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Billet de blog 21 janv. 2016

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Tout va bien

Tout va super bien depuis mon réveil.Pas la moindre phobie pour polluer ma tasse de café. Ni racisme, ni antisémitisme, ni sexisme, ni homophobie, ni féminicide....Pas d'attentat, ni de guerre. Personne ne parle de religion. Dieu a-t-il une panne d'oreiller ce matin ? Agréable de ne pas se sentir -plus ou moins-obligé, d’être pour, contre, pour mais, contre mais... Juste présent au réveil.

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© Marianne A


     Tout va super bien depuis mon réveil. Pas la moindre phobie pour polluer ma tasse de café. Ni moindre racisme ou antisémitisme. Aucun intégriste barbare venu se faire sauter sous mon crâne. Pas la moindre burqa pour voiler mon soleil matinal, ni laïcarnivore venu croquer du religieux. Dieu existe-t-il encore ce matin? Agréable de ne pas se sentir -plus ou moins-obligé, d’être pour, contre, pour mais, contre mais… Ni humaniste, ni fasciste, ni antiraciste, ni féministe, ni antisémite, ni homophobe, ni républicain, ni d'ailleurs, ni de souche, ni musulman, ni juif, ni chrétien, ni athée, ni gagnant gagnant, ni perdant perdant, ni Jesuis... Ni pour, ni contre. Se foutre d’avoir tort ou raison. N’avoir aucune opinion sur quoi que ce soit. C’est grave docteur ?

     Des années que ça ne m’était pas arrivé. Mon café à la main, je savoure ce moment. Je sais que ça ne va pas durer. Un p’tit attentat, un clash entre phobistes d’ici et phobistes de là-bas, viendra à un moment ou l’autre pourrir ma douce sérénité matinale. Combien de temps va durer cet interlude ? Pas d’infos précises. Mais les bonnes choses ont toujours une fin. Chassez la boue, le sang et la connerie, ils reviennent tôt ou tard. Espérons le plus tard possible aujourd’hui. Autant profiter de cet entracte offert par le vent. Un moment braconné, son nombril débranché des autres nombrils numériques. Même le ciel, à travers la fenêtre, semble sans couleur précise. Indécis. Une journée sans phobie ?

     Silence. Plus un mot de pédant ou de pédante, commercial de soi-même ou d’une quelconque cause. La vitrine aux vanités fermée ce matin. Les hauts et beaux parleurs, dégoulinant de bons sentiments ou haineux, en rupture de voix ponctuelle. L’horizon sonore et visuel dégagé des embouteillages matinaux d’egos. À croire que le monde s’est arrêté d’être con. Ma connerie, elle aussi, en suspens. Étrange sensation de se dire que la beauté a relevé la tête. Pas trop tôt. L’intelligence et la poésie plus du tout prêtes à se laisser marcher sur les pieds. Ni par les jihadistes sanguinaires, ni par les capitalistes suceurs de sang et pollueurs de planète. La beauté plus forte même que les vendeurs incritiquables de bonne conscience. Finies toutes ces conneries. Tout ça, c’était hier, quand le changement, c’était maintenant. Aujourd’hui, la planète est assoiffée de sens. Retour à la case beauté.

       Retrouver l’interrupteur pour sortir de l’obscurité. Le retour des jours heureux. Plus besoin de matin du grand soir, ni d’un paradis quelconque avec distributeurs de vierges et d'une vie meilleure que sur terre. La vente de verroterie ou de belles et grandes idées (sincères ou produit d’appel pour tablettes) interrompue.  Pas d’inquiétude : des équipes sont sur le terrain pour le réassort. En attendant le retour à une situation normale, la trêve des communicants. Quelques heures ou plus sans gourou laïc, divin, bio, etc, à domicile. Le présent, le sien, à portée de main. Pas celui préfabriqué dans de grandes écoles, des chapelles, des mosquées, des synagogues, des syndicats, des partis, des conférences de rédac, des brigades du rire ou de la calinotéhrapie, des facs, des halls de HLM, des… Juste son présent off the record.

