Juge aux allures

Ce 24 décembre 2015, moi, Mamadou Traoré, je suis du bon côté. Celui qui filtre le bon grain de l’ivraie à l’entrée d’un Monoprix de centre-ville.

 

 

NOEL CHAMPS ELYSEES 2015 (illumination) en 3D #01 © JACK GARDOLL

             

       

        Palper. Je fais ça toute la journée. Des moches, des belles, des beaux, des vieux, des jeunes, des riches, des pauvres, des souriants, des cons… Éphémère intimité au bout des doigts. Une chair flasque ou des muscles saillants? Un corps à peine sorti d’une étreinte amoureuse ou une tumeur ? Parfum de luxe ou bon marché. Haleine fraîche ou odeur de sueur ? Soleil ou pluie sous la peau ? Certains râlent, d’autre obéissent sans rechigner. Un condensé de France passe chaque jour entre mes mains. Ça n’arrête pas. Je ne vais pas m’en plaindre. Trois semaines de boulot qui tombe à pic. Recruté comme vigile pour les fêtes de fin d’années.

        Les attentats et toutes les autres violences ne font pas que des malheureux. Des politiques augmentent leur chiffre d’affaires sur les cadavres, les blessés, et la peur des villes et des champs. Ainsi que les religions et les labos spécialisés en anxiolytiques. Sans oublier les boîtes de sécu gagnantes elles-aussi. Et donc des types de mon genre. Costaud et en plus ancien champion de boxe thaïlandaise. Sans le visage écrasé de nombre de collègues qui, comme moi à 32 ans, ont les tibias bousillés par les coups. Des guerriers vieillis en accéléré, vaincus chaque jour de l’intérieur. J’ai les épaules rassurantes, le sourire du gendre idéal qui tranquillise les clients. Jamais autant travaillé depuis quelques années. Tous les plans Vigipirate et l’état d’urgence me dépannent bien. Nourri grâce à la terreur.

        Le même avec une barbe et une djellaba? Sûr que les regards posés sur moi seraient fort différents. Certainement pas réconfortés en me voyant. Mais c’est une autre histoire, pas la mienne. Ce 24 décembre 2015, moi, Mamadou Traoré, je suis du bon côté. Celui qui filtre le bon grain de l’ivraie à l’entrée d’un Monoprix des beaux quartiers parisiens. De mon poste, je vois la Tour Eiffel en habit de fêtes. Mon boulot consiste donc à fouiller les sacs, palper femmes, hommes, et enfants. Tous, sans distinction, passent entre mes mains. Pas de passes droits devant cette porte. En réalité, certains sont plus repérés et fouillés que d’autres. Le boss ne l’a pas dit clairement mais sous entendu que le principal suspect de nos jours et nuits est, en priorité, le kamikaze potentiel. Bref, je dois jeter un œil plus soupçonneux sur les citoyennes et citoyens qui me ressemblent le plus physiquement. Même couleur foncée ou très noire, mêmes cités dortoir, même religion apparente, même phrasé, même démarche… On a tous quelque chose de djihadiste. Nombre de nos concitoyens ne nous voient plus désormais que comme des bombes sur deux pattes. De plus en plus, vêtu en civil, je croise des regards suspicieux ou des sourires crispés pour camoufler la trouille. Même réflexe entre ceux devenus potentiellement dangereux. Le djihad sous ma tenue de vigile ?

        Paraît qu’il faut que je choisisse. Intégriste ou intégré? Charlie ou Charia? Caroline Fourest ou Tarik Ramadan? Mon choix a été rapide. Je suis un trentenaire, avec ses hauts et ses bas. Ni slameur, ni rappeur. Encore moins comique. Pas du tout businessman, ni sociologue. Très moyen au foot. Sans tatouages, pas le moindre jour de prison au compteur. Non recyclable médiatiquement comme exemple de réussite et d'intégration. Aucune relation de près ou de loin avec un quelconque juge d’application des peines. Je ne revendique pas de droit à la différence ou à l’indifférence. Où se trouvent mes racines? Elles sont ancrées dans le souffle sous ma poitrine. Pour le reste, je n’ai qu’un souhait: foutez-moi la paix ! Juste besoin d’un peu d’air et d’espace vital. C’est grave docteur ?

