Mouloud Akkouche
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Billet de blog 19 mars 2015

Plus que la peau sur ses rêves

Mouloud Akkouche
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© http://www.aufeminin.com/news-societe/mode-un-magazine-danois-critique-pour-une-photo-de-top-trop-maigre-s1261752.html

               Manon ôta sa robe et monta sur le pèse-personne. Des chiffres lumineux défilèrent. Elle les suivit des yeux. Très tendue. 49 kg et 150 grammes s’afficha sur le petit écran. Elle poussa un soupir de soulagement.  Le règlement stipulait : maximum 50 kg. Elle sourit avant de sortir de la salle de bains, sa robe à la main.  Malgré ses efforts, le parquet crissait sous ses pieds nus.  A l’angle du couloir, des marques  au crayon que plus personne ne voyait ; une toise figée sur ses 14 ans. Elle poussa la porte de sa chambre.  Quelques interstices de peinture bleue entre les posters de mannequins. Elle se glissa dans le lit et  envoya un texto.  La réponse en  écho : « Fonce!»  la fit sourire.  Ses écouteurs sur les oreilles, elle ferma les paupières. Je suis une killeuse.  Elle se leva et ouvrit  un petit sac à dos.

       Ses parents dormaient à l'étage du dessus. Je t'interdis d'aller à ce concours ! Faut que tu envisages un vrai métier. Sa  mère folle de rage avait refusé que Manon s’y rende. Elle avait insisté.  En vain. Elle avait regardé sa mère puis, affichant un air d’animal apeuré, elle s’était blottie en s’excusant dans les bras de sa mère qui lui caressa les cheveux. Un rite entre toutes les deux pour clore un conflit. Puis chacune avait reprit le fil des ses occupations. Sa mère, comme à chaque fois, persuadée d’avoir emporté la partie. A part que, contrairement aux polémiques récurrentes sur le même sujet, l’enjeu de celui-ci était beaucoup plus important.  Tout pouvait basculer. Manon avait rempli seule le formulaire d’inscription et imité la signature de son père. Tout le monde lui avait déconseillé d’y participer. T'as aucune chance. Faut connaître quelqu'un du milieu. Si t’es pas pistonnée, t’as aucune chance ma p’tite.  Les uns et les autres, chacun avec une raison apparente ou enfouie,  sincère ou empreinte de jalousie, cherchèrent à l’en dissuader. Tous misaient sur un échec  programmé. Manon les écoutait avec un pâle sourire, cause toujours, à l’abri de son blindage derrière sa frêle silhouette. Inatteignable.

         Seule Julie, sa meilleure amie du lycée, l’encourageait depuis le début à tenter sa chance.  Elle rêvait de s’y inscrire; sans réussir à perdre ses trois kg en trop.  Pourtant que d’efforts pour correspondre au profil recherché.  Ses parents  l’avaient aidé à s’y préparer. Rien à faire. Son corps refusait de se plier au règlement. Malgré leur amitié, elle ne pouvait réprimer des bouffées de jalousie.  C'était elle qui avait poussé Manon.

      Sans bruit, elle sortit le scooter qu’elle poussa jusqu’au bout de la rue. Un profond silence régnait dans le quartier, le plus huppé de la ville. Une succession de villas et de parcs.  Deux fois par an, l’association de résidents organisait un repas de voisins au bord du lac. Manon, détestant ces réunions, s’éclipsait dès que commençait le  « plus plus » : jeu de société consistant à avoir le meilleur poste,  comptabiliser le plus de personnes hauts placées ou de peoples dans son carnet d’adresses, des rejetons avec l’avenir  le plus brillant, les idées les plus intéressantes… Des séances de tuning des beaux quartiers. Au grand dam de son père soucieux des apparences, elle ne participait à aucune des activités organisée par l’association et ne fréquentait pas  les autres ados. Julie venait d’un autre quartier, le même genre en centre-ville.  Elle baissa la visière fumée de son casque et démarra.

       Elle roula jusqu’à une nationale. Ses parents, déjà  très réticents pour l’achat d’un deux-roues, la tannait pour qu’elle soit prudente sur les trois km à flanc de falaise. De part et d’autre, des bouquets de  fleurs ponctuaient la descente en lacets. Folle de vitesse, elle avait toujours roulé sans aucune peur du danger. Mais, depuis ses régimes qui lui pompaient une grande énergie, elle avait moins de réflexes et chutait souvent. Des chutes sans grande gravité, sauf  la dernière qui, à quelques secondes près, aurait pu être fatale.  Elle conduisait désormais très lentement.