      Quelle joie et libération de ne plus entendre ces voix dans ma tête. Celles qui me répètent que tout va mal, qu'un nouveau monde est possible, que c'est la crise, la planète et la République sont foutues, ce film est formidable, la banlieue va mal mais, l'urgence en sale état, demain tout ira bien, n’oublie pas ton petit bulletin là et on te réveillera un autre dimanche, pense à t'abonner à ton hebdo et acheter le Smartphone en page 3, la villa dans le Lubéron c'est après le nouveau plan banlieue en avant dernière page ,t’as pensé à faire le tri de tes pensées,  rendez-vous tous en salle de relaxation avant le coaching final.... Parfois, je me demande si ce n’est pas moi qui les invente toutes ces voix. La sensation parfois de basculer dans la folie. Habité par des voix et des idées d’inconnus cherchant à élire domicile sous mon crâne. Comme si, au fil du temps, elles pensaient à ma place.

       Des voix toutes différentes ; elles parlent tranquillement comme dans un débat serein, parfois polémiquent durement, jusqu’à s’invectiver. Tout ça à l’intérieur de soi. En moi. Et tous les jours. Des dizaines d’êtres, visages connus ou pas, se glissant à tout moment sous votre chair. Mais, si on tend bien l’oreille, on se rend compte que toutes ces voix font toute partie du même groupe. Chacune occupant un espace précis dans notre tête. Notre cerveau découpé en part de marché. Basta pour moi aujourd'hui. Je ne les entends plus. Reviendront-elles ? Bien sûr. Pour l’instant, je m’occupe juste de ce matin qui s’est réveillé en même temps que moi. On va essayer de faire connaissance avant son départ. Partager le silence du monde. Un silence sans opinion.

     Presque midi et pas la moindre phobie à l’horizon. J’ai beau tendre l’oreille, ouvrir très large mes paupières ; aucun nuage sous mon ciel cérébral. Tout va bien. En tout cas, en apparence. Car, au moment où je me prélasse dans mon paradis de poche, je sais que des milliers de guerres se préparent. Pas uniquement avec des avions ou des kalaches. Les autres aussi, avec des mots et des idées. Chacun, à sa manière douce ou violente, cherchera à occuper son terrain et, pour les plus gourmands, aller conquérir de nouveaux territoires. Certains se contentant de conserver leur part de gâteau du temps qui passe. Des guerres inhérentes au genre humain ? Sans doute. Comme dit la chanson, on aime pas la guerre mais on ne sait pas quoi faire. Baiser et se battre même combat. Se sentir vivant. En attendant la prochaine appli.

    Un mec frappe à ma porte. Je traverse le couloir et ouvre. «Désolé pour la coupure. Vous êtes raccordés à nouveau.». J’ai poussé un soupir déçu. « Déjà.»  Il a ouvert des yeux ronds. Je suis retourné dans la cuisine. Fin de l’intermède. J’ai allumé la radio, mon ordi, remis en charge mon smartphone…La guerre des infos allait recommencer. Être pour qui aujourd’hui ? Contre qui ? Mon écran est allumé. Un clic et me voilà plongé dans le bain virtuel. Qui aura raison aujourd’hui ? Que va-t-on me vendre en ce jour de janvier. Une idée, un film, une nouvelle haine toute neuve… Un autre monde ?

       À peine le rideau relevé sur la vitrine, une émission débute sur la laïcité sur les ondes de France Inter. Ping pong verbal en temps réel. Islamophobe ? Laicophobe ? Complotiphile ? Charliephobe ? Chariaphile ? Phobe et phile commencent leur tournée quotidienne. Qui buzzera l’autre ? Lequel des deux me mettra dans sa poche ? L’oreille prise, au tour des yeux. Libé, Le Monde, Mediapart, Rue 89, tweeter, Facebook… Que l’embarras du choix. Choix de l’embarras ? Tout ça que pour moi. En direct et à domicile. Plus qu’à faire mes courses au magasin du buzz. Trouver une opinion à ma taille. Quelle phobie du jour choisir ?

       Étrange le nouvel uniforme des gars d’EDF. On dirait celui d’un infirmier. « Vous exagérez Monsieur.». De quoi il me parle ? Je ne comprends pas ce qu’il me dit. « Faut prendre votre régulateur d’humeur.». Il n’a pas l’air très content ce matin. Bon, je vais lui faire plaisir. Ne pas jouer mon intéressant encore une fois. Je vais le prendre son régulateur. Avec ça, plus de voix me parasitant, plus obligé d'être pour ou contre, plus de phobies… Toujours à la bonne humeur.

       Jamais flashé en excès de vie.

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