        Dès le collège, on vous demande de vous orienter. Un GPS programmé jusqu’à sa mort. Trop peu pour moi. On verra ça quand je serai grand ; si possible ne jamais cesser de grandir. Sans fortune personnelle, ni héritage, j’ai décidé de tout miser sur un seul projet d’avenir : mes rêves de gosse. Plus précisément sur un qui ne rapporte pas un centime. Pourquoi alors persister à rester dans cette impasse financière? Parce que j’y suis bien. Un lieu où le temps passe plus joyeusement. Un voyage très enrichissant. Une seconde s’il vous plaît ! J’ai un message urgent dans l’oreillette. Mec, faut que tu choisisses. À ton âge, on doit être dans un camp ou dans l’autre. C’est fait. Je suis vigile, physionomiste, videur, technicien de sécurité… L’armoire à glace vous barrant la porte. Celui qui, que tu sois quelqu’un d’important ou un citoyen sans carnet d’adresses, à le pouvoir de te laisser entrer ou pas. Un pouvoir d’un très court instant. Sur mon périmètre, c’est moi qui juge de ton allure. Une démarche normale ou inquiétante ? Risque d’embrouille ou client sans souci? Un banal voleur ou un fou de Dieu? La parité est respectée avec l’embauche de folles de Dieu. Toi l’individu, face à moi, tu es scanné d’un seul coup d’œil. J’opère une lecture express de tes intentions dans ton regard. Je dois anticiper, en quelques secondes, un éventuel danger. Mon corps comme frontière mobile en ville. Un portique humain.

        Dire que j’aurais pu réussir et décrocher un très bon poste sur l’échelle sociale. J’étais un excellent élève. Mon manque d’ambition sociale est lié à l’attitude de mes parents. Tous deux ne pensaient qu’à leur boulot. Ils étaient très rarement présents auprès de leur fils. Chacun était trop occupé à sa tâche professionnelle pour me driver. Ma mère se levait la première à la maison. Elle marchait à pas feutrés, ne tirant pas la chasse d’eau pour ne pas faire de bruit. J’entendais des bribes du monde filtré par la radio sur la table de la cuisine. Puis, après avoir avalé son café, elle passait à la salle de bains. De temps en temps, je m’asseyais sur mon lit et écoutais le fantôme derrière les maigres cloisons. Un fantôme se préparant pour aller faire des ménages. Pas une seule fois, comme un accord tacite entre nous deux, je ne m’étais levé à ce moment là. Le grincement de la porte, ponctuation sonore, m’autorisait à sortir de sous mes draps.  Deux ou trois fois, je me levais d’un bond et me précipitais à la vitre: même dos aspiré en toutes saisons par la ville. Un matin d’hiver, j’avais ouvert la vitre pour l’appeler, il faisait encore nuit; «Bonne journée Maman.» resté au bord des lèvres. À mon réveil, je trouvais la table dressée. Elle laissait la radio allumée à un volume très bas. Mais jamais un petit déjeuner ensemble. Juste l’odeur du café et son bol dans l’évier en guise de salut quotidien. Mon père passait ses nuits dehors; toujours dans la même brasserie. Quand je partais à l’école, il dormait et, à mon retour: des mégots dans le cendrier du salon. Un excellent commis de cuisine resté jusqu’à la retraite dans une seule boîte. Je l’ai rarement vu derrière les fourneaux de la famille. Un taiseux, encore plus que ma mère, qui répondait par un sourire ou un froncement de sourcils et, quand il ne pouvait faire autrement, balançait quelques mots pour qu’on lui foute la paix. Chacun traçant son sillon sous le même toit. Une situation attristante ? Non. C’était comme ça. Notre vie.

        Malgré leur emploi du temps très chargé, mes parents, inquiets pour mon avenir, ne voulaient pas complètement me laisser livré à moi-même. Le sujet de discorde le plus important était mon éducation. Leur seul point d’accord était que je cesse de fréquenter mes amis d’enfance, au pied de notre immeuble, où à tourner dans le quartier et la galerie marchande comme sur un manège invisible. Pas de fric pour déménager ou me coller dans une école privée. Quelle solution? Un dimanche midi, sortant de ma chambre, encore ensommeillé, j’avais été surpris de tomber sur un vieux type en costard sur le canapé du salon; personne, excepté mes copains de temps à autre, ne nous rendait visite. Il esquissa un sourire et se leva. Sans le saluer, j’allais à la salle de bains. «Mec, on dit bonjour quand on croise un bipède. Sulky.». Il avait glissé un mot sous la porte. À table, j’étais resté muet à l’écouter parler. Première fois que je rencontrais ce genre d’homme. Capable de passer de la plaisanterie au plus grand sérieux. Il m’apprivoisa dès notre première rencontre. Mes parents avaient échangé un regard rassuré. « Je passe demain pour t’apprendre à jouer aux échecs.». Il m’avait serré la main en me regardant longuement, droit dans les yeux.  À peine était-il sorti que j’interrogeais ma mère sur cet invité surprise. C’était un ami de mon grand-mère paternel mort deux mois après ma naissance. Sulky était son pseudo car amateur de courses de trot attelé. Grâce à cet homme, j’évitais les cases rues et prison. Pour traîner dans les hippodromes.