        Agée de 16 ans, Manon était la petite dernière de la famille. Son père, avocat d’affaires, vivait en déplacements. Sa mère, prof de droit à la fac, était moins absente à la maison. En réalité, les trois enfants avaient été élevés par une légion de baby-sitter. Les seuls moments où toute la famille se retrouvait ensemble était en août, dans la maison au bord de l’océan. Son frère et sa sœur, contrairement à elle, étaient très brillants sur le plan scolaire. L’ainée, âgée de 22 ans, achevait un Master de droit international. Et lui, à quelques jours de son vingtième anniversaire, attaquait sa troisième année de médecine. Deux excellentes cartes au « plus plus ».  Manon hors jeu.

        Après deux redoublements, elle stagnait en première. La ratée de la famille. Même si la réussite était un critère important dans cette famille, personne ne pensait ça d’elle. Tous persuadés qu’il s’agissait d’une crise d’ado un peu dure mais qu’elle se ressaisirait et finirait par les rejoindre. Juste une question de temps. Pourtant, à chacun de ses échecs scolaires, elle se confortait dans la victimisation. Le boulet de la famille. Ses parents avaient tout essayé; de l’internat aux plus grands psys. En vain. Malgré l’usure, sa mère ne lâchait pas le morceau.

       Julie ne facilitait guère la tâche, au contraire.  Très sûre d’elle et répétait en boucle  qu’on pouvait réussir sa vie, sans diplôme. L’exemple pour illustrer sa théorie était son oncle, autodidacte, qui dirigeait une boîte production de jeux vidéo. Toutes deux commencèrent à sécher les cours pour traîner dans les rues de la ville. A cette période précise que Manon commença à faire le deuil de l’école. Totalement réfractaire aux études. Pas question de suivre la voie de ses ainés. Entre deux pétards sur leur banc de square, Julie lui souffla une idée. Manon s'emballa. Elles entamèrent  leurs recherches.

        Plusieurs retours positifs indiquèrent à Manon  qu’elle ne faisait pas fausse route. Elle avait toute ses chances. Trouver sa voie ? Pas encore vraiment sûre. Sa décision devint irrévocable que quelques mois plus tard, lors d’une rencontre un après-midi d'été.  Une soudaine rage de vouloir réussir dans la profession qu’elle avait choisi d’exercer. Jamais auparavant mue par une telle volonté. Top model ou rien.

       Son père, au fil du temps, avait fini par se résigner à ce projet à contre-courant de l’avenir espéré et tracé  pour ses enfants. Fais ce que tu veux, lui conseilla-t-il, mais fais le bien.  Un conseil sans réel influence. Sa voix, même s’il jouait le coq en public, ne comptait guère au chapitre. Une situation qui lui convenait très bien. Sourire aux lèvres, il débarquait toujours après les prises de décision,  très efficace pour éviter le moindre conflit familial et tout ce qui pouvait dévier sa course quotidienne. Son épouse, par nécessite de compenser la fuite du père, avait pris les rênes du foyer. Malgré un tempérament autoritaire, elle était une mère  parfois laxiste sur certain domaines. Sauf sur un où elle devenait très stricte : le parcours scolaire de leur  progéniture.  Bac + 5 au minimum.  Et pas le choix de n'importe quel métier.

    Depuis que Manon annonça son désir d’orientation professionnelle, la mère et la fille plongèrent dans  une  guerre permanente. Déjà plus de deux ans.  Pas de cris ou porte claquée. Une guerre d’usure. Au gré des déplacements de ses parents, Manon,  cornaquée par Julie, courait les castings.  Jusqu’au jour où sa mère s’en aperçut et changea son planning pour être plus présente et surveiller sa fille. Un flicage quotidien, le sourire crispé. Manon, avec des mensonges bien ciselés, réussissait à passer entre les mailles du filet. Diplomate, elle lui faisait croire qu'elle hésitait sur son orientation. Styliste? Journaliste dans la presse féminine ? Des options déjà plus du goût de sa mère qui ne relâcha pas pour autant sa surveillance. Au fond, Marion restait inflexible sur sa décision d’être mannequin. Sa rencontre de l’été l’avait transformée. Plus la douce ado aux yeux dans le vague. Une killeuse en herbe.

