Brigade Anti-Conformismes

Décortiquer le moindre mot pour trouver une trace de saloperie susceptible de rapporter. C'est un placement très en vogue. Qui n'a jamais investi sur la mauvaise foi ? Même une virgule mal placée peut-être porteuse potentielle de phobie ou d'autres maux. Écrire et parler avec un régulateur de «pensées non conformes» ?

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         Tout a commencé par un jeu entre la poire et le fromage. Le détournement d’acronymes et sigles de leur vraie signification. De fil en jeux de mots plus ou moins mauvais, nous avons débarqué à la Brigade-Anti-Criminalité. Très vite devenant Brigade-Anti-Cailleras et autres détournements plus ou moins drôles. Puis nous sommes passés à un autre sigle. « Vous pensez quoi de Brigade -Anti-Conformismes ? ». Une nouvelle définition qui nous a fait marrer. Imaginant aussitôt des scènes de contrôles de citoyennes et de citoyens trop conformistes. Sans doute que les majorité des membres de la vraie BAC auraient une préférence pour ce genre d’interventions. Et,de l’autre côté du contrôle, leurs «fidèles clients» , jeunes et moins jeunes des quartiers populaires, se passeraient bien de ces contacts virils mais pas toujours si corrects; à plusieurs reprises mortelles. Dresser une amende pour excès de conformisme ne devraient pas trop entraîner de bavures et caillassages de véhicules banalisés opérant sur le terrain. À moins de tomber sur un conformiste récidiviste et extrêmement agité. Ou un fonctionnaire de police ultra conformistophobe.

      Étrange grand écart qui me ramène à cette vidéo passée récemment en boucle. La majorité des téléspectateurs souriaient ou carrément pliés de rire devant ce qui donnait l’impression d’un sketch. Une parodie comme savent faire les humoristes. Certains atterrés par ce qu’ils venaient d’entendre. Quelques-uns disséquant aussitôt le dialogue plus que surréaliste d’une émission de télé. Cette scène de « Qu'est-ce qui vous fait dire que je suis un homme » deviendra-t-elle aussi culte que les répliques des Tontons flingueurs ? Des dizaines de milliers de vues sur la toile. Vous trouverez de nombreux articles plus sérieux qu'un billet d'humeur sur ce sujet. Je dois avouer avoir été du côté des rieurs. Avant de gamberger sur le sujet. Ou plutôt d’essayer de décoder la part cachée de ce dialogue. Dans une émission, censée être dédié au débat très sérieux, basculant d’un seul coup dans une forme de tragi-comédie. Ne sachant plus s’il fallait en rire ou en pleurer. Ou les deux. Que s’est-il passé ?

       Nombre de pistes possibles à parcourir pour s'interroger sur un improbable moment cathodique. Que voulait donc affirmer cet être (comment l’écrire en écriture inclusive?) en direct ? Visiblement de nouvelles identités bafouées à défendre et promouvoir auprès des téléspectateurs. La sienne dans l’ordre et celles des autres minorités œuvrant contre la domination du  ( pour la faire courte ) patriarcat hétéro blanc. Un combat légitime à de nombreux égards. Même si, pour ma part, j’ai l’impression que nous nous engluons dans une période de «je suis une minorité à moi tout(e) seul(e) » « si tu me crois pas, tu vas voir ta gueule à la récré». La vision réduite et réductrice d’un hétéro avec son rond de serviette chez les dominants? Fort possible que ma position m’empêche de voir les souffrances et difficultés au quotidien de personnes différentes de la norme. L’empathie, une arme redoutable contre la connerie( celle des autres et la sienne), ne pourrait-elle pas m’aider à voir plus loin que le bout de ma supposée domination? À minima appréhender la douleur réelle de celles et ceux se sentant mal dans la peau du monde actuel. Comme sans doute cet être et tous ceux qu’il était venu représenter. Avant la fameuse scène déjà d’anthologie numérique.

     Très étrange de se servir des mêmes armes que ses adversaires coincés du culte, de la souche, etc,. Stigmatiser d'emblée l’autre, chercher à le prendre en faute à travers chacun de ses mots, pour dénoncer in fine sa propre stigmatisation et celle de sa communauté. Angle d'attaque au demeurant très efficace pour désarçonner l'interlocuteur.  Décortiquer le moindre mot pour trouver une trace de saloperie susceptible de rapporter. C'est un placement en vogue. Qui n'a jamais investi sur la mauvaise foi ? Même une virgule mal placée est porteuse potentielle de phobie ou d'autres maux.Une épidémie qui atteint même la fiction où d’aucuns voudraient calibrer les personnages pour en faire de parfaits citoyens éco-responsables. Plus le moindre excès de vitesse ou clope à l'écran pour éviter de donner des idées à la jeunesse de France. Que des romans et des films sponsorisés par «l’Ami Ricoré» ? Des œuvres portant le label bio et conforme à la charte de modération? De la fiction sans boue ni sang ? Guère joyeux l'avenir de certains auteurs. Écrire avec un régulateur de "pensées non conformes" ?

