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Billet de blog 19 mai 2024

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Nos fils à la tête

Penser sans fils. C’est très compliqué.Nous ne pouvons vivre sans lien. Avec le passé et les autres. Mais la pensée sans fil nous emmène souvent plus loin que nos certitudes. Un voyage hors de nos sentiers rebattus. Avec vue sur le doute. Et de nouvelles beautés à découvrir.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
© Photo: Marianne A

         Penser sans fils. C’est très compliqué. Surtout quand il faut couper les fils qui nous animent depuis l’enfance. Sans jamais réussir à y parvenir. À jamais une part de soi sera une marionnette entre des mains visibles ou invisible dans l’ombre. Difficile d’y échapper. Tous les fils ne sont pas nécessairement à couper. Certains peuvent nous servir de guide le long de notre histoire passagère de mortel. Dans tous les cas, il est important de pouvoir au moins brider certains fils - étouffant ou plus - quand ils veulent prendre l’ascendant sur votre présent. Rien de nouveau. Pareil depuis la nuit des temps de l’intime. Nous ne pouvons vivre sans lien. Avec le passé et les autres. Mais la pensée sans fil nous emmène souvent plus loin que nos certitudes. Un voyage hors de nos sentiers rebattus. Avec vue sur le doute. Et de nouvelles beautés à découvrir.

      Aujourd’hui est donc comme hier. Nos existences tissées de fils qui enferment ou élèvent. Le même tissage de chaque solitude depuis la nuit des temps du cerveau. Avec une différence aujourd’hui. Laquelle ? Depuis l’ère du mobile, le fil nous suit partout. Parfois, nous en sommes maître et maîtresse. Et, plus ou moins souvent, nous sommes l’animal promené dans le supermarché ouvert 24 h sur 24 sur la toile. Un fil qui ne dort jamais. Nous suivant à la trace. Même dans notre pieu. Comme un nouvel organe. Encore une fois, pas un scoop. À mon avis, le problème se situe ailleurs. Où ?

         Dans l’incapacité à penser contre nos fils à la tête. Être capable à minima de les critiquer. Autrement dit, de se remettre en question. Ne pas penser que soi, son isme, sa religion, etc, puisse être critiqué. Anathématisant toute personne remettant en cause notre pré-carré mental et sensible. Si tu me critiques, tu es d’emblée un ennemi, donc un… ou une… et parfois encore pire. Un individu ou un groupe incritiquable et dont on ne peut pas rire se met en danger. Il finira enfermé dans une position de hauteur. Pas celle très belle et intéressante qui offre un grand horizon. Se penser incritiquable est le plus souvent perçue comme une posture hautaine. Se situer au-dessus du lot. Une position qui génère nombre de ressentiments et voire de la haine.  Avec entre autres  la jalousie d’un traitement différent de soi ou du groupe dans lequel on se situe. Critiquer l’autre lui offre la liberté d’être semblable et différent à vous. Unique et universel.  Un être en chantier. Imparfait.

        Le GPS du hasard nous a mis côte à côte. Pour une relation éphémère de gare. Bon, tant pis, je peux vous le dire et… mon épouse et moi, nous… Comment vous dire ? Je… Beaucoup de monde aujourd’hui. Il parle avec un fort accent du Sud Ouest. L’homme, assis à table à côté, semble hésitant. Appréhendant ma réaction au propos qu’il a mis en attente. . Que va-t-il me balancer ? Trop d’immigrés en France ? Les musulmans ne sont pas solubles dans la démocratie ? Un discours plus du tout original. Inscrit dans l’inconscient collectif. Mon voisin de table me dévisage avec un regard gêné. Désolé, mais je préfère être franc avec vous. Il boit une gorgée de café. Mon épouse et moi, nous prenons le train pour… Nous allons assister à une corrida. Je pousse un soupir de soulagement. J’ai failli le remercier. Des mots qui changent de l’ordinaire. Un grand merci de ne pas touiller dans la casserole de polémiques récurrentes sur le feu à vif de l’actualité. Enfant revenir au vieux débat « pour et contre la corrida ». Une engueulade vintage.