          Tous ses mensonges passaient donc plus ou moins bien. Sauf un. Son corps trahissait les régimes qu'elle lui infligeait. De plus en plus maigre. A tel point que plusieurs de leurs proches, surtout ses grands-parents, s’inquiétèrent  d’une éventuelle grave maladie. Tous incrédules face à un changement si radical. Elle, si gourmande, élevée dans une famille portée sur la bouffe, s'infligeait des régimes implacables. La peau, une carte tendue par les os.  A plusieurs reprises, elle eut des malaises au lycée.  Pas un jour sans maux de crâne, ni vomissements volontaires. Un fantôme aux yeux éclairés par un seul désir. Prête à tout pour réussir.

        Même leur médecin de famille, avec qui elle était très en confiance, ne réussit pas à la faire changer d’avis. Deux psys se cassèrent aussi le nez sur sa volonté. Sa mère, au bord de la crise de nerfs, ne savait plus comment réagir. Un jour, en désespoir de cause, elle lui montra sans ménagements la terrifiante photo d'Isabelle Caro : la mannequin anorexique mettant en garde contre les régimes et le mannequinat. Manon eut un véritable choc en voyant le corps décharné et, en plus,  d’apprendre que cette femme était morte. Dans le même temps, sa mère lui proposa plusieurs autres articles sur les conditions de vie de top model.  Les trajectoires de nombreuses gamines, les ailes trop fragiles pour leur rêve, qui brisèrent leur enfance sur un miroir. Sans doute grâce à la terrible photo, Manon ne l’envoya pas paître comme à son habitude. Elle lut toute la doc.

            Stupéfaite de découvrir l’existence de  toutes ses filles de son âge, de milieux  très modestes de France et d’ailleurs, lâchant tout pour devenir Top Model. Quelques-unes, déçues et n'ayant plus d'argent,  retournaient dans leur foyer. Quelques-unes réussissaient à  trouver un boulot, souvent de barmaid.  Les plus paumés finissaient dans une camionnette, au bord d’une route,  à sucer des bites aux km. Sans oublier les dépressions et les suicides.  Les autres, la minorité, devenaient mannequin. Pas toutes dans les magazines de prestige. Cette découverte de la face cachée de son futur métier la plongea dans une profonde colère. Révoltée contre ces vendeurs d’illusions. Elle décida de devenir éducatrice. Pas non plus du goût de sa mère. Mais somme toute préférable au mannequinat. Elle cessa son régime et reprit le lycée.

          Deux mois de rémission.

        Depuis la lecture de l’annonce, elle était devenue fébrile. Rien d’autre ne l’intéressait.  Elle n’avait plus qu’un seul but : être lauréate de ce concours. Une obsession l’empêchant de dormir ou la réveillant en pleine nuit. Pour une fois que ça ne se déroulait pas à Paris et, cerise sur le gâteau, tout  était organisé par TPF : une grande agence de mannequins.  Nombre de ses modèles préférées y travaillaient. La lauréate, après une formation, intégrerait TPF pour devenir une de leurs mannequins. La voie royale pour entrer dans le métier.

        Une chance à ne pas rater.

        Un défi mais aussi une revanche pour Manon. Fini le rôle du canard boiteux de la famille. Elle voulait prouver à ses parents, à son frère, à sa sœur, à Julie, qu’elle pouvait, elle aussi,  réussir ce qu’elle entreprenait. Ils seraient estomaqués. Plus qu’à tous les autres, c’était à lui qu’elle voulait le prouver.  Chaque fois qu’elle pensait à cet homme, la tristesse embuait tout d’abord ses yeux puis, après une montée de colère, sa volonté reprenait le dessus. Aucune  raison qu’elle n’y parvienne pas. Un jour, il la  découvrirait par hasard sur le papier glacé d’un magazine ou dans une pub télé. Je suis une killeuse, se  stimulait Manon. Jamais aussi motivée. Une killeuse avec plus que la peau sur les os.

        A peine arrivée, une femme avec tailleur griffé  TPF  la prit en charge dans un hall très éclairé. 

 _ Je peux voir votre dossier ?

