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Billet de blog 18 juin 2024

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Lettre à mes amis d'extrême-droite

Brun est ma colère était le titre initial de ce texte. Mais j’ai préféré m’adresser plus directement à vous : mes amis d'extrême-droite. Chaque année, certains se convertissent à cette idéologie.Toutefois, l’amitié reste pour ma part plus importante que votre vote. Même s'il y aura des affrontements verbaux. Voire des «  brisures d’amitié ». Pourquoi vous écrire ce courrier ?

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« Heureusement qu'il existe un havre où l'on peut toujours savourer une relation authentique : le coin du feu chez un ami auprès duquel on peut se défaire de ses vanités et trouver chaleur et compréhension ; un lieu où les égoïsmes sont caducs et où le vin, les livres et la conversation donnent un autre sens à la vie. » Inconnu à cette adresse, de Kathrine Kressmann Taylor

              Brun est ma colère était le titre initial de ce texte. Mais j’ai préféré m’adresser plus directement à vous : mes amis d'extrême-droite. Chaque année, certains se convertissent à cette idéologie de plus en plus forte. Plusieurs d'entre vous se qualifient de fachos. Avec souvent un sourire gêné. Des amitiés proches ou plus éloignées. De très anciens amis. Dont certains de mon quartier populaire des premiers pas et rencontre amicales; plusieurs anciens militants cocos et antiracistes qui sont passés sur l'autre rive. Et des amis plus récents qui opère un virage à l'extrême-droite. Sans oublier toutes les amitiés en pointillés de comptoir. Mais que des votants et des votantes. Des amis cadres ou militants d’extrême-droite ? Possible mais ils ne me l’ont pas dit. Militer ou simplement voter ne sont bien sûr pas à mettre sur le même niveau d'engagement. Toutefois, l’amitié - quand elle est profonde - reste pour ma part plus importante que votre vote et n'importe quelle idéologie. Même s'il y aura des affrontements verbaux. Voire des «  brisures d’amitié ». Pourquoi vous écrire ce courrier ?

         Pour tenter de vous dire par écrit ce que je ne parviens pas à vous exprimer face à face. Préférant lors de nos rencontres privilégier d’autres sujets; comme le temps qui passe. Évitant soigneusement le terrain politique. Polémiquer par distance au téléphone ? Je suis moins maladroit et confus avec l’écrit qu’à l’oral. Voilà pourquoi j’ai choisi de vous écrire ce courrier. Pour tenter de vous donner mon point de vue. Et bien entendu de tenter de vous convaincre que vous êtes dans l’erreur.  Sans le moindre jugement sur votre colère et vos désillusions des politiques. D'autant plus que je suis d'accord avec vous là-dessus. Mais peut-être qu’il y a d’autres voies que celles du mur pour tout un pays. Je vais essayer de ne pas trop digresser. Et faire le plus court possible.

           Toutes sortes de personnes parmi mes amis d'extrême-droite. Du prolo bossant dans le bâtiment au prof intello.Certains copains vieillissant mal survivant au RSA et se sentant confinés dans leur quartier d’enfance. Parmi eux, des Juifs et des Musulmans. Les premiers votant extrême-droite à cause de la montée - réelle – de l’antisémitisme. La même augmentation que le racisme, l’homophobie, la transphobie, et toutes les haines du différent de soi. Mes amis musulmans d’extrême-droite ont fait ce choix contre les nouveaux immigrés et des migrants. Une façon de montrer patte blanche et laïque ; je m’appelle Mohamed ou Fatima, mais je ne suis pas du tout comme eux:  les terroristes islamistes et les « cailleras » des cités populaires. Dans les deux cas, un vote de protection.

        Mais la trouille me semble toujours mauvaise conseillère. Mais respectable. Vous avez vos raisons de choisir ce camp. Comme tous ceux et celles qui votent dans ce pays. Chaque vote pour chaque camp a sa raison. Qu’on soit d’accord ou non. La France : pays des raisons. Les lumières me semblent plus universelles. Contrairement aux raisons. Ou chaque être ou groupe a les siennes. À quoi assistons-nous même en cette période d’extrême urgence républicaine ? Une course à ses intérêts et ceux de son groupe. Certains prêts à tout faire pour conserver leur poste, quitte à faire gagner le pire. Chassez le nombril, il revient avec l’ego. Rien ne change en réalité.

