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Billet de blog 20 mars 2024

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Le voyage de Poème

Poème va naître. Il se dirige vers son lieu de naissance. Dans un appartement en ville. Il est attendu. Par qui ? Des doigts qui s’impatientent pour lui donner vie. En lui offrant sa fin. Bientôt, il finira sur un écran et un jardin de papier. Une fin rêvée par tous les poèmes.Poème ralentit le pas. La journée est beaucoup trop belle pour ne pas traîner un peu. Les lettres du clavier attendront.

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Illustration 1
© Photo: Marianne A

              Poème va naître. Il se dirige vers son lieu de naissance. Dans un appartement en ville. Il est attendu. Par qui ? Des doigts qui s’impatientent pour lui donner vie. En lui offrant sa fin. Bientôt, il finira sur un écran et un jardin de papier. Une fin rêvée par tous les poèmes. Ce n'est pas le cas pour tous. Certains finissent asphyxiés dans une tête ou dans un cœur. Ni morts, ni nés. Restés dans l’entre deux d’un désir et de la réalisation. Poème est donc conscient de sa chance de voir le jour. Finir vivant. Voyageant de regard en regard. Poème ralentit le pas. La journée est beaucoup trop belle pour ne pas traîner un peu. Avant sa naissance. Les lettres du clavier attendront.

         Une main le tire. Faut que tu parles de ça. Une autre main le tire de l’autre côté. Non, tu dois parler de ci. Et surtout de ça, lance une troisième main. Ce sujet doit être traité le premier. Ma souffrance est prioritaire. Ne l'écoutez pas Poème, c'est du mensonge et de la propagande. C’est d’abord la mienne de souffrance dont on doit tenir compte. Non. C’est lui qui fait de la propagande, moi j’informe et dis la vérité. Croyez-moi. C’est de du mensonge. Non. Si. Cher Poème, faut absolument vous engager. Pour quelle cause ? Sa question à peine audible au milieu d’une forêt de mains à qui parlera la plus fort. Pour la mienne. Non, pour ma cause. C’est moi qui souffre plus que toi. Tu as des preuves ? Oui, regardez. Je vais te montrer mes preuves à moi aussi. Et les miennes aussi. Poème affiche un air inquiet. Toutes ces mains vont l’empêcher d’aller naître. Peut-être même de finir étouffé sur le trottoir. Mort avant sa naissance.

         Poème s’arrête. Il arrache une à une les mains accrochées à lui. Ça suffit. Vous me faites chier ! Je ne suis même pas né que vous voulez déjà m’enfermer. Me noyer de vos étiquettes. Je n’en veux pas de tous vos verrous. La poésie n’obéit à personne. Même à de nobles causes. La poésie doit désobéir. Toujours. Surtout ne pas accepter de marcher au pas d’une idéologie, de la morale, de la religion, des porteurs de vérité unique, etc. Sauf si la poésie décide de le faire. Mais ça doit être son choix. De toute façon, on n’impose pas l’engagement. Il doit venir de l’intérieur. Sinon, c’est de la manipulation et de l’endoctrinement. Hors de question pour moi de me soumettre à votre pression. Je préférerais même ne jamais naître. N’insistez pas. Je ferai comme je sens. Un poème n’est ni aveugle ni sourd. Il entend et voit le monde. Jamais imperméable à la souffrance et au combat des êtres. Ni à la solitude humaine. Je me suis déjà que trop justifié. Foutez-moi la paix  et laissez moi aller naître. Les mains ne bougent pas. Abasourdies par sa soudaine colère. 

           Puis il s’éloigne. Quelques mains le suivent timidement. Sans oser le tire dans un sens ou l’autre. Écoutez-moi Poème, je suis la bonne cause. Non, c’est nous. Regardez-moi Poème, je suis la source de votre engagement. Des voix parlant à voix basse. Peu à peu, le silence autour de lui. Les mains disparaissent. Sans doute pour aller happer un autre poème, un roman, une pièce de théâtre, un spectacle de danse, une chanson, un film, plus fragile que lui. Pour tenter d’imposer le vision du monde. Poème affiche un large sourire. Très satisfait de ne pas avoir cédé aux mains voulant lui dicter sa conduite. Le combat est gagné pour Poème. Mais pas pour Poésie. Entourées de toutes sortes de mains voulant l'enfermer. Certaines plus pernicieuses que d'autres. Poésie ne se laisse pas faire. Plus forte que toutes les censures.

