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Toutes les mers siphonnées. Pareil pour les océans, les fleuves, les rivières, les mares, etc. Toutes les sources d’eau sont vides. Les nappes phréatiques sont asséchées sur toute la surface du globe. La pluie a déserté le ciel. Plus aucun nuage prometteur. Ici et là, même les plus riches ont épuisé leurs réserves d’eau. Parmi eux, un certain nombre a contribué au réchauffement climatique, l’essorage des ressources naturelles, et à la guerre. Une sorte de nouveau partage du gâteau entre puissants. Un conflit planétaire dont ils ont très vite perdu les rênes. Contraints eux aussi à une forme de survie. Persuadés d’être protégés avec leurs « actions bien cotées et leurs paradis bunkérisé. Désormais, les plus puissants sont logés à la même enseigne finale que toute la population mondiale. Plus d’eau sur la planète.
À chaque seconde, toujours moins de vivant. De plus en plus vite. Une disparition en masse chez les humains et les animaux. Des centaines de milliers de souffles s’arrêtent en même temps. Ici ou là, à des milliers de km de distance, toutes ces poitrines bouffées par un seul virus : l'humanité tueuse. Chaque jour, la planète se transforme en cimetière en orbite. L’air chargé des odeurs de la mort. La flore meurt elle aussi. Dans les forêts, les jardins, les squares, des arbres gisent au sol. Pendant ce temps, les plus solides d’entre eux penchent peu à peu, au son de leurs troncs qui se fendent. De très rares vols d’oiseaux dans le ciel. Nombre d’entre eux s’agglutinent sur des branches comme à un spectacle. Le dernier avant le néant
La fin du monde n’arrivera pas. Plus personne ne l’évoque. Un sujet dépassé. Puisque la fin du monde est déjà là. Tout le monde le sait. Du plus jeune au plus âgé. Une certitude sans aucune frontière géographique ou sociale. Tout les murs ont été balayés. Plus de pauvres, de riches, de Noirs, de Blancs, de Chrétiens, de Juifs, de Musulmans, d’athées, d'hommes, de femmes, d’hétéros, de LBGT, d’intelligents,de cons, de beaux, de moches… Plus aucun ancien conflit, ni de discrimination. Tous sur le même pied d'égalité. Enfin. Plus de dominants et de dominés. Que des cadavres en suspens. Tout doit disparaître.
Et plus la possibilité de retourner en arrière. Rien ne pourra restaurer le système à une date antérieure, quand c’était encore possible d’arrêter la course du toujours plus et chacun ma place de parking et connexion. L’espèce humaine avait les yeux plus gros que le ventre de la terre. Elle se comportait avec une arrogance d’animal le plus intelligent de l’univers. La planète transformée en un gigantesque supermarché. Avec toute sorte de produits. Pour les pauvres et les riches. Bio ou dégradé. Quelle que soit notre place dans le monde, tous devenus des consommateurs accrocs à ce qu’on nous vendait. Les étals débordaient de tout et n’importe quoi. Pour ironie du sort, finir sans eau ni nourriture. Et avec des villes et des villages en ruine. Huit milliards d’exilés sur un ventre entièrement vide.
Ça sert à quoi demain ? La question que se pose très souvent Nuit. Pas Jour refusant de rajouter des pensées sombres. Demain ne sert à rien, se répond Nuit. Aujourd’hui non plus. Et hier pèse lourd à chaque pas. Beaucoup se suicident. Certains en solitude, d’autres à plusieurs. Des parents abattent leurs enfants avant de retourner l’arme contre eux. Malgré l’inéluctable, des êtres continuent de vivre. Sans eau. Tout en sachant que leur temps est décompté. Pas un seul humain n’en sortira vivant. Pourtant des femmes, des hommes, d’autres genres, des enfants, ne veulent pas se donner la mort. Accroché au présent comme à une dernière bouée. Pour flotter sur une terre morte. Une errance sans fin ? Non. Sans doute le seul aspect positif dans cette ultime marche de l’espèce humaine. Une errance avec fin.
