Salaire du cimetière

Une bonne saison pour démarrer. Nul besoin d’eau chaude sur le pare-brise. Plusieurs fois, la clef de contact a tourné dans le vide cet hiver. Contraint donc de marcher au bord de la nationale, le pouce levé dans la brume percée de feux anonymes. Mais toujours quelqu’un pour s’arrêter. Avec souvent un air stupéfait en découvrant les traits du travailleur de l’aube.

 

        Reçu une nouvelle invitation du soleil. Elle vient d’arriver à travers les persiennes. Une très belle invitation pour traîner au lit avec un bouquin ou boire un café en terrasse. Rester comme en suspens entre les aiguilles de sa montre. Même soleil pour tous, invitation différente pour chacun. Avec des destinations du jour aux antipodes pour les uns et les autres. Pour ma part, mon voyage se fera à bord d’une cabine : quelques mètres carrés glacés en hiver et une fournaise en été. Bonjour-merci-envoir et le bruit des moteurs entre deux rares silences. Je suis pompiste à l’entrée d’un supermarché. Une pompe à essence dans une immense zone industrielle.

     L’essorage des centres-villes a commencé là, ressasse mon voisin très en colère. Il a fermé sa boutique de fringues dans une rue piétonne de la vieille ville. « Paraît que je suis trop vieux pour bosser dans la création et vente de fringues. J’ai tout donné pour ce métier. Putain d’époque de jeunisme à la con ! Pas me coller une fausse barbe mal rasée et faire des tatouages pour trouver du taf. Foutu à la casse à 52 balais. ». Sa déception, d’abord des autres – tous bien sûr des cons - puis de lui, s’est mue peu à peu en une dépression flottant dans la fumée de ses clopes. Un insecte aigri qui restait collé des heures durant à sa fenêtre, très jaloux de son voisin se levant chaque matin. C’est vrai que je suis moins à plaindre que lui. Et de nombreux autres dans ce pays et ailleurs sur la planète. Je lui fais un signe. Il fait semblant de ne pas me voir. Un homme transparent rêvant d’être re-vu.

     Une bonne saison pour démarrer. Nul besoin d’eau chaude sur le pare-brise. Plusieurs fois, la clef de contact a tourné dans le vide cet hiver. « Ici, on est à l’heure. Un retard et c’est dehors. Tout le monde pareil. Pas de régime de faveur. C’est l’esprit de la boîte. ». Le type qui m’a embauché avait bien appris son discours pondu plus haut que lui. Sachant évidemment que les types dans ma situation ne peuvent que la fermer. Une bonne main d’œuvre muette, tellement heureuse de pouvoir bosser. Les jours où la bagnole faisait des siennes, j’ai été contraint de marcher au bord de la nationale, le pouce levé dans la brume percée de feux anonymes. Mais il y a toujours quelqu’un pour s’arrêter. Avec souvent un air stupéfait en découvrant les traits du travailleur de l’aube. Je sors de l’allée du lotissement. Seules quelques fenêtres sont éclairées. J’allume la radio et une clope. Un quatuor à cordes a pris place dans l’habitacle. Des années que je n’écoute plus que cette radio musicale. Elle accompagne mes nombreuses insomnies. J’ai déjà chaud. L’air ne semble pas s’être refroidi durant la nuit. Encore une journée de canicule en perspective. Ont-ils remplacé le ventilo en panne ?

    Tout allait changer. Nous avions été une minorité dans le pays à y croire. La majorité n’ayant pas voté. Une bande de jeunes très dynamiques avait pris les rênes du pays. Que des nouvelles gueules, en plus de toutes les couleurs. Une déferlante de femmes dans un milieu très couillu. Rien à voir avec les politicards d’avant. Quelle superbe bouffée d’oxygène de voir cette jeunesse balayer les ancêtres momifiés dans leur costards et coutumes d’une autre époque. Du vent le vieux monde qui nous assez vampirisé. Les nouveaux venus allaient injecter un sang neuf dans les veines de notre vieille nation étouffant dans un monde qui ne faisait plus de cadeau. Nos élus étaient prêts, ultra-connectés, pour s’occuper de tous et de chacun, sans oublier la couche d’ozone et le reste de la planète bouffée par nos saloperies de terriens égoïstes. Longtemps que je n’avais pas milité. Ne manquant pas une réunion ni une distribution de tracts. Je m’étais engagé à fond. Pour déchanter très vite. Ma chemise mouillée aux couleurs de l’avenir avait pâli. Le nouveau monde dans le panier de linge sale.