          Poème se sent léger. Surtout très fort. Avec les armes de combat de la poésie. La première se nomme désobéissance. Ne jamais baisser la tête. Ni accepter la censure d’où qu’elle vienne. La plus pernicieuse, moins visible, est celle qu’on finit par intérioriser. Comme inféodé à un regard permanent sur sa trajectoire. Ne prends pas cette direction, tourne ici, dirige-toi vers là, etc. Important de désobéir à tout ce qui veut influer sur votre démarche et décider de votre trajectoire. Poème sait qu’il doit se méfier de tous les donneurs et donneuses de leçons de vie. Souvent des adeptes de l’uniforme sous la peau. Un poème ça marche fièrement. Même en rasant les murs dans certains pays. Mais la tête toujours haute à l’intérieur. Le cœur aussi. Avant d’utiliser son ultime arme. La beauté.

             Mauvaise surprise en arrivant. Personne dans le bureau. Il fait le tour de l’appartement. Désert. Il revient dans le bureau. Poème est déçu. Tout ce trajet pour rien. Chercher d’autres doigts pour naître ? Plus la force de continuer. Il a tout donné pour venir jusque-là. Poème regarde par la fenêtre. En courses au supermarché à quelques km ? À la boulangerie ? En promenade ? En cellule de dégrisement ? Il espère leur retour. Sans trop y croire. Les doigts chargés de le faire naître ne sont pas au rendez-vous. A-t-il trop traîné ? Poète commence à culpabiliser. Il regarde la table de travail. Les doigts chargés de sa naissance en ont marre de l’attendre. Partis s’occuper d’un autre poème. Pourquoi avoir perdu du temps avec les mains ? Poème savait très bien qu’elles n’étaient là que pour l’empêcher de naître. Où le contraindre à obéir à leurs injonctions. Les mains ont gagné, se résigne Poème. La porte s’ouvre. Poème affiche un large sourire. Il pousse un soupir de soulagement. Pressé de naître.

          Une femme rentre. Peut-être un homme. Un autre genre ? Comment dire la personne qui vient de rentrer ? Poème réfléchit. Pour lui, c’est Présence. Il ouvre des yeux ronds. Poème comprend très vite. Présence est chargée du ménage. Il reste dans son coin, invisible. Pendant que Présence attaque le ménage. Poème n’est visible que des doigts. Ils viendront sans doute après le ménage. Plus qu’une ardente patience, comme écrivait un poète du passé. Poème se retourne. Tandis que Présence passe l’aspirateur. Dehors, les humains vont et viennent. Combien à poser leur regard sur lui ? Sans doute peu. Mais poète n’est pas là pour faire du chiffre. Peut-être que les doigts aimeraient plus de regards pour remplir le frigo de la maison. Et surtout pouvoir continuer de faire vivre la poésie dans un monde qui l’aime beaucoup, et l’ignore autant. Le frigo, les loyers ; ce n’est pas du tout le problème de Poème. Son seul souci, aujourd’hui, est de naître.

         Plus le moindre bruit dans l’appartement. Présence a fini son travail. Poème se retourne. Incroyable. Il n’en revient pas. Les doigts de Poésie sont déjà là. Prêts à sa naissance. Ils lui font signe de s’approcher. Poème hésite. Jamais, il aurait imaginé ce genre de doigts. Étrange, car il n’en a jamais vu. Mais, depuis sa plus tendre avant-naissance, on lui en a parlé. Avec force lecture de poésie. Les doigts sont agacés. Poème veut naître ou non ? Il s’approche. Les doigts lui désignent un siège. Poème parque une hésitation. Soudain inquiet d'un moment pourtant si longtemps attendu. Les doigts le menacent de quitter la pièce. Il se laisse tomber sur le fauteuil.

        Poème commence à se réciter à haute voix. Comme un déshabillage de l'intérieur. Que les doigts à pouvoir l’entendre et taper ce qu’il. Parfois, Poème s’arrête, cherche ses mots et reprend. Les doigts restent concentrés. Conscients de leur mission et responsabilité. S’ils échouent, Poème retournera dans la tête où il a passé du temps. Parfois des années avant de pouvoir s’en extraire. Au fur et à mesure que les doigts tapent, une partie de Poème disparaît. Jusqu’à ce que le fauteuil soit vide. Poème vient de naître. Il a gagné. Comme un papillon de s’exfiltrer de sa chrysalide. Pour d’abord voleter sur un écran. Et dans quelques mois, avec des ailes de papier. Pour entamer son voyage.

          Les doigts s’arrêtent un instant, au-dessus du clavier. Le lieu de naissance de Poème. Avec l’aide de 26 lettres. Poésie, restée à l’écart, hoche la tête. Elle esquisse un sourire. Réfrénant sa joie. Toujours méfiante, tant que le poème n’a pas trouvé sa fin. Une fin inscrite noir sur blanc. Poésie se penche et met le point final. Mission accomplie. Elle a fait naître Poème. Elle baille. Guère une tâche facile de faire venir à la réalité un poème. Pas le premier qu’elle accompagne jusqu’au bout. Et donc son début. Objectif atteint pour Poésie. Mais sa journée n'est pas terminée. Elle sort discrète.

           Un poème est né.

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