        L’homme attend ma réponse. Pour ma part, je suis plutôt contre. Il fronce les sourcils. Un sourire crispé en camouflage. Regrettant déjà d’être sorti de la pluie et du beau temps. Non, vraiment pas mon truc la corrida. Mais une fois, la grand-mère de ma compagne a tenu à ce que j’assiste au moins une fois à une corrida. Et je dois avouer que j’ai été troublé, pris par ce que je détestais. Une sensation étrange. Je reste quand même du côté des contre. Son sourire se décrispe. Ma réponse semble le satisfaire. La conversation continue. Avec cette liberté qu'offre les échanges avec des inconnus. La parole hors du regard des proches. Avant de se saluer. Pour retourner à nos petites affaires de mortel sous son coin de ciel. Sans doute dédiés à ne plus jamais se revoir. Un frottement d'idées passagères.

     Raciste !Antisémite ! Islamophobe ! Sexiste ! Transphobe ! Homophobe ! Masculiniste !Facho ! Raciste anti-blancs ! Wokiste ! Antiwoke !

          La liste des formules tue-dialogue n’est pas exhaustive. Suffit de sortir un de ces Jokers pour avoir un point d’avance. On le voit et l’entend dans nombre de débats télé et de radio. Mais aussi au bureau, dans les lieux publics, à table avec ses proches, etc. Personne ne semble échapper à cette vague de « si tu critiques ma pensée et celle de ma famille, c’est que tu es dans le camp du mal. ». Circulez, il n’y a plus rien à dire. Ni à penser autrement. Un phénomène inquiétant pour les relations humaines en France et ailleurs. La parole et la pensée contradictoire sont elles en voie de disparition ? Une question qu’on peut se poser. Une disparition qui signifierait sans doute la fin de notre espèce. Basée en grande partie sur l’échange. Nous en avons besoin au quotidien. Pour se nourrir de l’autre. Et inversement. Une humanité sans parole signerait son arrêt de mort.     

        Toujours éviter les sujets à éviter ? Ce serait un boulot à temps complet par les temps qui courent de susceptibilité en susceptibilité. Désormais, un danger à chaque coin de pensée. Le moindre mot peut-être piégé et déclencher une montée de haine irrationnelle. De plus en plus de gens font de l’évitement de débat. Même entre amis très proches. L’amitié plus importante qu’une polémique ne menant souvent pas à grand-chose. Si ce n’est à s’écouter dérouler son monologue et chercher à voir le dernier mot. Sans écouter l’autre d’emblée disqualifié car porteur d’une pensée différente de la sienne. Chacun restant sur son territoire. Le contraire d’un dialogue.

          L’amitié, quand elle est profonde, essentielle, ne vacillera pas à cause d’une polémique, même rugueuse. Quoi que, dernièrement, il y a pas mal de contre-exemples. De très anciennes amitiés sont sacrifiées sur l’autel de l’actualité. Même des familles se déchirent sur tel ou tel sujet qui passent en boucle sur nos écrans. Incapable de frotter des idées divergentes sans sombrer dans la mise à l'index et une forme de haine de proximité. Ne pas pouvoir penser et autoriser l’autre à avoir une pensée opposé. Rien ne doit dépasser de son miroir mental. Tout ce qui sort de son cadre est un ennemi à abattre.  Le débat - de plus en plus - impossible est sûrement le plus grand échec de notre début de siècle. Comment préserver l’amitié sans renier ses convictions ?  C'est un  gros boulot. Mais ça vaut le coup. L’amitié est un très beau pays. A préserver des pollutions contemporaines.

