Entre-soie

Une fiction inspirée des «retournements de vestes et de tailleurs» de certains de nos politiques et intellectuels. À cause du pouvoir ? La soif de médiatisation ? Le fric ? Protéger sa caste de naissance ou de ralliement? La vieillesse ? Ne pas se brouiller avec ses proches ? Chacun d'entre nous, à son niveau, développe ses lâchetés et ses contradictions. Cette gamine de fiction deviendra-t-elle un jour celle qu'elle a insultée?

 

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Vieille conne ! Insultée par une gamine car je refusais de signer une pétition contre la loi El Khomri. Cette loi est nécessaire et urgente. Le monde a changé. On ne peut plus le penser avec le regard de Hugo et de Zola. Ni de Marx. Pas les écrivains et les doux rêveurs qui font tourner l'économie. Ni tous ces Nuit Debout, certes sympathiques, mais complètement inconscients des nouveaux enjeux économiques planétaires. Être compétitif sur le plan international ou mourir. Il faut être pragmatique. Pourquoi ressasser mes arguments ? Comme si je n'étais plus vraiment sûre de moi. Dans le doute.

Son insulte m'a fait replonger un demi-siècle en arrière. Dans ces rues et ruelles, ce quartier où je vis aujourd'hui. Aussi radical que cette gamine de l'âge de mes petits-enfants. Je n'avais aucune intention de négocier avec le vieux monde. Sans doute aussi sincère qu'elle. Issue très certainement du même genre de milieu. Pas la première fois que je la croise. Sans doute habite-t-elle à proximité. La revoilà. Elle s'assoit avec d'autres jeunes, sous l'abri-bus. «Ils sont là tous les jours.» Ma coiffeuse ne les supporte pas. Même génération, rêves différents. Peur qu'ils indisposent la clientèle sélect du salon?

Première fois qu'une injure me déstabilise à ce point. Pourtant ça m'est déjà arrivé. A Paris et tout au long des mes nombreux voyages.Pourquoi celle-ci me touche autant ? Et moi,combien de femmes ai-je traitées de vieilles connes? Surtout les rombières à fourrure et collier de perles. Ces femmes du vieux monde à semer. Ce monde tenu et géré par mes ascendants et leurs clones. Le regard de colère de cette gamine tel un miroir du passé. Je pouvais y lire tous mes renoncements. Petites lâchetés, entorses à mes principes, intériorisées au fil du temps. Pourquoi se cristalliser sur ces détails? Nul n'est tenu d'être parfait, sans contradiction. Pas si grave... L'approche de la mort hiérarchise les préoccupations.

Elle bavarde à bâton rompus avec ses amis pendant que je me fais couper les cheveux. Sûrement qu'ils rêvent de casser la vitrine de ma shampouineuse de luxe. Peut-être que la mère de l'un de ces jeunes est cliente de ce salon. Faut pas jouer les pauvres quand on a le sou… Ils n'ont rien à voir avec les Nuit Debout de l'autre côté du pérife. Ce ne sont pas des gosses de bobos comme les révoltés de mon quartier. Exactement pareil pour mes amis et moi en 68. Peu de blousons noirs et prolos au AG à la Mutu ou à la Sorbonne. Autre révolte, même mœurs. Après avoir occupé le pavé, retour chacune et chacun chez soi. Nuit Debout centre-ville et banlieue pas promis au même matin? L'histoire le dira. Comme elle l'a dit pour une partie de ma génération. Mon point de vue n'engageant bien sûr que moi. Le regard d'une femme de 77 ans. Dernière visage de ma poupée gigogne?

Née dans la soie, j'y crèverai. Qui rêve de naître et mourir dans la boue? Aucune intention de me plaindre de cette chance dont j'ai bénéficiée. Les interrogations générées par l'insulte de la gamine ne sont pas de cet ordre. Ce serait plutôt d'un point de vue intellectuel et moral. Des questionnements qui ont sans cesse peuplé ma vie d'universitaire et mes convictions politiques. Militante féministe de la première heure, jusqu'à mon dernier souffle. En plus de mes combats pour la libération des femmes, les luttes pour la décolonisation, porteuse de valises, l'égalité et la mixité sociale, sont partie constituante de ma trajectoire de femme pensante et agissante. Très fière de tous ces combats et causes menés avec d'autres. Pourquoi alors ce goût amer ? L'impression d'être devenue finalement une escroc. D'avoir bradé mes idéaux de jeunesse aux plus offrants. Vendu cette lumière redécouverte dans le regard de l'insulteuse.

Indéniable que mon honnêteté intellectuelle,cette valeur que je mettais bien au-dessus des autres, a appris l’accommodement diplomatique. Aujourd'hui, j'écris souvent des articles pour défendre mes amis et ma famille de sang et de classe. Ce réflexe de classe, d'entre soi comme on dit de nos jours, est devenue ma nouvelle marque de fabrique. J'attaque avec la même virulence les syndicats, les fonctionnaires, les zadistes, l'islam avec ou sans isme, le rap, la fin de notre si belle langue… En digne héritière de la misanthropie paternelle qui me rendait folle de rage. «Jamais je serai un vieux réac comme toi, Papa.». C'est fait. Aussi réac que Papa.

