Moi, Mohamed L, 28 ans, fainéant, sous-prénom de la République...

Costard-sourire tend la main. Quand on croise ce genre d’homme ou de femme, la bouche chargée de promesses, on tourne la tête et verrouille les oreilles. Déjà donné depuis Papa-Maman, Pépé-Mémé. Notre héritage de promesses non tenues. Pauvres peut-être mais avec de la mémoire. On espère plus qu’en une seule chose: notre lucidité. La lucidité tient toujours ses promesses.

                

Eddy Mitchell "Il ne rentre pas ce soir" | Archive INA © Ina Chansons

                

              Un très bon vendeur. L’homme, en costard très classe, qui s’était approché de nous. On était une dizaine de potes assis dans le square. Il a tendu la main à chacun de nous. Pas besoin d’un dessin pour savoir que c’était la main d’un politique venu se faire mousser le sondage. Avec en plus le sourire nickel en prime. Il n’était pas tout seul. Une vingtaine à se pointer dans le square. La bande de costards et tailleurs, débarquant sur notre territoire, était encadrée par plusieurs  Rambo à oreillettes. Et aussi pas mal de caméras. Tous avaient l'air vachement excités. La course au buzz ? Parmi le groupe l’ancien directeur de mon école primaire qui était venu nous saluer. Il avait l’air un peu coincé. Un mec vraiment sympa. Il a pris sa retraite. Tous très contents de le revoir. Peut-être pour ça qu’on a accepté d’écouter le costard souriant. Parce que d’habitude, quand on croise ce genre d’homme et de femme, la bouche chargée de promesses, on tourne la tête et verrouille les oreilles. Déjà donné depuis Papa-Maman, Pépé-Mémé. Et bientôt les arrières grands-parents. Notre héritage de promesses non tenues. Pauvre peut-être mais encore avec un brin de mémoire. On espère plus qu’en une seule chose: notre lucidité. Moins dangereuse dans sa tête que l'espoir quand il est trahi. La lucidité tient toujours ses promesses.

       Au début vraiment très cool. Sûr qu’il nous a mis très vite dans sa poche de costard. En plus de bien manier les mots, il faisait pas mal d’humour. Ne ressemblant pas du tout aux habituels vendeurs d’avenir venant nous tendre la main, pas pour nous relever, juste pour s’élever eux encore plus haut dans les hautes sphères. Pourquoi on le sentait alors plus proches de nous que les autres? Sûrement parce qu’il était beaucoup plus jeune que ses collègues. Et l'air plus sympa. Mais, aussi vite qu’il nous a embrouillé, il s’est embrouillé tout seul. Plus fort que lui. La mécanique pour nous séduire, parfaite, s’est soudain emballée. Ce qu’il pensait vraiment a explosé d'un seul coup son sourire et ses vannes. On a senti, même les plus manipulables des potes, que ce type nous méprisait. Il jouait juste avec nous. Que des pions sur son échiquier où il était le roi. Ses pions contre d’autres pions pour l’aider à gagner sa partie. « Pourquoi vous glandez là toute la journée? Désolé d'être franc mais vous êtes des fainéants. Faites quelque chose pour ce pays et ce pays fera quelque chose pour vous. Bougez-vous un peu, les gars. Rendez-vous utiles, au lieu de faire que profiter. Volontaire. vous connaissez ce mot. Il faut être volontaire pour avancer dans la vie. Entreprendre. Faut se battre pour s’en sortir et… Moi, je vous trouve du boulot dès demain matin. ». Son sourire anesthésiant devenu méprisant. Comme le videur d’une boîte qui te sourit, t’es super content, danser, draguer, faire la teuf tout la nuit, tu y crois, puis il fait non avec la tête. Et toi tu repars avec la rage au ventre ou une putain de tristesse et d’incompréhension. Te sentant nul des pieds à la tête. Son masque était tombé. Pas le premier type qui te parle de toi sans te connaître et sait ce qui faut pour toi. Même ceux qui veulent soi-disant ton bien et écoute pas ce que tu as à leur dire.  Volonté, volontaire... Son discours m'a vraiment foutu les boules. J’ai failli le prendre au mot et lui dire : « Moi, je suis volontaire M'sieur.  Bourré de volonté. On m'appelle Mohamed Volontaire ou Momo le volontaire. Vous pouvez demander à  tous mes collègues autour de moi. Eux le savent que je suis volontaire et partant pour un boulot. Je suis prêt à bosser. On se donne rendez-vous demain matin ici. Et vous me donnez les coordonnées de ce boulot. Je signe tout de suite. J'embauche quand, M'sieur emploi quand je veux ?». Lui balancer ça avec les  caméras comme témoins. Qu’aurait-il répondu ?