       Toutefois, on assiste à une prise de conscience. Celle de dizaine de millions d’individus refusant d’être des moutons. Ne voulant plus être juste bon à consommer et à aller voter. Conscient de la valeur de leur histoire individuelle. Refusant désormais de la brader.Cette dissolution est un acte kamikaze. Elle va peut-être entraîner tout le pays dans le néant. Avec des conséquences désastreuses pour la majorité de la population. Mais elle aura permis l’émergence du débat. La France devenu un vaste rond point. Les gilets jaunes sous la peau des citoyens et citoyennes qui débattent de leur présent. Et de leur avenir. La parole est redevenue publique. Sans être entièrement confisquée par des politiques ou des médias.

          Notamment une parole écoutée de moins en moins. Et peu mise en avant. La parole du social. Remisée depuis un certain temps dans l’ombre par un grand nombre rédactions. Préférant axer leur angle de travail et leurs unes sur le sociétal. Le négliger aurait été négatif. Car le genre et d’autres sujets ont une grande importance. Plus les violences contre les femmes. Important d’évoquer tous ces sujets dits «  sociétaux ». Indéniable que le mouvement #metoo et d’autres luttes ont permis des prises de conscience et des avancées dans nos sociétés. Une très grande importance d’en parler dans les médias. Toutefois pas au point d’occulter toutes les autres souffrances au présent. Elles sont nombreuses dans ce pays. La vie sous le seuil de pauvreté, le confinement dans des quartiers ghettoïsés, les écoles pourries pour les gosses… La liste n’est pas exhaustive. Toutes ces souffrances occultées qui votent désormais extrême-droite.

          Ce constat fait, que dire, que faire ? Déjà ne pas donner de consignes de vote. Surtout quand on est connu, vu à la télé, artiste de gauche nanti, donneur de leçons militant pour par exemple l’école publique et la mixité, mais pas pour ses gosses, etc. Pareil pour les footballers et autres people. Certains vous diront qu’ils plaqueront la France si l’extrême-droite prend le pouvoir. D’autres sautant dans un avion pour venir culpabiliser les votants RN et les abstentionnistes. Leur petit sermon cathodique balancé, ces chers artistes reprennent un vol en direction de leur belle vie. S’il vous plaît, fermez-la. C’est contre vous que votent ces millions d’électeurs et électrices. Ne supportant pas de vous voir bien vivre, et eux crever à petit feu. Une population (pas que des très pauvres) qui n’est pas dupe de la différence de statut de citoyenneté dans ce pays. L’égalité des chances selon son carnet d’adresses. Son niveau de citoyenneté en fonction de la taille de son compte en banque. Ne leur racontez pas d’histoire. Le « petit peuple » ne croit plus du tout aux contes de fées.

          Même à celui de l’ogre blonde de sa mèche brune. Les dirigeants d’extrême-droite sont semblables en de nombreux points à beaucoup des politiques que des millions de votants veulent éjecter. Un désir d’éjection d’une certaine arrogance et mépris qui est plus que légitime. Vous, mes amis, et toute la population en colère dans ce pays, vous le savez bien. La majorité de celles et ceux à qui vous sous-traitez votre colère ont été élevés par les mêmes grandes écoles que les dirigeants actuels. Avec les mêmes réflexes de l’entre-soi dans haut. Qu’il soit de gauche ou de droite, ou des extrêmes, ils ont de nombreux codes en commun. Pourquoi en sachant ça, mes amis et les autres, leur offrez-vous leur voix ? Sans doute votre grenade dégoupillée en écho à celle d’une poignée d’arrogants qui en ont envoyé un très grand nombre pour bousiller ce beau pays. En le saignant et le divisant. Une division plus que réussi : tout le monde déteste tout le monde. Jamais le pays n'a atteint un tel degré de suspicion. Chacun cherche son ennemi. À votre tour donc de dégoupiller. La vengeance par les urnes. Des millions de grenades pour riposter à l’arrogance ?

        Un geste de désespoir. Des électeurs et des électrices qui votent en mode kamikaze. C’est à vous que j’ai envie de m'adresser. Même si ma petite voix ne porte pas très loin. Et en plus, elle n’aura aucun impact sur leurs conditions de vie, voire de survie pour tant d’individus et de famille sous le taux de pauvreté.  Que des mots sans effets sur la réalité d'un quotidien usant. Pas le moindre impact non plus sur l’antisémitisme, le racisme, et tout ce qui ne va pas dans ce pays et partout dans le monde. Tant pis si mes mots n’atteignent pas les rives de votre colère plus que légitime ; essentiel pour ne pas se sentir complètement écrasé et soumis. Mais je continuerai de pisser dans un violon numérique. En radotant que votre vote est contre vous. Vous méritez beaucoup mieux. Ne bradez pas votre colère.