     Le sang neuf était certes arrivé. Des quadra bouillonnant de nouvelles idées. Pas meilleurs spécialistes du rêve à chaque coin de phrase. En réalité que de la façade pour planquer l’absence de sens. Les mêmes qu’avant avec un meilleur plan marketing. Peut-être pire car totalement décomplexés sur le plan du mépris. Leurs prédécesseurs se camouflaient et ne riaient que dans l’entre-soi. Contrairement aux nouveaux se moquant ouvertement de nous. Tout le populo, même les plus jeunes, étions devenus d’un seul coup des vieux cons, réacs, racistes, antisémites, beaufs, sexistes, homophobes, incapables de prendre le tournant 2.0 de la génération Com. Finie l’époque ou nous n’étions que pauvres ou flottant dans les eaux tièdes de la classe moyenne. Depuis leur arrivée, nous sommes en plus populistes et jaloux lorgnant dans les assiettes à homards et flûtes de champagne des gens qui nous veulent que du bien. En plus stupides au point d’être manipulés par une presse poubelle passant son temps à nuire à nos sauveurs uniquement préoccupés de la chose publique. Rien multiplié par rien donne un cocu de la République. Celui qui roule en ce moment sur les routes de l’aube. Au volant pour rajouter des épinards surgelés au menu du mois. Te plains pas mec, t’es en vie. Profite du présent. Comme la magie de ce tatouage orangé sur ton pare-brise. Un soleil plus vieux que tous les vitrines de part et d’autre de la nationale. Une haie d’enseignes très bien entretenues. Nombre de commerces de téléphonie et autres outils de communication. De nouvelles vitrines avec d’anciennes verroteries. Pourquoi changer ce qui marche depuis la nuit des temps. Suffit de changer l’emballage. Pas d’obsolescence pour la verroterie.

      Laissé ce lieu dans le même état que vous l’avai trouvé. Mes parents avaient épinglé cette formule dans les chiottes. Tous les deux étaient très maniaques de la propreté. Je me suis longtemps moqué de leurs manies, m’amusant à rajouter des formules ironiques autour de la leur. Mes phrases finissaient le jour même à la poubelle. Sans que personne n’en parle. Un dimanche midi, nous avions invité de la famille autour d’un barbecue. À un moment, j’ai croisé le regard de Maman qui sortait des chiottes. Ses yeux rougis par les larmes. Pas du tout son genre à sortir le chagrin en public. Je lui ai demandé ce qui se passait. Elle a écrasé une larme sur sa joue et mis ça sur « ça me va pas les mélanges». Avant de faire un détour par la salle de bains pour se remettre son rouge – à elle - et raccrocher son sourire. Rien de grave, me suis-je dit en retournant au jardin. C'est plus tard dans l’après-midi que j'ai compris sa profonde tristesse. En allant pisser.

    Qui avait entouré les fautes d’orthographe en rouge ? Sans doute l’une des jeunes cousines qui faisaient des études ; elle nous regardait de haut depuis son intégration dans une école d’ingénieur. J’avais arraché le mot de mes parents pour le balancer dans la poubelle. Avant de le réécrire et l’afficher à son emplacement, avec les mêmes fautes. « Tu vois, le fiston, on t’a donné au moins le minimum. Un toit sur la tête, un frigo rempli, t’as été à l’école même si c’était pas ton truc contrairement à tes frères et ta sœur, t’as manqué jamais de rien… Pour le reste, ta mère et moi on est pas vraiment des grands causeurs ni de gros intellos. Pas notre truc faire de grandes phrases comme dans la films et… Si j’ai un seul conseil d’homme à te laisser c’est… Je… C’est écrit dans les WC. ». Quelques jours plus tard, il mourait dans une clinique. Maman lui survécut trois années. J’ai la même formule inscrite dans mes chiottes. Sans les fautes.

     Le monde va changer avec nous qui sommes différents. Force est de constater qu’ils ont tenu leurs promesses en ce qui concerne le changement. Nombre de choses, dans la société et nos vies quotidiennes, ont largement changé. Avec les outils de la modernité, du renouveau, qui tournait en boucle dans leurs discours. Tout a changé. En pire. Pas pour eux. Juste pour les abrutis comme moi toujours à croire le plus beau parleur. Rien de nouveau sous le ciel des naïfs et des malins. Que reste-t-il vingt ans après leur passage ? Des couches de pauvres se battant pour des miettes. Avec des guerres de trottoirs et centres commerciaux. Les « miettes au français» contre les «voleurs de miettes françaises.». Tous sont entassés dans les mêmes quartiers, avec ou sans toit, à pousser des caddies chargés de produits de bas de gamme. Leur haine de promiscuité s’épanouissant sous une couche d’ozone en soins palliatifs.

    Mon premier client du jour vient d’arriver. Un livreur de fruits et légumes toujours très pressé. Comme la plupart des autres livreurs roulant comme des malades pour être dans les temps. Il fait son plein à heure précise chaque jour. C’est un type avec un éternel sourire. Il passe sa carte sans contact. Puis, comme chaque matin, il m’adresse un clin d’œil et lève le poing pour me saluer. Derrière lui un autre habitué. Au début, la plupart d’entre eux me regardait avec un air étrange. Je les sentais très gênés de ma présence dans la cabine. Certains se débrouillant pour ne pas croiser mon regard. Rares ceux qui ont osé me poser la question brûlant la majorité des lèvres. Ma réponse les avait laissé souvent sans voix. L’un des questionneurs ne m’avait pas cru. Je lui ai montré ma pièce d’identité. Il a secoué la tête en répétant la même phrase. Combien de retraités obligés de bosser pour survivre ? Jamais je n'aurais cru que ça pouvait m'arriver. Mon salaire du cimetière.

    Finir pompiste à 84 balais.

 

NB : Une fiction inspirée de cet articleÀ quand une version française de ce film catastrophe américain ?  Un texte écrit après un voyage très récent effectué dans un autocar. La conductrice m’a semblé avoir environ 70 ans. Le même âge que la femme qui nettoyait le quai d’une gare. Bienvenue dans le nouveau monde. Bientôt une «foire au vieux» comme dans «L’Arrache-coeur»?

 

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