chagrine le plus. Ne plus pouvoir polémiquer sans pour ou contre moi. Critiquer une parole, un dessin satirique, un pamphlet… Elle-même ne s’en prive pas. Usant de sa subjectivité le plus souvent possible. Rien de plus normal. Le monde n’est vu et ressenti qu’à travers son corps. Mais elle arrive à faire la différence. Capable de détester une parole, sans haïr celui ou celle qui porte cette parole. Pareil pour les caricatures ; elle peut en détester certaines, sans s’en prendre à la main qui les dessine. Un vieux réflexe. Sûrement acquis dans ses premières années d’école. Avec entre autres un instit de CM2 rabâchant : la liberté de chacun s’arrête ou commence celle de l’autre. Elle en avait marre de ses sermons laïcs et républicains. Pressée que la cloche sonne pour rejoindre ses copains et copines en récré ou dans la rue. Elle pense parfois à lui. Un homme austère. Jamais elle n’ a vu un sourire affiché sur son visage. S’exprimant toujours avec une voix chargée de solennité. Les élèves l’imitaient dès qu’il avait le dos tourné. Cet homme lui avait donné l’antidote à la haine. Avec quelques mots dans une salle de classe. Le vaccin contre la dévoreuse de la liberté de l’autre.
De déception en déception. Elle en a eu beaucoup. Dont certaines voix écoutées à la radio ou lu dans des journaux et dans les livres. Les mots d’instits et de profs ne débouchant sur aucun diplôme. Comme toutes ces rencontres qui t’accompagnent, quand tu te retrouves à être une chair citoyenne, chercher à comprendre ce qu’est le bien commun. Quittant le « corps familial » pour un autre. Avec toute sortes d’us et coutumes que celles de ton éducation. Passant dans un corps avec une grande diversité de pensées et de façons de vivre. Et tant mieux. Rien de tel que la diversité pour qu’un corps ne sombre pas dans l’endogamie. Des principes de bases que lui on transmis certaines de ses déceptions. Des hommes et des femmes qui l’éclairaient dans les moments de doute. Désormais, ils et elles ont basculé dans le camp de la confusion. Et de la division. Prêts à tout pour grappiller quelques miettes de lumière dans le spectacle. Avec en plus la haine inscrite dans leur regard. Vindicatifs. Leur haine aussi contre ce que leur voix est devenue ?
Pathétiques fins de parcours. Elle pense surtout à quelques-uns et unes. Les grands figures de sa jeunesse qu’elle a finalement remisé dans le dossier : Mes grandes déceptions. Leur changement qui l’a touchée ? Non. Normal qu’en vieillissant, une part de soi change. À moins de vouloir rester un éternel ados dans ses vêtements et idées, par trouille de traverser la frontière pour se confronter à l’autre versant de son histoire. Mais ses « grandes déceptions » n’ont pas changé à cause du temps qui passe. Pas une vieillesse naturelle du corps et de la pensée moins souple. Ces voix, l’ayant éclairée, sont devenues des marionnettes menées par le bout de leur désir de briller. Incapable de penser plus loin qu’une caméra et un micro. Avec une course aux followers et pouces levés. À n’importe quel prix. Même celui de leur ruine intérieur. Préférable de rester en éternelle adolescence que de devenir une momie qui s’agite par peur de disparaître ?
À chacun chacune sa petite boutique. C’est le signe de notre époque. Avec la caisse enregistreuse de sa présence au monde dans notre poche. D’un clic, je sais combien je pèse. Même le plus grand esprit libertaire, anar, critiquant la société de consommation et de vente permanente de soi, terminera son texte, sa chanson, son film, en déroulant son planning de rencontres et tous les lieux où l’on peut trouver sa production antilibérale. Rien de plus normal. On cherche tous à survivre. Mais certains en donnant des leçons de bonne conduite. Personne n’échappe à la toile qui nous englue. Faut bien faire bouillir la marmite. Et nourrir ses animaux de compagnie : Ego et Nombril. Et elle, très critique sur le laisser aller à la facilité et à la surconsommation de son image ? Logée à la même enseigne que les locataires de notre jeune siècle. Elle est devenue sa propre vitrine. Autoentrepreneuse de son idéal et de ses rêves de petite fille. Semblable à des milliards d’autres qui sont devenus leur propre vitrine mobile. Selon son histoire, des produits différents. Dont ceux critiquant la marchandisation de notre époque. Et de nos corps. Une femme au volant numérique de sa petite boutique. Comme la majorité d'entre nous.