      Mais j’ai préféré la fermer. Aucune envie d’être ridiculisé devant les caméras. Ces types sont programmés pour avoir raison. Il m’aurait balayé en quelques phrases et serait sorti vainqueur. Et moi resté comme un con alors que lui continuerait sa visite. Que faire ? Sortir du champ. Et aller faire un tour. Oublier les vendeurs de mirages. En sachant qu’ils nous auront tous oubliés en remontant dans leurs bagnoles officielles. Leur vrai monde est ailleurs. Ils vivent à des années-lumière de nos quartiers. Aucun nous voit de sa fenêtre. Ils en ont rien à branler de nous. On est juste là pour faire de la figuration. Des générations de figurants. Juste convoqués pour mettre en valeur les nouveaux seigneurs de la République. Et leurs bons amis. Mais chut, faut pas le dire sinon t'es un populiste ou un complotiste. Sois mouton et tais-toi. Ou attends ton tour pour le selfie avec celui qui va te tondre. Les congés payés, la sécu, la laïcité… Mémé m'a expliqué beaucoup de choses sur l'Histoire. Elle a raison de plus les croire. Mémé est très en colère. Et déçue de sa République qu'elle aime tant.« Quand la fin du monde sera finie, la planète  ira mieux.» Ça c’est Pépé. Lui croit vraiment en plus rien, à part aux saisons et à son jardin de l'autre côté de la ville. Alors que Mémé garde l'espoir et une sacrée niaque. Pas prête de lâcher l'affaire. Une vraie guerrière du quotidien. Ma super Mémé de la République.

         Pourquoi cette boule au ventre ? Je sais bien que j’ai rien à attendre de ce genre de type. Lui et tous les autres comme lui. Ils sont pas là pour nous comme ils disent, mais uniquement pour eux. Pas un scoop. On le sait ici, dans le quartier, depuis un quart de siècle. Je suis touché parce que… Difficile à dire. Y a cinq ans, ma gonzesse m’a plaqué. Trois ans qu’on était ensemble. Amoureux l’un de l’autre depuis le collège. Quand on a commencé à sortir sérieusement ensemble, j’avais un boulot de livreur. Et elle vendeuse en magasin de fringues. On avait décidé d’emménager ensemble. Mais, manque de bol, ma boîte a coulé et j’ai été licencié. Obligé d’attendre que je retrouve une fiche de salaire pour le présenter aux agences ou à l’Ophlm pour vivre sous le même toit. Pas une journée sans chercher. Chaque fois, on doit m’écrire ou m’appeler. Rien. Jamais rien. Des potes de la boîte ont réussi à retrouver des boulots. Quand j’ai su ça, tout a commencé. La descente. De plus en plus bas. Une descente sous la peau. Je me sentais naze. Le pire c’était la perte de toute ma confiance en moi. Très franchement, j’avais une putain d’assurance. Pas plus grande gueule que moi. Mais je me suis enfoncé tout seul dans le trou noir. Complètement abattu. Surtout, quand chaque soir après son boulot, elle se pointait au square et me prenait à part. « Alors? T’as eu une réponse?». Je baissais la tête. Pas besoin de mots. Juste le silence et ses yeux posés sur moi. Un regard déçu. Normal qu’elle se soit barrée. Elle a pris une coloc avec une fille et un mec, en centre-ville. Quand on se croise, c’est: «Ça va ? Ouais, tranquille. Et toi ? Ça va.». Puis chacun trace sa route de son côté. Je l’aurais étranglé l’autre avec son boulot de demain. Trop tard pour moi, mec. Je l’ai croisée avant-hier. Des mois qu’on s’était pas vus. Elle souriait. Un très large sourire. Je l'ai jamais vue si heureuse.  Ses mains fières sur son gros ventre.

        Pas pleurnicher quand même. Y-a pire que moi. Des gens entassés sur des bateaux en Méditerranée, des SDF, les roms de l’autre côté de la nationale qui couchent dans les baraquements, un bidonville à deux cent mètres de chez moiMoi, j’ai de la chance d’avoir encore Pépé et Mémé qui m’hébergent. Pas possible avec mes parents. « Tu te bouges pas assez le cul. Du boulot, y en a: faut juste avoir la volonté.». Mon vieux me tient le même genre de discours que Costard-sourire. Persuadé que je glande toute la journée. « Ça finira par payer un jour Ptit fils. On est plus dans les trente glorieuses où le boulot poussait à tous les coins de rue, comme les grues des chantiers. Plus la même époque. Des pauvres et des riches y en avaient aussi à l’époque. Mais pas autant dans les rues et partout. Mais je crois que la différence avec avant c’est qu’aujourd’hui, ceux qui sont là-haut en veulent toujours plus. À croire qu’ils sont encore plus accros au fric que leurs parents. Te démoralise pas P’tit fils. Et surtout culpabilise jamais. T’es pas une merde parce que t’arrives pas à trouver un boulot. Bien sûr qu’il y a des fainéants qui veulent rien foutre. Mais c’est pas ton cas. Culpabilise surtout pas. S’il y a moins de boulot qu’avant; à qui la faute ? Pas à toi, ni à moi, ni à toutes les autres pauvres, noirs, arabes, roms, migrants, etc, qui sont dans le même genre de merde. Mais la faute est… je sais plus où j’ai entendu ça… peut-être pas la citation exacte. Bref… Y a des mecs qui gagnent 20000 euros par mois qui font croire à d’autres gagnant 2000 euros que ce sont ceux qui gagnent 800 euros pas mois qui sont la source de tous les problèmes. T’as déjà vu un smicard planquer son pognon en Suisse ou se trouver une niche fiscale. Le fric est là, mais ils veulent le garder que pour eux. Dommage que je sois trop vieille pour faire la révolution. ». Heureusement que Mémé est là pour me remonter le moral. Sans elle, j’aurais passé mon temps sur les jeux vidéo ou à fumer des pétards avec les potes. Pour elle que je me lève chaque matin. Et pour moi. Un jour mon nom sera sur ma boîte aux lettres.