        Ni droite, ni gauche. J’ai déjà donné. Plus jamais de la vie, je ne vais plus voter pour ces tous pourris. Des propos souvent entendus. Certains et certaines parmi vous – en colère - ne reviendront pas en arrière. L’orgueil est peut-être votre dernière cartouche républicaine. Je comprends que vous n’alliez pas voter pour celles et ceux que vous avez voulu dégueuler et dégager. Mon propos n’est pas de vous conseiller de voter pour untel ou unetelle. Pourquoi alors ce courrier ? Vous exhortez à ne pas voter pour l’un de vos plus grands ennemis. L’extrême-droite qui vous détruira encore plus. Et elle massacrera la démocratie. Chaque fois que le pays l’a essayée, on en a vu les conséquences. Pourquoi ne pas vous abstenir ou voter blanc (dommage qu’il ne soit pas pris en compte, car ça me semble le moins manipulateur et sectaire de nos jours). La pêche ou la noyade collective ?

          Dans tous les cas, vous êtes assez grands pour faire comme bon vous semble. Je voulais juste vous adresser quelques mots. Comme on ferait dans une conversation de bar. Ce comptoir rebaptise Parlement de la république, par Balzac. Une lettre intéressée ? C’est sûr que si l’extrême-droite prend les rênes de ce pays, je ferai partie des faciès à risque. Comme des millions d’autres dans ce pays et en Europe. En réalité, tout individu - quelles que soient sa couleur de peau et ses origines - deviendra un faciès à risque. L’extrême-droite commencera bien entendu par le cœur de cible de sa haine : les migrants, les exilés, les immigrés, les musulmans. Tous les boucs émissaires les plus faciles à briser. Et qui rapportent dans les urnes.

        Puis elle se penchera sur le sort des Juifs. Ne pas oublier le point de détail et les relations toujours au beau fixe avec des néo-nazis au sourire de gendre ou belle-fille idéale. Elle continuera son chantier de destruction en se prenant aux communistes, aux francs-maçons, aux artistes, à la presse, etc. Peut-être que je me trompe dans l’ordre de l’attaque. Mais une chose est sûre : tout ce qui sera différent du « nouvel ordre » aura plus que des soucis à se faire. L'extrême-droite n’aime qu’elle et ceux qui l’aime. Les autres sont des ennemis à abattre. Un jour au l’autre, vous serez dans la cible. L’ennemi principal de l’extrême-droite étant la liberté.

         Certes, vous avez vos raisons de voter pour le RN et ses succursales. On voit tous midi à la porte de l’isoloir. Nos raisons plus ou moins légitimes. Mais, mises bout à bout, elles deviennent déraison collective. Celle qui va peut-être éteindre une à une les lumières d’un phare abritant presque 70 millions d’habitants. Ses lumières viennent de loin. Elles ont pris racine dans des valeurs universelles. La sève de ses lumières est chargée de culture, de beauté, d’esprit, d’intelligence, etc. France élégante et ouverte sur le monde.  On l'admire partout sur la planète. France encore sur le haut du podium des démocraties. Combien de temps à cette hauteur ?

        Certes pas que des lumières dans ce pays. Comme beaucoup d’entre vous, je n’en suis pas toujours une. Parfois même des pensées et des propos guère lumineux. C’est le lot de tout mortel doué d’imperfection. Néanmoins avec une conscience que l’éclairage de ce pays est essentiel. Pour notre démocratie. Et par-delà nos frontières. Là où les faisceaux de notre phare porte nos valeurs républicaines jusque très loin. Ne laissons pas transformer cette lumière en faisceaux comme dans une Italie sous la botte d'un certain Mussolini. À nous de choisir. Éteindre notre phare ou le protéger des porte-obscurité ? L’avenir de notre pays est entre nos mains. Un moment d'urgence de notre histoire commune. Vous devriez... Qui suis-je pour donner une quelconque consigne ? Paumé comme la majorité des citoyens et des citoyennes de ce pays. Une France dans la confusion et l'anxiété. Pour notre phare commun, faites comme bon vous semblera...

        Le 7 juillet: lumière ou obscurité ?

PS : En réalité, le fond de votre être n'est pas facho et d’extrême-droite. Juste désillusionnés des politiques et en colère. Comme la majorité des citoyens et citoyennes de ce pays. Est-ce une raison pour s'offrir à n’importe quel bras ? Bon, je sors... Déjà trop sentencié et enfoncé de portes ouvertes. Comme proposé à d'autres dans ce billet, peut-être que, moi aussi,  je devrais la fermer.

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