Pas de jours tranquilles à Clichy-sous-bois ?

 

 "Pauvres fleurs dans les corbeilles des jardins à la française.
Elles ont l'air d'avoir peur de la police… 

Fernando Pessoa

 

        Par une  très belle soirée d’été, je sors de chez un couple d’amis. Une bagnole pile devant moi, les portières s’ouvrent. Trois hommes bondissent sur le trottoir. Très nerveux. Contrôle d’identité ou braquage ?

       La bonne réponse est la première. Très obéissant, je m’apprête à décliner mon identité. Soudain, l’un des flics sort son flingue et me le braque sur le ventre. Mort de trouille, je reste sans voix.

      La stupeur passée, je lui explique que j’allais sortir mon portefeuille de la poche intérieure. Il m’interdit d’ouvrir mon blouson. J’obtempère et lève les bras. Il m’ordonne de les redescendre. Pas chez les ricains ici, glousse-t-il.  Puis, son flingue toujours braqué sur moi, il me palpe.

            Mon regard passe sans cesse du canon à son regard. Des yeux rougis. Par quoi ? La fatigue ? Des produits ? Je ne la saurais jamais.  Par contre, je savais que j’avais la trouille qu’il me tire dessus. Une bavure un soir d’été sous le ciel de Montreuil (93). Finir ses jours après un bon apéro, sur le trottoir de sa ville natale. Un entrefilet le lendemain dans le Parisien.

            En fait, l'une des poches bien garnie de mon blouson avait attiré leur attention. Persuadé qu’il s’agissait d’une arme. En plus, m’expliqua l’un des flics, il recherchait un individu correspondait à mon signalement. De quoi voulait-il parler ? Ma taille ? Mon poids ? Mon âge ? Ma coupe de cheveux ? Mes fringues ?

          Bien sûr, je ne posais pas la question. L’humour ne fait pas le poids face à un calibre. Surtout braqué par un type aussi nerveux. Sa main, tenant l'arme, tremblait.  Pas beaucoup. Assez pour être inquiétant.

            Finalement, ils remontèrent sans la moindre explication dans leur véhicule.  Je restais immobile. Le dos tapissé d'une sueur chaude. Incapable du moindre geste. A me demander si j’avais rêvé ou  devant un épisode d’Engrenages. En plus, il n’avait pas vérifié mon identité. Je n'allais pas leur courir après pour leur donner. 

            Je rejoignis quelques potes attablés en terrasse. Rien de tel qu'un demi bien frais pour éponger mes sueurs chaudes.  Puis je racontais ce petit épisode s’étant déroulé à une vingtaine de mètres du bistrot. A leurs regards, je sus que mon histoire ne les inquiétait pas. Certains, parmi, avaient déjà passé quelques années à l’ombre. Ils avaient vécu pire. Et les autres comme moi, avec casier judiciaire vierge, avait déjà vécu des contrôles de flics à la cow-boy. Guère  impressionnés par ma p’tite aventure au coin de la rue.  Plus grave comme souci.

            Après, on se marra quand je déposais les objets formant une boule dans la poche de mon blouson. Ce renflement qui m'avait valu un contrôle à la sauvage. Si les flics avaient fouillé dans mes poches, ils auraient constaté que je transportais effectivement deux armes. Une vidéo et un recueil de nouvelles. La culture: pas un très bon gilet pare-balles.

         M'étais-je embourgeoisé à ce point pour avoir oublié les contrôles de flics en boucle quand j’étais jeune ? Obligé de faire des détours dans le métro pour les éviter. A une époque, je collais le Monde sous mon bras pour faire étudiant. J’avais repéré ceux qu’ils contrôlaient moins. Et, effectivement, les étudiants, avec les cadres, les femmes, et tous ceux au « faciès sans délit apparent », n’étaient que rarement écartés de la foule des passants. Et poussés contre le mur pour une palpation et un contrôle d’identité.

        Ce silence lors des contrôles, ce putain de silence qui donne l'impression d'être un objet passé au scanner, sans oublier  le regard des "jamais contrôlés"le plus souvent amical, la tension, la peur de péter un plomb, la fermer et baisser les yeux face à l'assermenté qui a le dernier mot sur un contrôle... Et les métros qui partent sans vous. Mes stratagèmes ne marchaient pas souvent. Au fil du temps, je m’étais résigné et anticipais ce filtrage quotidien. Juste prévoir plus de temps pour arriver à l’heure à mes rencards. Toujours détesté être en retard.

            A 53 piges, même quand je vais chez l’épicier de mon village ou me promener dans la nature, je ne sors jamais sans ma pièce d’identité. Racontant ça à un ancien déporté qui en avait vu d'autres, sa réponse me stupéfia. Habitant dans le 16 ème arrondissement de Paris, il n’omettait jamais de prendre ses papiers, même pour aller acheter le journal ou le pain. Ce veil homme bourré d'humour, le rescapé d’Auschwitz, avait toujours peur d’être embarqué. Je ne savais plus où me mettre. Mes p’tits problèmes étaient vraiment insignifiants avec ce qui l’avait vécu. Sentant mon malaise, il m’expliqua que, certes nos histoires n’avaient évidemment rien à voir, pas mettre les deux sur le même plan mais que nos trouilles avaient les mêmes racines. La trouille des barbares avec ou sans uniformes.  Joseph Bialot pour le nommer, disparu depuis 2012, venait de me donner une super belle leçon d’humanité. Restent ces très beaux romans.

       Cette humanité à laquelle  Zyeb, Bouna et leurs proches, ont le droit dans une démocratie. Pourquoi fuir devant la police ? Ce vieillard, à son âge et avec toute l’horreur qu’il avait vécu, avait encore l'appréhension d'un contrôle d'identité. Comment voulez-vous que des jeunes ou moins jeunes, qui plus est dans un qaurtier populaire, n’aient pas la trouille de l’uniforme ? Personne, ni la justice, ni les grands discours humanistes, ne rendront la vie à ces deux gosses. Au moins ne pas les tuer une nouvelle fois avec un déni de justice. Libres et égaux en droit, paraît-il. Bouna et Zyeb, ainsi que leurs proches, n'ont pas eté et ne sont pas au-dessus des lois, ni au-dessous. Simplement des justiciables comme tous les autres de ce pays. Pas des justiciables de seconde zone.

          Que réclament leurs défenseurs?  Simplement un jugement équitable. Que la mort de ces deux enfants serve à  éviter à l'avenir ce genre de drame. Et tourner la page pour vivre enfin à Clichy-sous Bois comme à Passy.

 

 

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