Platon. Socrate. Maimonide. Averroès. Nietzsche. Shakespeare. Mozart. Bach. Rembrandt. Van Gogh. Rimbaud. Victor Hugo. Zola. Dostoïevski. Gogol. Jack London. Céline. Einstein. Marie Curie. Simone Veil. Duras. Yourcenar. Brel. Ferré. Brassens. Bashung. Arno.
Toute cette beauté, poésie, savoir, pour finir comme ça : des milliards de grands gosses avec le même jouet. Celui dans nos poches. De plus en plus rares les individus qui n’en ont pas. Des solitudes qui jouent ? Le jouet de la machine ? Réponds Google. Mais avant, un petit selfie avec mon vide à partager... Néanmoins quel bel outil pour l’humanité que le numérique. Une bibliothèque mobile à la disposition de chaque individu. Combien de temps avant d’être à la hauteur de ce superbe outil entre nos mains ? Laissons du temps à notre espèce pour y parvenir. Comme pour Gutenberg. Sans l’imprimerie, que serions-nous ? Elle n’aurait sans doute pas eu accès à tout ce qui a fait notre humanité. Aujourd’hui, certains pensent que l’espèce humaine est décadente. Voire à bout de souffle. Pas la première fois qu’on dit ça. Mais elle est toujours là. Certes avec souvent des pertes de mémoire (plus jamais ça….). Et elle progresse très lentement. Traînant derrière elle son boulet de cerveau reptilien. Mais elle a des ressources. Notre espèce nous offre de belles surprises. Capable de déboulonner le passé pour se renouveler. S’élever plus. Faisons confiance en l’humanité. Et donc en nous.
Mahmoud Darwich. Barbara. Gréco. Mandela. Mohamed-Ali. Genet. Camus Albert. Kateb Yacine. Faulkner. James Baldwin. Maradona. Platini. Zidane. Annie Ernaux. Catherine Ringer. Springsteen. Bowie.
Parfois, elle se plonge dans le dictionnaire des noms célèbres. Pour se rassurer. Pas que… ou … pour représenter l’espèce humaine. De grands noms (ses préférés) qui la rendent fier d'être un membre de l'humanité. Mais elle sait qu’il n’y pas que les personnalités publiques. Nombre de mains invisibles ont une grande place. Sans elles, le monde serait pire. Voire même, peut-être que notre espèce aurait déjà disparu. malgré le peu de reconnaissance, parfois méprisées et humiliées, ces petite mains sans tapis rouge ni décorations sont porteuses aussi de beauté et d’intelligence. Même si elle ne compte guère dans notre époque dont les critères de qualité sont différents. Combien tu as de followers, combien de likes à ton dernier post, combien tu vends, combien tu vaux aujourd’hui, combien d’abonnés à ton journal, combien de spectateurs à ton film, combien tu penses bien, combien de médailles en bandoulière, combien d’oreilles à t’écouter, combien de regards posé sur toi, combien d’orgasmes de plus que les voisins du dessus, combien de puissance en plus dans ton ordi, combien mesure ta piscine, combien tu as de rides de moins, combien tu as d’amants, combien tu as d’amantes, combien tu as de montres, combien… Un siècle de jauge ?
Marc. Julie. Jacques. Pascal. Mohamed. Ingrid. Jean-Marc. Abdel. Simon. Mamadou. Daniel. Jules. Philippe. Joëlle. Malika. Judith. Vanessa. Jean-Paul.
Elle est une de ces mains invisibles. Qui est-elle ? C’est une vieille copine. Mais aussi un vieux copain. Elle a 22 ans. Il a la cinquantaine. Elle a 47 ans. D’ici ou d’ailleurs. Elle est la jeune femme assise, le nez dans son smartphone. Dans la peau du manager aux chaussures pointues courant après toujours plus. Elle est l’animateur télé fébrile courant après le buzz comme un hamster dans sa cage dorée. Le pickpocket aux heures de pointe dans le métro volant des moins pauvres que lui. L’artiste face à sa toile. Le footballeur qui vient de marquer un but. Elle est aussi moi dans mon miroir. Celui d’un écran. Avec le même genre d’activité que la majorité de la population de la planète. Essayant de faire tourner ma petite boutique. Tous plus ou moins empêtrés dans nos contradictions, mesquineries, petites et grandes lâchetés. Avec un point en commun. Lequel ? N’être que des petites choses fragiles. Jouant à la marchande ou au marchand de soi. Des milliards d'êtres sur un marché planétaire. Pour se vendre: un produit avec une obsolescence programmée. Notre histoire en vente libre à la grande foire du siècle.
À combien est coté notre éphémère ?