Humaniste en robe de soi était le titre de l'article qu'une avocate me consacra. Avec comme sous-titre: Passée de touche pas à mon pote à touche pas à ma classe sociale. Cette compagne, des mêmes combats pour l'avortement, et bien d'autres luttes, m'avait éreintée dans un journal sur le Net. Quels étaient ses reproches ? Essentiellement mon profil de grande dame patronnesse de gauche, blanche, catholique pratiquante, du côté du Cac 40, dîneuse du siècle...Un article brillant et argumenté. Pour être franche, elle n'avait pas tort sur tout. Mais il fallait répliquer. Ne surtout pas perdre la face. Scud contre scud. Buzz contre buzz. J'ai donc rédigé un papier dans un hebdo dirigé par un ami. Ma réplique était titrée: l'Amer tue.

Comme elle et moi avons fort bien appris dans les grandes écoles, j'ai démonté son article, point par point, jusqu'à complètement transformer sa pensée initiale. Exactement comme elle avec mes déclarations. Lui rappelant notamment qu'elle avait utilisé des arguments que les sexistes emploient: la basse attaque sur l'aspect vestimentaire. Un point partout. Polémique au centre. Quelle connerie de part et d'autre.Juste une guerre de territoire. Être toujours bien coté dans sa propre communauté d'idées. Tu as vu ce que je lui ai mis à la néo réac en tailleur chicos. Elle a pris cher l'islamo-gauchiste habillée chez Emmaus. Aussi lamentables que les concours de bites. À celle qui aura la plus grosse paire d'ovaires. Je me sens nulle. Comme si ma vanité de femme médiatique venait de m'apparaître. De la verroterie de chez Lipp. Toute cette culture pour finir aussi bas. Descente du cerveau dans le nombril?

Se pose-t-elle autant de questions que moi aujourd'hui? J'aimerais bien la revoir. Boire un verre ensemble. S'engueuler, jurer de ne plus se revoir, recommander un dernier verre, laisser la conversation en plan pour accompagner des yeux le passage d'un beau mec, puis reprendre notre engueulade où elle était.... Comme avant. Avant quoi?De vieillir. Et si tout mon doute n'était liée au fond qu'au vieillissement?Avec son cortège de renoncements ; la défense à n'importe quel prix de ses amis et associés, l’authenticité remplacée par le principe de réalité, le rêve d'un monde meilleur que s'il rapporte à ma p'tite entreprise… La liste est longue de mes reniements plus ou moins profonds. Où est la gamine avide de pavés à mettre dans la tronche des vieux croulants de l'époque ? De plus en plus loin. Chaque ride et douleur nous fait-elle basculer vers les idées de ceux que nous combattions? Première fois que je me remets autant en question. Sans doute la fatigue de ces derniers mois. Comme une lourdeur intérieure.Le bistouri du temps n'a pas d'état d'âme.

À ma sortie du salon de coiffure, les jeunes sont toujours agglutinés au même endroit. Plus nombreux. Sûrement pour partir défiler dans la ville. Qui perdra un œil ou tombera dans le coma ? Lequel ou laquelle brisera une vitrine ou tentera de brûler une voiture de flics ? Je reste indiscutablement du côté des forces de l'ordre; surtout en ces périodes. Tous bien contents de les voir abattre les terroristes barbares qui ont ensanglanté Paris. Toutefois, je dois avouer avoir été choquée par les violences de certains flics dans les manifs. Violences indiscutables relayées par des yeux numériques.

Très troublant que la presse médiatise énormément les coups injustifiables de flics que quand ils peuvent atteindre nos enfants et petits-enfants. Les bavures d'une partie de la Bac (gardien de la paix ou cow-boy?)dans les quartiers populaires intéressaient peu les médias. Parfois des cinéastes mettaient brillamment en fiction la haine et tous les problèmes de ces quartiers populaires. Hors caméras, la réalité n'a pas changé. Combien pèse socialement un gosse né au-delà du pérife ? Le même poids dans la République que celui de mes petit-enfants ? Évidemment que non. Deux poids, deux pays.

L'engueuler ou faire comme si de rien n'était ? Je refuse de laisser passer cette insulte. Elle va en prendre pour son grade. Cette gamine doit se demander pourquoi je la regarde avec autant d'insistance. Sûrement qu'elle ne se souvient même plus de l'insulte. Incroyable le nombre de cigarettes qu'elle fume. Pas la mieux placée pour lui donner des leçons. J'en allume une. La troupe semble bouger. Peu à peu, les assis se lèvent. Elle grimpe sur un banc et demande aux autres de la suivre. Tous obtempèrent. Une meneuse. Prendra-t-elle un jour ma place dans le manège sociale ? Je m'approche d'elle. Que lui dire ?

L'existence de tous les individus me semble compartimentée. Au fil du temps, chacune et chacun change plusieurs fois de compartiment. Du wagon enfance, en passant par celui de l'adolescence et jeunesse, pour finir dans celui du dernier âge. Le train nous menant tous au même endroit ; qu'on soit vieille ou jeune conne. Pourquoi marchent-ils aussi vite? Surtout elle. La sauvageonne des beaux quartiers, si  pressée de vivre. Peur elle aussi d'être rattrapée par le vieux monde ? Aucun risque. Il ne court jamais. Trop bourré d'arthrose. Usé jusqu'à l'âme.

Le vieux monde c'est moi ?

NB) Une fiction inspirée des «retournements de vestes et de tailleurs» de certains de nos politiques et intellectuels. À cause du pouvoir ? La soif de médiatisation ? Le fric ? Protéger sa caste de naissance ou de ralliement? La vieillesse ? Ne pas se brouiller avec ses proches ? Chacun d'entre nous, à son niveau, développe ses lâchetés et ses contradictions. Cette gamine de fiction deviendra-t-elle un jour celle qu'elle a insultée? 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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