        Personne n’a jamais su pour tous nos après-midis passés sur le champ de courses à Vincennes.  Les dimanches et en nocturnes lorsque mes parents étaient en vadrouille. La plus grande partie de ce que j’ai appris c’est avec ce type. Et pas uniquement sur les courses dont je devins un bon spécialiste; sans être dévoré comme Sulky et d’autres turfistes. Son large sourire, dévoilant ses dents du bonheur noircies par le tabac, rares survivantes dans sa bouche, annonçaient qu’ils allaient parler. Dans les tribunes de l’hippodrome ou sur une banquette du PMU, il m’ouvrait, de sa voix éraillée, les portes du monde. Des portes donnant sur la poésie, la politique, le sport,  la mécanique quantique, la philo, la musique, la peinture, la nature… Imbattable sur les étoiles qu’il m’avait appris à lire. Ce vieillard, vivant dans un mobile-home pourri, savait autant de choses que tous mes profs de collège réunis. Mon programme entier à lui tout seul. Quand il avait attrapé un bon quinté dans le désordre, on filait tous les deux à Paname. Grâce à lui, que je connais très bien cette ville. On s’est tapés tous les musées, des expos très classiques aux plus contemporaines. Alcoolique rangé des bouteilles, il me faisait goûter des vins dans les restos. Pinard et bouffe faisaient aussi partie de son savoir à rallonges. À croire qu’il avait plusieurs vies et cerveaux. Incollable.

        Parfois, son côté prof en boucle me gavait. La machine à transmettre  continuait aussi la nuit. À chaque  «séparation» de mes vieux, je dormais chez Sulky. Toute la nuit, il zappait sur les ondes de Radio France. Ma piaule chaque fois improvisée à la hâte dans le salon. «Tu dors P’tit ? Ecoute cette émission, c’est intéressant pour toi! » Il la commentait en direct. Je finissais par m’endormir. Ses commentaires quelques fois jusqu’à l’aube. Il se mettait en colère quand je ne m’intéressais pas assez à ce qu’il me racontait. Même reçu quelques coups de pieds au cul. Mais j’aimais bien être avec lui. Sans aucun doute grâce à ce vieux type au sourire usé que j’ai eu le bac avec mention très bien. Le jour où l’on m’a donné le papier officiel du diplôme, j’étais allé me recueillir sur sa tombe. Ni fleurs, ni d’autres fioritures. Juste une dalle avec son nom, ses dates de naissance et de mort. Ainsi qu’un sulky gravé sur sa pierre tombale. J’ai déposé mon diplôme sur sa sépulture avant de ressortir du cimetière. Il avait réussi son pari que je décroche le bac. Mon meilleur GPS

        Les juges aux allures voient tout, du début jusqu’à la fin de la course. La première fois que Sulky m’en avait parlé, ça m’avait fait marrer ; imaginant dans ma tête de gosse que des hommes ou des femmes, comme les juges des séries télé, se tenaient dans les rues de la ville pour verbaliser ceux n’ayant pas une belle allure. «Tu vois P’tit, les mecs qui sont dans la camionnette qui roule. Ils sont là pour voir si les chevaux ne passent pas au galop ou ne commettent pas d’autres erreurs. Dans la vie, ailleurs que dans l’hippodrome, il y a les mêmes que ceux-là, visibles ou invisibles. De la crèche au cimetière, ils vérifieront que tu respectes le même trot que tout le monde, que tu sois bien d’équerre. Si tu ne veux pas être disqualifié, n’oublie jamais qu’ils ont un œil sur toi et te juge en permanence sur ton allure. Moi, je les ai oubliés et…». Il s’était tu comme s’il en avait trop dit. Je l’avais regardé sans un mot. Il avait l’air absent. Je me sentais transparent. Il vida sa tasse d’un trait. «J’ai couru trop vite pour mon destin, les yeux plus gros que mes rêves. Je ne regrette pas… Parce que je me suis bien marré. Et ce n’est pas fini. Même si j’ai raté beaucoup d’occases. Un catalogue d’occasions manquées et opportunités laissées au suivant. Je suis une sorte de j’aurais pu si, toujours à deux doigts d’être sur la ligne d’arrivée. Me retrouver parmi les gagnants. Mais sur le fond, perdant ou gagnant, la ligne s’achève de la même façon pour tout le monde. Tu vois ce que je veux dire ou... Incroyable ! Mes deux tocards sont là ! Je l’ai ce putain de quinté. Dans l’ordre ! P’tit, on va se taper le meilleur restau de la place de Paris. Je vais me l’acheter ma bicoque à la cambrousse. Tu m’aideras à la retaper P’tit ? ». J’avais acquiescé d’un hochement de tête. Il sautait de joie, dos à l’écran. Sulky était tellement heureux que je n’avais pas osé lui signaler la photo pour le deuxième et quatrième. Croisant les doigts pour que ses deux canassons ne soient pas distancés. Son visage se figea en attendant les résultats. Quitterait-il l’hippodrome avec-pour une fois- un très gros gain? Des années d’études des courses  enfin récompensées? Ses yeux étaient rivés à l’écran. Il ne bougeait plus, les bras pendant le long du corps. J’étais aussi tendu que lui. Le résultat tomba. Il détourna son regard. La photo brisa son espoir.