      Manon  lui tendit une chemise plastifiée. La femme, lunettes au bord du nez, commença à éplucher le dossier. L’adolescente se mordit les lèvres et détourna les yeux. Sa poitrine dans un étau. Elle feuilleta les flyer sur le comptoir d’accueil pour se donner une constance.

_  Désolé mais c’est… Difficilement lisible.

      Manon blêmit.

_ Je… Ma  mère est… Elle sait pas très bien écrire. 

            La femme haussa les épaules.

_ Tu mettras ça sur ta robe. C’est ton badge avec ton numéro. Seul l’huissier connaît le nom des candidates.

            Elle pointa son doigt et ajouta :

_  Première porte à gauche. Dépêche-toi, t’es en retard.

         Des parfums mêlés flottaient dans le vestiaire mal chauffé. La plupart des filles  étaient déjà prêtes, vêtues et maquillées. Les sourires de connivence camouflaient mal les  tensions. Elles s’évaluaient du regard. Elle aussi les détailla, surtout leurs poitrines. Elle avait choisi une robe avec un large décolleté.  Les seins  c’est aussi  très important dans ce métier. Il faut que tu les fasses bander, même les femmes du jury.   Faut leur donner envie de te toucher. Faut que tu sois une vraie bombe.  Les conseils de Julie remontaient un à un à la surface. Combien  d’heures passées devant le miroir  à préparer ce moment. Julie joua le rôle du coach.  L’examen des concurrentes  ne l’inquiéta pas. En les regardant, elle avait impression de voir ses clones.  Des photocopies de Manon. Que des petites poupées à la taille de guêpe,  juchée sur des talons très hauts. Le même désir qu’elle dans les yeux.

           Juste être la plus killeuse.

          Elle ôta basket, jean et T-shirt. Un frisson de froid traversa ses épaules. Elle poussa un soupir en constatant que  sa robe était légèrement froissée. Elle l’enfila puis la repassa du plat de la main. Le tissu sombre très moulant accentuait sa maigreur mais mettait en valeur sa poitrine et ses fesses. Ton cul, toi tu le vois pas, mais les autres le voient. Pendant que tu marcheras devant le jury, penses-y et fais le bouger. Ni trop vite, ni trop lentement.  Julie enviait le cul et les seins de Manon. Pour ses 17 ans, ses parents lui offraient une autre paire de seins.

         Une hôtesse  ouvrit la porte.

_ On vous attend !

      Le vestiaire se vida d’un seul coup. Une sortie en masse au  son des talons. Manon, toujours assise,  fouillait dans son sac. L’hôtesse fronça les sourcils.

_ Je suis pas maquillée.

            L’hôtesse lui demanda de les rejoindre et s’éloigna.

«  Merde !  Je l’ai oubliée !»

       Elle versa  le contenu de son sac sur le sol et vérifia une à une chacune des poches. Impossible qu’elle l’ait oublié. Elle se laissa tomber sur le banc. Une voix dans le  haut-parleur invitait le public à rejoindre les gradins. C’est foutu, se résigna-t-elle, incapable du moindre geste. 

        Une larme roula le long de sa joue.

        Elle se rua sur le sac de sa voisine. Rien. Elle en ouvrit un autre contenant  une trousse de toilette rebondie. Un sourire au miroir avant de peindre ses lèvres. Pas que les formes qui comptentTon regard est très important. C’est dans tes yeux qu’ils verront si t’as la niaque ou pas. C’est moi que vous prendrez doit être écrit dans tes yeux.  Joue pas ta p’tite timide d’habitude.  Et oublie pas de sourire. C’est un métier où tu le feras des milliers de fois. Si tu y arrives pas devant eux, ils te prendront pas.  A bout de nerfs, Manon, l’avait envoyé chier en lui balançant qu’elle n’avait qu’à y aller à sa place. Julie, devant la porte fermée des chiottes, s’était platement excusée. Des semaines de préparation. Sans Julie, jamais elle ne serait parvenue jusqu’au concours.

            Et sans la rencontre avec un homme, jamais la volonté de devenir mannequin ne serait enracinée en elle.  Tout bascula lors de vacances avec ses parents, dans leur résidence secondaire. Julie et l’une des cousines de Manon invitées tout le mois d’août.  Comme chaque fin de matinée, les trois filles empruntèrent la ruelle qui conduisait à la plage, en contrebas. Ce jour là, aucune n’avait pris son surf. A mi-chemin, elles tournèrent sur la droite et marchèrent sur une allée de graviers dans la pinède. Au bout, une villa avec plusieurs terrasses en cascade.  