      L’invité, intraitable sur la sémantique, était-il en plein excès de conformisme individuel ? Incapable d’être en empathie avec la personne en face de lui. Essayer de comprendre que le terme «homme» n’était pas une attaque ad hominem ( expression à transforme ?). Puis, après avoir balayé devant sa propre parano, lui proposer des clefs pour comprendre quel être il se sentait profondément. Un individu loin, très loin, de ce que son enveloppe charnel laissait transparaître. Éclairer les téléspectateurs sur une pensée et un choix de vie. Une explication ayant pu éviter qu’un échange d’idées ne reste finalement qu’à la surface du buzz (combien l’ont regardé entièrement?). Sûrement plus constructif que de verrouiller le débat de la sorte. Désir de domination frustré ? La jubilation de coincer un célèbre animateur? Recherche du buzz pour soi ou sa cause ? Le soudain agacement de l’invité provoqué par une déstabilisation à cause des caméras ? Nul n'est à l'abri d'une erreur ou d'un dérapage verbal. Jamais si simple de parler devant un micro.

         Et très facile de critiquer ceux qui se battent pour faire évoluer la société. Luttant pour changer le regard de la majorité sur les minorités en souffrance. Indéniable que ce genre de billet ne changera rien. Que faire alors pour améliorer leur sort ? Et si nous revenions à des fondamentaux? Comme notamment «l’atteinte à l’intégrité physique». Femmes, LGBT, porteurs de croix, voile, kippa... Le combat qui me semble le plus important est l’intégrité du corps. Que tous ces individus, quels que soient leur sexe ou appartenance religieuse, puissent circuler sereinement dans l’espace public. Une liberté de circulation sans risquer la moindre agression ciblée. Circuler en respectant le code de la laïcité permettant à toutes et tous de pouvoir cohabiter du mieux- ou moins mal - possible. L’autre fondamental est l’égalité des chances, des salaires, etc. Enfonçage de portes ouvertes ? Sans doute mais plutôt positif de vouloir continuer de viser une meilleure égalité sociale et économique sur tout le territoire, sans négliger pour autant les autres revendications. «Tous les hommes naissent libres et égaux…».Et après ils se démerdent,rajouta Jean Yanne. La réalité ne lui donne pas tellement tort. Pas une raison pour ne pas y bosser.

        La fraternité et la sororité me semblent en fait plus difficiles à mettre en place. Surtout dans notre époque où chacun veut être totalement libre de choisir son sexe, sa famille, son équipe de foot, son culte, sa série télé, son dernier smartphone… Comme cet être ne voulant pas être catalogué dans la rubrique homme. Refusant tout étiquetage autre que celui qu’il se donne. Libre à lui de choisir l’enveloppe lui convenant le mieux. Le 21 ième siècle sera-t-il celui de la décolonisation des corps ? Un changement sociétal (commencé par les piercing, tatouages...) inévitable à fleur de peau. Avec une lutte légitime contre la société patriarcal au pouvoir depuis la nuit des temps. Un combat notamment pour les femmes qui en ont le plus souffert. Ainsi que les LGBT subissant nombre d'agressions dans tous les milieux sociaux et pays. Jusqu’à l’internement d’homosexuels dans des camps. Encore du pain sur la planche mondiale des injustices.

      Mais d’aucun(e)s, dans un combat légitime, ne sont-ils pas en train de vouloir imposer un nouveau conformisme ? Passer du vieux monde à leur futur vieux monde ? Souffrir n’empêche pas d’avoir parfois des œillères. La douleur d’un peuple ou d’un être pousse certains, pourtant dépositaires des meilleures intentions, à reproduire à l’identique ce qu’ils ont subi et combattu. De résistant à bourreau. Nul, même le chantre de la plus grande tolérance, n’est à l’abri de ce genre de dérive. Se méfier des propres murs de sa lutte de libération. Mettre toujours au frais une ou deux questions, plus si possible une dose d’autodérision mêlée de poésie, à déguster en solitaire. Recul plus aisé quand on est pas militant. Uniquement spectateur ou docteur es constatations comme beaucoup d’entre nous. Sans aucun doute plus facile de bavasser sans mettre les mains dans le cambouis des luttes. Toutefois ne pas militer n’interdit pas de s’interroger derrière son écran ou légèrement à l’écart de la manife, témoin sur le bord de son époque. Garder l’esprit critique sur le pavé ou à côté. Même en étant d’accord sur le fond de telle ou telle revendication actuelle. Sans oublier qu’une norme peut en cacher une nouvelle… Le vieux monde sait changer de masques.

     Comme quoi on ne se méfie pas assez des jeux de fin de repas. Parfois ils vous entraînent sur des chemins très cahoteux et pouvant déboucher sur un nouveau chantier de questions. Comment conclure un tel grand écart et ces interrogations en vrac ? Un billet d’humeur comme d’habitude sans réponses concrètes. Au moins un point commun avec la victoire des Bleus qui ne changera absolument rien. Si ce n’est- toujours ça de pris- un petit air de fête sur tout le pays. «Deux choses sont infinies : l'Univers et la bêtise humaine. Mais, en ce qui concerne l'Univers, je n'en ai pas encore acquis la certitude absolue.». Belle et profonde réflexion d’ Albert Einstein. Une vision extrêmement pessimiste. Pour ne pas dire réaliste, à l’aune des horreurs d’hier et d’aujourd’hui commises par l’Homme. Tentons de sortir de la norme morose et opter pour l’optimisme. Sait-on jamais: ça peut-être virale. Commençons par créer la Brigade-Anti-Connerie-Humaine. En la dotant de très gros moyens face à l’ampleur de la tâche.

 

 

 

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