        Bien longtemps après que j'ai compris son message sur les juges aux allures. Trop tard. J’étais déjà passé au triple galop; dans ma vie de couple, la compétition sportive et le boulot. En plus, un père fantôme. Très fort pour tout bousiller, surtout ceux que j’aimais le plus. Méfiant à l’égard de toute trace de bonheur, je préférais devancer sa fin, prendre les devants et le détruire dans l’œuf. Incapable de supporter la plus infime concession et quelconque autorité. Une boule de nerfs se calmant sur un sac de frappe ou un adversaire. Frapper pour anesthésier la violence sous ma peau. La moindre remarque était considérée comme une attaque. À force de l’avoir fréquenté, j’avais sans doute hérité du sale caractère de Sulky. Plus la haine ; un sentiment étranger au vieil homme resté sur sa colère Que dirait-il de me voir faire le pied de grue dans mon uniforme, à vérifier les sacs, et palper mes contemporains. Il serait fier de mon costard. Je me suis toujours demandé comment, même dans les pires périodes de dèche, ses chemises étaient propres et repassées. Seule l’usure de ses cols trahissait le camouflage. « Je suis né dans la misère et j’ai réussi à devenir pauvre.». Malgré son autodérision, une espèce de détachement le faisant passer pour un sage au-dessus des contingences matérielles, il ne supportait pas sa situation. Blessé d’être mis à nu socialement, vaincu par la nécessité. Il ne parlait jamais de ses problèmes récurrents de fric. Il était capable de payer une tournée générale et repartir à pieds, sans le sou pour acheter le ticket de bus de retour. Prince de l’éphémère. Un orgueilleux ne courbant l’échine que devant son miroir. Sûrement qu’il aurait rêvé d’un autre job pour «P’tit». Certainement pas juge aux allures.

        Deux cailleras arrivent en se dandinant comme sur un ring de boxe. Tels des propriétaires du trottoir. Tous ces gamins de quartiers populaires semblent mis en scène par le même chorégraphe. Un certain nombre d’entre eux continuent leur danse urbaine derrière des murs. Partis de plus loin que d’autres gosses de ce pays? Mal placés dès le départ de la course ? Comme cette femme voilée palpée par une collègue de la sécu. Avec l’état d’urgence, les juges aux allures épient plus particulièrement une catégorie de population. Tous les regards et caméras sont braqués sur les «non race blanche» et musulmans. Les islamistes, barbares de ce début de siècle, ont gagné : faire régner la terreur et diviser encore plus. Un gain aussi pour d’autres barbares cotés en bourse. En ce moment, le caucasien, sapé grande école ou hipster technophile et désinvolte, peut piquer ce qu’il veut dans les magasins. Le look terroriste norvégien, les casseurs de PD des Manifs pour Tous, passent sans souci entre les filets. Pas de délit de fascisme ? Après les attentats, ceux qui partaient déjà à 50 contre 1, ont donc doublé ou triplé leur mauvaise cote. Cela dit, les tocards rapportent toujours plus que les favoris à l’arrivée. Faut-il encore qu’on laisse les déclassés aller jusqu’au bout de la course. Ou que, contre vents et marées, ils restent concentrés pour terminer en tête. Et, même s’ils arrivent parmi les premiers, la photo peut tout changer au dernier moment. Les juges aux allures plus indulgents avec ceux mieux placés à la naissance? Les paris sont ouverts.