        Toutes trois serrées devant le portail, elles ouvraient des yeux ronds, fascinées par la séance photos. Au bord d’une piscine, une dizaine de personnes dont trois mannequins en maillots de bain.  Julie avait appris par un des CRS de la plage que Le propriétaire des lieux était un photographe de mode, très réputé.  Aussitôt, elle avait tanné les deux autres pour aller lui rendre visite. La seule maquillée des trois.

     Une femme ouvrit. Elles dansèrent d’un pied sur l’autre. Julie demanda si elles pouvaient entrer pour voir de plus près. La femme sourit et refusa. Julie insista. Même réponse souriante. Manon, rouge de honte, fit demi tour. Sur le chemin du retour, Julie pestait contre la pétasse. Touchée dans son orgueil.

    Toujours poussées par Julie, elles tentèrent le coup presque tous les jours. Toujours le même refus poli de la femme. Un jour, le photographe  leur ouvrit. Un type bedonnant, l’air très décontracté. Il les écouta et se marra. Plus coulant que son assistante, il accepta de les laisser entrer. Folles de joie, elles restèrent deux heures immobiles, sans un mot, à regarder un vrai travail photos pour un magazine. La séance tirait à sa fin. Elles s’apprêtèrent à partir lorsqu’il leur proposa d’être shootées. Toutes trois échangèrent un bref regard.  Julie ne répondit pas, elle hurla « bien sur ! ». Il arma son appareil.

         Manon passa la dernière. Il  prit deux photos puis s’arrêta. T’es la plus belle des trois. Désolé pour vous deux mais je préfère être franc. Pas égaux avec la beauté. Vraiment superbe. Un corps parfait.  Elle afficha un large sourireJulie se renfrogna. Il secoua la tête et exigea  qu’elle ôte ses chaussures, tenir ses cheveux en chignon, et de faire quelques pas de danse. Les yeux mi-clos, elle dansa sur la pelouse. Aérienne.  Il la mitrailla.  Superbe !  Mais tu seras jamais Top Model.  Trop molle pour ce métier.  Il faut souffrir. T’es pas une killeuse. ». Il lui pinça la hanche. En plus, t’as déjà des p’tits bourrelets Nutella.   Puis il  éclata de rire, imités par les mannequins et toute l’équipe technique. Julie ne put réprimer un petit rire.

          Sûr qu’il blaguait ou tentait de la tester. Voir si elle allait craquer. Sans doute une ruse du métier, pensa Marion en esquissant un sourire. Pas question de craquer.  Elle l’interrogea du regard. Je déconne. Toi, tu peux devenir top  boulangère. Le visage de Manon se figea. Elle éclata en sanglots et s’enfuit en courant. Les cailloux blessant ses pieds nus.

          Sa cousine et Julie y retournèrent souvent. L’équipe technique les considérait un peu comme  des mascottes. Elles donnaient des coups de mains et passèrent même une soirée dans la villa.  Malgré leur insistance, Manon refusa de les accompagner. Chaque jour, elle disparaissait plusieurs heures. Tout le monde  était persuadé qu’elle passait son temps avec l’un des nombreux jeunes qui tournait autour d’elle. Manon les laissa y croire. Meilleur moyen pour avoir la paix.

            Un petit sac sur le dos, elle grimpait à travers les pins jusqu’ à une espèce de petite corniche. Parfois, elle y croisait des randonneurs. Elle s’asseyait. Une vue plongeante sur tout le village. Jumelles à la main, elle ne ratait rien des séances photo. Ses premiers cours à distance.

        Qui aurait pu penser que cette humiliation allait influer à ce point sur son existence ? Depuis ce jour, elle suivait toute l’actualité du photographe. Elle voulait lui prouver qu’elle y arriverait. Capable de devenir un top model international. Une star du mannequinat. Son plus grand rêve était qu’il vienne lui quémander une prise. Souriante, elle  lui tapoterait le ventre : « T’as encore tes bourrelets de bière ? Mais non, je déconne.... Tu ferais un bon boucher, toi.». L’humilier à son tour.

         Manon rejoignit les autres participantes. Une quarantaine d'adolescentes assises sur une rangée de gradins. Au plafond, un panier de basket relevé.