Comme eux deux. Un duo de gosses qui erre de lieu en lieu. Comment se nomment-ils ? Nuit et Jour. Tout devait les séparer. Pas du même camp, ni du même horizon. Que des murs entre eux deux. Jour et nuit les ont franchis un à un. Des murs visibles et invisibles qui les empêchaient d’être eux. Ils ont dû quitter leur famille et clan. Un duo de fuyards. Ils survivent isolés depuis des semaines. Nuit est de plus en plus mal. Avec de moins en moins de force pour bouger. Le duo s’est réfugié dans une maison sans toit. Au milieu d’une ville en ruine détruite par des missiles. Leur décision est prise : leur fin sera ici. Sous ce toit absent. Leur dernier domicile à ciel ouvert.
Regarde, s'écrie Jour. Quoi ? Jour redresse Nuit et pointe le doigt sur un muret. Je ne vois rien. Si, là. Tu ne vois toujours pas ? Nuit secoue la tête. Non, je ne vois rien. Jour fait quelques pas et pointe à nouveau l’index. C’est un seau rempli d’eau. Nuit hoche la tête. Te fais pas mal. Ça doit être une hallucination. On en a déjà eu plusieurs. C’est la fatigue. On perd la tête et… Son souffle le rappelle à l’ordre. Il a trop parlé. Jour fronce les sourcils. Si, je t’assure. C’est vrai. Nuit hausse les épaules et pousse un soupir. Cette eau est pour toi, moi,... c’est bientôt fini. Nuit se précipite à l’intérieur de la maison. En ressort avec deux verres vides et court vers le seau. Tiens. Jour l'aide à boire.
Nuit respire mieux. Ses paupières se sont entrouvertes. C’est bon, fait Nuit. Un maigre sourire aux lèvres. Jour acquiesce de la tête. On a de quoi tenir un peu. Nuit pousse un soupir. Sers-toi d’abord, moi je suis foutu… Arrête de dire ça, s’agace Jour. Puis le silence. Que leur double respiration dans la nuit. Sous le regard des étoiles impuissantes. Nuit ferme les yeux. Sa tête glisse lentement sur le côté. Jour fait un calcul mental. Le nombre de verres pour deux par jour. Tenir pourquoi ? Une question que Jour ne se pose pas. Chaque miette de seconde est une vie entière. Jour refuse de s’en priver. Même si c’est dur. Sa façon de résister aux crocs du vide. Jour s’endort à son tour. Leur sommeil comme dans un tableau. Un corps avec deux têtes. Soudés. Mais la réalité est... Laissons les pensées sombres loin de ce tableau. Leur histoire plus forte que la fin.
Des bruits de pas. Jour ouvre les yeux. Un groupe d’hommes et de femmes s’approche de la maison. La démarche traînante, les yeux hagards. Des ombres drapées de silence. Putain ! Y a un seau d’eau ! La troupe s’arrête. Des échanges de regard. Encore une illusion ? L’un d’entre eux s’est rapproché du muret. C’est vrai ! Tous se mettent un courir. Dans la bousculade, un vieillard et une petite fille tombent. Les autres leur passent dessus. Une main empoigne le seau. Non, d’abord moi ! Lâche ça ! Une bagarre éclate. Le seau tombe sur le sol. Silence. Les ombres regardent l’eau absorbée par la terre assoiffée. Un ado shoote dans le seau. Avant de rejoindre les ombres. Elle reprennent leur chemin vers nulle part. Sans avoir vu le duo.
Réveille-toi ! Jour secoue Nuit. En vain. C’est fini. Jour serre Nuit entre ses bras. Fort, très fort. Sans la moindre larme. Bien longtemps que pleurer est devenu un luxe. Comme la colère et l’espoir. Enterrer Nuit et partir ? Tenter de survivre encore un peu ? Rester comme ça sans bouger, jusqu’à son dernier souffle ? Que faire ? Jour est désemparé. Coupé en deux. Une brève lumière dans le regard de Jour. Sa décision est prise. Son cœur finira de battre contre la poitrine de Nuit. Personne n’a jamais pu les séparer. Ni la guerre, ni leurs familles. Double enfance qui s’arrête. Sous un ciel dévoré par le soleil.
Et notre rapacité humaine.
NB : Conte très sombre qu’on espère bien sûr rester dans le domaine de la fiction...