        Depuis quelque temps, je repense de plus en plus à Sulky. Reviennent surtout ces instants assis tous les deux dans les tribunes de Vincennes. « Pas un driver ce mec là! Ce nul devrait aller driver des chevaux de manège à la Foire du Trône !» Très mauvais perdant et capable d’une indéboulonnable mauvaise foi. Vexé s’il n’avait pas le dernier mot. Sûrement pour ça, qu’à l’époque, j’avais pensé que sa parabole sur les juges aux allures était un énième truc pour se faire mousser et occuper l’espace sonore. Jamais rencontré quelqu’un d’aussi bavard, inquiet du moindre silence. Comme d’autres falsifient leur CV, il mentait pour enjoliver son existence. Un hâbleur avec qui j’avais appris à faire le tri. Des années avant de me rendre compte qu’il avait raison. L’allure compte. Ainsi que nombre de choses invisibles à l’œil nu. Les codes sont toujours aussi bien gardés; parfois divulgués à quelques citoyens hors du sérail habituel. Quelques miettes pour avoir bonne conscience?

        Plus que quelques heures avant le début du réveillon. Cette année, Noël ressemble à un -1- novembre. Des gueules d’enterrement plus que de fêtes de fin d'années. La plupart des clients, trouille au ventre et yeux inquiets, font leurs courses au pas de charge. La trêve des confiseurs ? Tous espérant plutôt la trêve des kalachnikovs. Les cadavres de Charlie, de l’Hypercacher, du 13 novembre, plombent les rues et les magasins. Ils continuent de mourir partout dans la ville et à l’intérieur des têtes. Même la Tour Eiffel semble avoir honte de briller. Le père noël descendra-t-il du ciel escorté du Raid ? Équipé d’un gilet pare-balles sous sa houppelande ? De rares sourires, aucun éclat de rire. Les passants refrènent toute manifestation de joie. Se sentant coupables de faire la fête. Le début et la fin d’année sont plongés dans la même obscurité. Demain plus incertain qu’hier.

        Ma journée est finie. Il y a peu de monde sur la ligne 9 s’éloignant de Paris. Quasiment que des sans réveillon ou des usagers, fatigué de la journée, ayant terminé plus tard que les autres déjà les pieds sous la table de l’apéritif. Des êtres à des années lumière de la plupart de ceux filtrés à l’entrée du magasin. Comme basculant d’un monde à l’autre en quelques stations de métro.  Avec toutefois un point commun chez tous: l’anxiété au fond des yeux. Surtout face à individu de type non «français de souche»; considéré d’emblée, même parmi ceux essayant de se battre contre leur regard suspicieux, comme une menace. Ce sac cache-t-il une bombe? Un gros ventre ou une ceinture d’explosifs sous la veste de l’homme à droite ? Le ronronnement du métro ponctue le silence chargé d’inquiétudes. Un vieil arabe me sourit. Mon uniforme doit le rassurer. Les flics et les vigiles nouveaux héros de la République?

        Chaque année, je bosse à Noel. Mes deux gosses, le fêtant avec leur mère, ne me l’ont jamais reproché directement. Réveillonner en solo ne me dérange pas. En fait, je ne suis pas vraiment seul: entouré d’une cinquantaine d’amis. Une amitié sur le bout des doigts. Des silhouettes disséminées dans un vaste hangar. Ce cercle est composé de quelques fantômes du passé et des rencontres plus ou moins récentes. Nombre de palpés lors de mes intérim de vigile traversent ainsi le périphérique, à leur insu. Mes mains emportant des miettes de leurs histoires. Ils  revivent dans mon atelier. Des moches, des belles, des…Mon petit Paris à moi. Vigile à mes heures perdues à les gagner. Sculpteur et turfiste le reste du temps. Mes «palpés» sont en cours d'exposition. Peut-être me quitteront-ils un jour pour d’autres regards que le mien. Sinon, je cherche le quinté dans l’ordre. Celui jamais touché par Sulky. Je finirai par le gagner. Moi aussi un «j’aurais pu si» ?

        Un peu à l’écart, le vieil homme drive son idole :Idéal du Gazeau. Parfois, quand je bosse, j’ai l’impression qu’il m’observe en coin. Pourquoi tu m’as sculpté avec la bouche ouverte ? Tu sais bien que je déteste mes chicots ! J’aurais quand même préféré une veste plus classe pour l’éternité. Je le laisse râler dans son coin. Il ne fait jamais la gueule trop longtemps. Sulky a l’air bien ici, souriant dans sa dernière course. Aucun juge des allures dans cette ancienne usine à métaux transformé en atelier. Ni le moindre état d’urgence.

        Juste l’urgence d’être.

 

 

 

 

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