         Un sujet de polémique reste récurent. Depuis des décennies. La réflexion que je me suis faite en buvant un demi bien frais en terrasse. Face à un EHPAD. Un lieu où je suis né en 1962. À l’époque, c’était l’une des deux maternités de la ville de Montreuil. De l'autre côté de la chambre, sur les murs des rues, sur du papier, dans des têtes, il y avait déjà des messages de « non-bienvenu ». Ça commençait mal avant de commencer. Bien peinard au chaud dans un ventre à - fort heureusement - ne pas encore entendre « trop d’immigrés ». Toutefois, malgré les haines revenues au dégoût du jour ; il y a eu beaucoup de progrès. Suffit de regarder autour de soi pour voir que la bêtise n’a pas gagné. Même si, comme aujourd’hui, elle veut récupérer du territoire. En un siècle qui se noie un peu partout dans le monde. Indéniable qu’il y a de gros problèmes en France et ailleurs. Les occulter ne réglera rien. Et le regarder non plus. Que faire ? Se méfier des voix qui ont la réponse clef en main. Plus complexe que Yaka faukon. Affaire à suivre… Avec une certitude. Et un peu d'optimisme entre deux nuages sombres. L’humanité se relève toujours.

           Revu il y a quelques jours un vieux copain de lycée. Tous deux se retrouvant dans la ville de nos premiers pas. Nous ne nous étions pas revus depuis une quarantaine d’années. Des lycéens de la fin des années 70 dans un établissement de la banlieue parisienne. À une époque où les gosses d'immigrés basanés étaient rares dans les lycées d’enseignement général. Qu’est-ce que tu deviens ? Chacun déroule son parcours de vie. Accoudés au comptoir du bar « Le Bienvenu », nous trinquons  aux retrouvailles. Il boit une gorgée de bière. Chacun a les yeux posés sur la vitrine du bar. Nos regards se promenant sur la rue et nos souvenirs qui remontent à la surface de l’apéro à rallonges. Nous sommes devenus des Français moyens, dit-il avec un petit sourire en coin. Tout est dit. Rien d’autre à ajouter. Si ce n’est de commander une prochaine tournée. Pour trinquer cette fois à trois. Avec le silence. Nul besoin de se justifier. Simplement ici.

         Retour à la pensée avec ou sans fil. Celle notamment délivrée par les libres. Invité dans une librairie, j’ai échangé avec des lycéens. Un beau moment avec des élèves repartant avec des livres grâce à un chèque lire. « Je défends en priorité des livres que personne n’a défendus. Rien contre eux. J'en ai aussi en rayons. Les textes dont la presse et les réseaux sociaux ont parlé n’ont pas besoin de moi. » Il se dirige vers un rayon et prend un bouquin. « Ce livre est un best-seller dans ma librairie. Sans doute moi qui en ai le plus vendu en France. » Des propos cités de mémoire et donc sujet à fiction. J’ai souri. Un grand amoureux de littérature dans une ville de France. Refusant de céder aux lois du marché. Mais adepte du best-seller local. Vous donnez l’adresse de ce lieu qui échappe à l’ère du buzz ? Pas facile de s'y rendre. Pourquoi ? Il faut sortir de sa route habituelle. Vous voulez vraiment y aller ? C’est la Librairie Vaux Livres. Comment s’y rendre ?

           Sur votre GPS,  écrire direction Vaux-le-Pénil. Important de se délester de son hebdomadaire habituel, de ses émissions de télé et radio préférées. Pourquoi ?  Pour le temps du voyage, vous délestez de vos fils. Un bon moyen aussi de semer les algorithmes qui vous suivent dans  vos déplacements.  Ne pas prendre non plus la sortie très embouteillée « Liste des meilleures ventes ».   Continuer toujours tout droit. Veuillez tourner sur la gauche. Encore tout droit. Puis tournez sur la droite. Arrivée dans quelques mètres. Vous y êtes. À vous de tendre le bras. Avec un seul fil en tête. Lequel ? Le fil de la curiosité.

         Ouvrir la porte d'un monde:

          Varech, de Sophie Tessier

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