         Et face à elles, le jury : trois femmes et deux hommes derrière des tables en bois.  Chacun portait une oreillette, un ordinateur portable posé devant lui.  Sur chaque côté, des caméramans filmaient.

        Les gradins, bourrés à craquer, grinçaient au moindre mouvement. De part et d’autre s’étalaient les banderoles des sponsors : une banque, le quotidien régional et plusieurs commerçants.  Des mains s’agitaient en direction des adolescentes. Beaucoup de mères présentes.  Les rares hommes se faisaient très discrets.

         L’un des jurés se leva, micro à la main :

_ Bienvenues à toutes et à tous. Je suis donc le président de ce 11ème concours de beauté que  notre agence TPF international a souhaité organiser dans votre région. Pourquoi uniquement la capitale à être  toujours privilégiée. Partout dans ce pays, il y a de jolies filles. Votre région, outre les beaux paysages, possèdent aussi d’autres genres de paysages.

      Un éclat de rire l’interrompit.

_ Mesdemoiselles, reprit-il, vous ferez toute votre prestation sur la même musique. Cette musique qui accompagna un moment très important : notre coupe du monde de football. A vous de faire en sorte que ce soit le plus beau jour de votre vie.  Quand on veut, on peut. Place au rêve et à la beauté ! 

       Il se passa la main dans les cheveux :

_ Nous déclarons le concours  ouvert.  La participante avec le le badge numéro 1 est invitée à nous rejoindre.

        La lumière déclina progressivement tandis qu’une brune dans une robe rouge gagnait le devant de la scène. Une hôtesse lui désigna une  croix au sol. Les pieds rivés dessus, elle se dandina avec  un sourire gêné. Elle promena les yeux sur l’assistante comme à la recherche d’un regard familier. A peine le gymnase plongé dans l’obscurité,  les premières notes de « I will survive » résonnèrent tandis que la lumière d’un projecteur balaya plusieurs fois  la scène, avant de se poser sur l’adolescente. Elle  ne bougea pas, figée tel un animal aveuglé par des phares. L’hôtesse lui demanda d’un signe de commencer.

       La candidate défila, le corps très raide. A un moment,  l’un de ses talons se tordit. Elle  faillit glisser. L’inquiétude se lisait sur son visage.  A chaque pas, elle hésitait. La musique s’arrêta. Elle reprit sa place, apparemment soulagée d’en finir. L’hôtesse lui fit descendre les quelques marches. Puis, sous les applaudissements,  elle la guida jusqu’ à sa place.

        Les jurés, après quelques échanges à voix basse, se penchèrent sur leurs ordinateurs. Toussotement et  bruit des doigts sur le clavier se partagèrent le silence. Le président susurra à l’oreille de sa voisine et appela la deuxième candidate. Plus à l’aise que la précédente, elle salua chaleureusement le public avant d’attaquer sa prestation. Très applaudie.

           Quand ce fut son tour, Manon rajusta sa robe et avança.  Elle murmura plusieurs fois  « Je suis une killeuse». Dès la première note, elle se redressa. D’un geste étudié, elle ramena ses cheveux en arrière,  adressa un bref sourire aux jurés,  puis, poitrine en avant, le plus en avant possible, elle marcha à pas lents, très près du bord.  A quelques centimètres des jurés.  Fais les bander ! T’es une bombe. Dommage que Julie ne soit pas dans la salle.  Que dirait sa mère en la voyant ? Aussitôt, elle balaya cette pensée parasite.  Une chance à ne pas rater.

            Sourire aux lèvres, Manon ondulait des hanches, imitant les poses aguicheuses des marionnettes botoxées des clips. Pas le moindre regard sur la salle.  Je suis une killeuse. Je suis  la meilleure des killeuses du monde.  De plus en plus aérienne. Très sûre d’elle.  Toutes ses appréhensions évaporées. Elle avait complètement oublié les rangées de regards.  Une énergie insoupçonnée irriguait tout son corps.  Jamais elle n’aurait pu penser se déplacer avec une telle fluidité, sans le moindre accroc.  Tout se déroulait mieux que prévu. Elle ferma légèrement les paupières. Julie serait fière d’elle. Un sourire éclaira un bref instant son visage.  Surtout rester concentrée sur ce moment qu’elle aimerait tant  étirer, étirer jusqu’à l’infini. Ne plus quitter la lumière.

