« Une seule année vécue en liberté vaut davantage qu'une vie entière d'esclave.Ce n'est pas le nombre d'années qui fait la vie, mais l'heure vécue sans violence. »
Les Récits d'Adrien Zograffi
Panaït Istrati
Que laissent ces ombres derrière elles ? Leur mort. Que transportent-elles dans leurs bagages ? Leur force de vie. Au fond des yeux, toutes les douleurs d’hier, d’aujourd’hui, de demain. Ombres en équilibre sur le fil de l'exil. Avancer, il faut avancer. Marcher jusqu’où ? Mourir ou semer l’horreur. De temps en temps, essayer de trouver un refuge pour panser ses plaies, respirer un minimum avant de reprendre la route. Funambules de bitume, bouffés d’angoisse au bord du vide. Le vide dans le dos et celui devant soi. Qu’espérer pour s’entêter à continuer d'errer dans l'incconu ? Pouvoir poser un jour ses bagages. Marche et rêve d'un meilleur ailleurs. Leurs douleurs moins fortes que d'autres ?
Prompts à tirer bénéfice de la misère, certains ont dégainé leur calculette. Comptabilité écœurante. Priorité à la souffrance «nationale » Moi, je souffre français. Et toi ? Moi, je souffre allemand. Et toi ? Des souffrances qui seraient prioritaires sur celles venues d’ailleurs. Souffrons français ! Cynisme d’un côté, trouille sincère de l’autre d’être encore plus pauvre. Rien de nouveau sous la nuit des confusions et manipulations. Vous avez la pièce d’identité de votre souffrance ? La douleur voyage sans passeport.
Pourquoi pas aussi un CV du malheur ?Désolé, mais j’ai postulé avant vous. Faites la queue comme tout le monde au «Guichet du malheur ». Souvent, ces « égoïstes anti-accueil » sont montrés du doigt numérique sur tweeter, sur les forums ou dans des billets. Très mal vus en ce moment de ne pas afficher un « j’accueille un réfugié chez moi ». Tout de suite catalogués de sans cœur. La trouille de ceux qui sont contre l’accueil est irrationnelle. Mais, quoi qu’on en pense, elle n’est pas négligeable et méprisable. S’ils ont aussi peur, c’est qu’il y a une raison. Difficile de demander à quelqu’un qui n’a rien d’être généreux. Cela dit, la misère n’empêche pas la générosité, ni la solidarité. Souvent les plus démunis qui donnent aux associations caritatives. La classe de la noblesse populaire ?
Récemment, des people, en colère et indignés, ont eu un très beau geste solidaire. Belle solidarité. Mais compréhensible aussi que d'autres ne soient pas du tout prêts à offrir l’un de leurs cachets-RSA pour l’accueil des migrants. On ne joue pas dans la même catégorie. Toutefois, même si les plus pauvres pestent plus ou moins contre cette vague de migrants, ils sont sensibles à leur tragédie. Sans dents, ni fric, mais pas sans cœur. Parfois, un cœur usé qui peut parfois se fermer. Et être manipulé.
Revenons à ces ombres errantes sur nos routes et nos écrans. Elles ont un visage. Comme tout un chacun, elles portent un prénom, un nom, une date de naissance... et de mort. Des fragments de leur existence passée, belle ou moche, habitent désormais leurs silences. Leur corps a gardé en mémoire les gestes de l’ailleurs. Sous leur peau, le seul pays d’où personne ne peut les chasser. Citoyens jusqu’à leur dernier souffle de cette patrie, commune à tous, avec un drapeau qui flotte sous la poitrine. Fuir était le dernier verbe à conjuguer, avant la mort. La fuite d’ombres vivantes. Leur seul mot d’ordre : vivre.
L’exil est comme un vêtement invisible. Certains, comme les migrants aujourd’hui, d’autres hier, ont été obligés de s’en revêtir dans l’urgence. Finit-on par s’en débarrasser ? Seuls ceux qui ont subi un déracinement douloureux peuvent répondre à cette question, témoigner de l’intérieur. Quelques-uns, artistes ou pas, partagent leur expérience avec d’autres. Ceux qui n’ont pas été contraints de s’arracher à une terre pour trouver racines ailleurs. Seule l’empathie peut permettre de comprendre. Tenter de traduire l’innommable.
En ce moment, des voix d’anciens exilés où leurs échos à travers la bouche de leurs enfants, racontent leur exode à travers une Europe à feu et à sang. Leurs mots et leurs regards sont toujours habités par une émotion datant, pour quelques-uns, de plus de 70 ans. Les yeux de ces vieillards embués de larmes ne mentent pas. Nombre d’entre eux voient des similitudes avec ce que subissent les migrants. Un retour d’images douloureuses de nos livres d’Histoire.
Ces vieillards ont eu aussi leur histoire déchirée en deux comme une feuille de papier. La moitié, plus ou moins annotée selon l’âge, restée sur la rive perdue. Une page tournée. Définivement ou pas. Et, à l’arrivée sur la terre d’accueil, l’autre partie de la feuille dans la main. Une page blanche pour accueillir leur nouvelle histoire.
Tout à écrire ou réécrire ?
NB) La sculpture d'illustration de ce billet est de Bruno Catalano.