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Billet de blog 19 août 2024

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La table qui rêve

S’assoir à côté d’eux ? Il a très envie. Respirer leur présence. Tu as mangé ? Il va répondre oui. La table va insister. Il va refuser. S’assoir sur un banc. Face à la table. Allumer une cigarette. Le fera-t-il aujourd’hui ? C’est un homme de couleur. Pas n’importe laquelle. La couleur des riens. Elle ne s’affiche pas. Présente derrière sa face. Combien pèse son histoire ?

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Illustration 1
© Photo: Marianne A


S’assoir à côté d’eux ?
Il a très envie.
Respirer leur présence.
Tu as mangé ?
Il va répondre oui.
La table va insister.
Il va refuser.
S’assoir sur un banc.
Face à la table.
Allumer une cigarette.
Le fera-t-il aujourd’hui ?
C’est un homme de couleur.
Pas n’importe laquelle.
La couleur des riens.
Elle ne s’affiche pas.
Présente derrière sa face.
Quelle que soit la couleur de son visage.
En l’occurrence, un homme.
Mais il aurait pu s’agir d’une femme.
Un autre genre.
Une couleur très répandue.
Donner plus de précisions sur lui ?
Un être avec son histoire unique.
Elle ne pèse rien.
Tout son corps le sait.
Depuis sa plus tendre enfance.
Certains le nomment perdant.
Lui aussi.
Son visage le lui rappelle chaque matin.
Tu es un perdant, mec.
Tu es un salaud.
Ton épouse a fui tes mains.
Tes gosses ne veulent plus te voir.
Portant ton nom comme un boulet.
Tes petits-enfants ne t’ont jamais vu.
Seul dans ton ici.
Ailleurs ne te visite jamais.
Plus que moi à te supporter.
Tu n’as plus que moi :
Ton miroir.
Il a tout perdu ?
Non.
Que lui reste-t-il ?
Ici.
Partout autour de sa carcasse.
Le corps d’un maçon usé à la tâche.
Cinquante cinq ans de présence.
Ici, c’est lui.
Et inversement.
Même le ciel lui appartient.
Les étoiles sont des voisines.
Pourtant soudain étranger.
Devant un portail ouvert.
Sa voiture est garée devant la maison.
Sa portière ouverte.
Il jette des coups d’œil dans le jardin.
Sans oser entrer.
Pourtant un habitué des lieux.
Mais tant de frontières à traverser.
Très long chemin avant d’arriver.
Au bord de leur table.
Un artiste peintre.
Son épouse travaille en ville.
Avec des gens vus à la télé.
Leur fils est artiste débutant.
Sa compagne est artiste.
La maison est pas comme les autres.
Elle est originale.
Sa maison à lui ressemble aux autres.
Il aime bien ce couple.
Même sans toujours les comprendre.
Pourtant la même langue.
Il les entend parler.
Assis dans sa voiture.
Il aime écouter leurs mots.
De quoi parlent-ils ?
De livres.
De peinture.
De cinéma.
Paris.
New-York.
Tokyo.
Le monde entier habite leur bouche.
Chaque phrase est un voyage.
Des mots hors temps.
Leur parole funambule.
Il les envie.
La table de la rêverie.
Il les jalouse.
La table rit.
Il les hait.
La table rit encore.
Il les tuera dans les urnes.
Un volcan se réveille en lui.
Je hais vos mots.
Je hais vos silences.
Je hais vos images.
Je hais vos rires.
Je hais votre humour.
Je hais votre désinvolture.
Je hais votre bonheur.
Je hais votre malheur.
Sa portière claque.
Il roule vite.
Loin de la table qui rêve.
Partir avant de les étrangler.
Pour arriver sous son toit.
A trois cent mètres.
De l’autre côté de l’innommable.
J’ai plus qu’eux, se dit-il.
Moi, j’ai une piscine.
Pas la table.
J’ai une plus belle voiture.
J’ai…
J’ai plus que la table.
Ils ont que des mots.
Des peintures.
Des mots encombrant les murs.
Des peintures qui veulent rien dire.
Moi, j’ai ça.
Il promène son regard dans le salon.
Un inventaire rassurant.
Il bombe le torse.
Va te faire foutre la table !
Moi, je l’ai elle.
Un large sourire aux lèvres.
Il l’admire.
La table n’en a pas une comme ça.
Il en est très fier.
Sa télé est la plus grande du village.
Pourquoi ils lui volée  ?
Qu'est-ce qu'il l'aimait.
Son émission de télé.
L’une des rares à dire la vérité. 
Parler de lui.
Et de ceux qui lui ressemblent. 
Les autres médias parlent jamais d'eux.
Son émission lui manque.
Il s’assoit.
Ses mains caressent le bois.
Il fronce les sourcils.
Sa table ne rêve pas.
Il ferme les poings.
Sa tête ne voyage pas.
Un enfant frappe contre sa poitrine.
Lui ouvrir ?
Sa paume est vide.
Il a perdu les clefs de l’enfance.
Les a-t-il eues un jour en main ?
Parfois, il doute.
Né avec sa couleur de rien ?
Arrivé au monde devant un mur ?
Sorti d'un ventre déjà perdant ?
Il ferme les yeux.
Une notification sur son smartphone.
Dernier modèle.
Comme sa voiture.
Et sa cafetière.
Avec des capsules de café.
Comme dans la pub.
Il sourit.
Et si c’était lui ?
Il va l’aider à décharger.
Lui offrir un café.
Ou un alcool dans ses beaux verres.
Et un gros pourboire.
Nouvelle notification.
Le livreur de table qui rêve ?

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