      Décidément pas ma journée côté estime de soi. Après le costard souriant, j'ai droit à un autre culpabilisateur de télé. Celui pas du genre à sourire. Ou en montrant les dents. Toujours à sortir une saloperie ou à en préparer une. À croire que chaque matin, il voit sa gueule dans le miroir et a envie de se venger du monde entier. En commençant par ceux qui ont le même genre de visage que le sien. Ce mec là peut pas se voir dans une glace. Sûr qu'il rêvait d'être blond et d'avoir un autre nom que le sien qui sent l'huile d'olive et le couscous. Sans doute à cause de ça qu’il veut détruire tous les bronzés qui lui ressemblent. Des métèques lui rappelant ses origines de l'autre côté de la Méditerranée. Une sorte d'allergie à son propre sang. Honte en plus d'être né dans le 93 et pas pas dans le 75007 ? Vraiment bizarre  comme réaction. Et surtout dommage car ce type avec tout ce qu'il sait, le pognon qu'il a, il est pas obligé de se la jouer pitbull de plateau. Pire que Costard-sourire. Je dois être un peu naïf car j'ai toujours cru que les gens qui avaient fait des études, collectionnaient les diplômes, très balèzes en culture, pouvaient pas être des cons. Ni haineux. Moi j'étais pas mauvais à l'école, j'aurais bien aimé faire, mais.... Pourquoi mes parents m'ont pas poussé ? C'est lui qui a… peut-être qu’il a raison. Mes parents ont pas fait tout ce qui faut pour que je réussisse dans ce pays. Même pas un modèle d'intégration et de réussite républicaine. Comme les stars et les footeux quand ils gagnent.  Moi, je suis rien. Un rien qui s'appelle Mohamed. Déjà s'ils m'avaient donné un prénom d'ici, ça m'aurait facilité un peu la tâche. Et je serai passé un peu plus inaperçu qu'en m'appelant Mohamed. Mes parents auraient pu y penser avant de me donner ce... Mais qu’est-ce qui me prend de douter de mon prénom ? Ça fait 28 ans qu’on vit ensemble, lui et moi. Je vais pas le changer juste pour donner raison à l’autre hargneux qui se déteste. Coincé entre «Du boulot, je t’en trouve demain» et « Tes parents insultent la France parce qu’ils ne t’ont pas donné un prénom de saint du calendrier. ». N’importe quoi. Certains portaient des prénoms de saints et ont massacré des populations entières. Quand même pas transformer Mohamed en Éric ou Thierry que pour faire plaisir à un mec mal dans sa peau et celle du monde. Il a qu'a voir un toubib de la tête. De toute façon, tout le monde m’appelle Momo. Comme Maurice notre gardien de l’immeuble.

     Mon portable vibre sur la table de chevet. 03H37 sur le radio-réveil. Qui peut bien m’envoyer un SMS à cette heure ? Merde ! Putain ! Faut que j’y aille tout de suite. Ils m'attendent. Sûr que je serai pas frais à mon rencard Pole emploi qui m’ont mis super tôt. Et dans la foulée je vais aller voir le nouveau manager du Macdo. Déjà refusé je sais pas combien de fois mais on sait jamais; si c'était la bonne. Mais depuis hier j'ai pas le moral. Traité d'abord de fainéant et culpabilisé à cause de mon prénom. Tout ça a remué plein de trucs bizarres sous mon crâne. Comme si j'étais qu'un boulet pour ce pays. Juste un profiteur, rien d'autre. Je me sens super crevé. Comme complètement vide à l'intérieur de moi. Un surdiplômé de la loose. Plus capable de rien du tout.  Encore un texto qui arrive. « Qu’est-ce que tu fous ? » Faire semblant de pas avoir entendu mon portable ? Me recoucher et être en forme pour mes rencards boulot ? Ça, jamais de la vie. Je vais pas laisser les collègues se démerder tout seul. Surtout que ça a l’air vachement grave. On a besoin de monde sur le terrain pour le combattre. Je me lève du lit et enfile ma tenue de combat.

     Celle de Momo le pompier volontaire.

NB: Cette fiction est inspirée de deux propos ayant fait récemment le buzz. Inutile donc de les citer.

 

 

 

 

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