« Merci mademoiselle. »

      Elle s’affala sur le siège, dégoulinante de sueur. Vidée. Les applaudissements encore dans les oreilles. Elle ne bougeait plus, sourire béat.  Déçue que tout s’arrête  aussi vite.  Sa voisine de droite, le regard dans le vague, leva les mains et croisa les doigts. N’importe quoi,  s’agaça Manon. Puis,  les mains sur les cuisses, elle l’imita.

      Après le dernier passage, les jurés se déplacèrent dans une pièce pour délibérer. Les organisateurs  projetèrent deux courts métrages. Une vague de bavardages envahit  la salle.  Deux hôtesses encadraient les adolescentes, les empêchant de rejoindre les membres de leurs familles qui ne cessaient de les appeler. Les adolescentes, impatientes, ne cessaient de parler. Certaines se rongeaient les ongles, d’autres rajustaient sans cesse leur robe. La plupart d’entre elles trituraient leurs mobiles muselés pour la cérémonie. 

        Manon avait le buste légèrement penché, les doigts agrippés à une rambarde métallique. Pas le moindre geste. Son regard posé sur un point invisible. Absente.

      Quand le jury revint, le public se tut d’un coup. Tous les yeux se dirigèrent en même temps sur la table des jurés. Le président grimpa sur la scène. Après un bref historique des votes, il annonça la troisième place.

            Pas le numéro de Manon.

        A l’annonce de la deuxième place, une rousse se leva d’un bond et pleura de joie. Elle bredouilla une phrase incompréhensible en agitant les bras. Une femme cria «Bravo !» en applaudissant frénétiquement. D’autres l’imitèrent. Elle rejoignit la troisième  sur scène.  Le président l’embrassa avant de lui coller un bouquet de  fleurs entre les mains.

_ Dans quelques instant, reprit-il après avoir attendu le silence, j’appellerai la gagnante que notre aimable hôtesse ira chercher.  Mais, avant ce moment tant attendu, je tiens, au nom de toute l’organisation, à remercier….

       D’une voix très lente, il  cita un à un les partenaires publics et privés.  Manon se mit à le haïr, déversant d’un seul coup sur lui toute la tension accumulée. Pourquoi  ce con ne crache pas le morceau ?  Elle avait la tête au bord de l’implosion.  Il s’arrêta. Enfin, souffla-t-elle. Pressée de sortir de cette terrible tension. Serait-elle la lauréate ?

     La salle  fut à nouveau plongée dans le noir.

_ Je rappelle donc à tout le monde que l’heureuse gagnante de ce soir sera sélectionnée pour aller à la capitale et…  Elle sera prise en mains par  notre  agence de mannequins qui la formera. Chez nous, en s’accrochant, le succès est garanti.  J’ai donc le plaisir et la joie de vous annoncer…

        Elle ferma les yeux.

_ La  gagnante porte le badge  numéro 19.

        Manon roulait très vite. Un autocar de ramassage scolaire remontait la pente quelques mètres devant elle. Ses larmes embuaient la visière.

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Le combat pour l'avortement : Marie-Claire Chevalier et le procès de Bobigny (1)
[Rediffusion] Marie-Claire Chevalier est morte le 23 janvier, à 66 ans. En 1972, inculpée pour avoir avorté, elle avait accepté que Gisèle Halimi transforme son procès en plaidoyer féministe pour la liberté de disposer de son corps. Pas facile d’être une avortée médiatisée à 17 ans, à une époque où la mainmise patriarcale sur le corps des femmes n’est encore qu’à peine desserrée.
par Sylvia Duverger
Billet de blog
États-Unis : le patient militantisme anti-avortement
[Rediffusion] Le droit à l'avortement n'est plus protégé constitutionnellement aux États-Unis. Comment s'explique ce retour en arrière, et que peuvent faire les militantes des droits des femmes et les démocrates ?
par marie-cecile naves
Billet de blog
Quel est le lien entre l’extrême droite, l’avortement et les luttes féministes ?
La fuite du projet de décision de la Cour suprême qui supprimerait le droit à l'avortement aux Etats Unis en est l'exemple. L’extrême droite d’hier comme d’aujourd’hui désire gouverner en persécutant un groupe minoritaire sur des critères raciaux pour diviser les individus entre eux. Quant aux femmes, elles sont réduites à l’état de ventres ambulants.
par Léane Alestra