« Je suis doué d’une sensibilité absurde, ce qui érafle les autres me déchire » Gustave Flaubert
L’amitié est une haie protectrice. Au fil du temps, elle se dépeuple. Plus ou moins vite, selon notre âge. Chaque relation d'amitié est comme un arbre ou un arbuste. Petite haie ou grande haie ? L’amitié s’en fout. Elle a d’autres priorités. Comme de nous tendre ses branches. Pour nous offrir les fruits du souvenir. Et ceux de saisons. On peut s’arrêter et profiter de l’ombre du feuillage amicale. Laisser courir dans l’air sa parole ou son silence. Avec, quand le tronc de l’amitié est profondément enraciné, la certitude de ne jamais être jugé sur une ou plusieurs erreurs de parcours. Les amis savent effacer les ardoises. Se sachant eux-aussi des mortels imparfaits. Ce qui n’empêche pas la polémique. Et même les brouilles. Sans pour autant la brisure de l’amitié véritable. Irréductible.
Un nouvel arbre est tombé. La haie est de plus en plus clairsemée. Certaines chutes d’arbres font plus de bruit et de dégâts que d’autres. Comme celle d’hier. D’un seul coup, une grande fenêtre sur le vide. On s’approche. Que voit-on ? Des images entremêlées du passé. Elles partent dans tous les sens. On tente de les canaliser. En vain. Elles ne nous appartiennent plus. Des images en roue libre. Désormais, nous leur appartenons. Autant s’asseoir près du vide laissé par l’arbre. Ne penser à rien, même pas à l’instant passager. Se contenter de respirer sous le ciel. En voyage immobile.Comme jadis lycéen sur des pelouses, quand une main grattait une guitare. Se laisser aller à la musique du temps qui va et vient. Sur la partition de l’absence.
Quand a eu lieu notre première rencontre ? À l’âge des impossible à réaliser. L’immortalité en guise de passeport. La vie c’était pour les mortels. Nous étions dans une autre dimension. Persuadés que notre histoire ne pouvait avoir de fin. Puisque l’horloge sous notre poitrine se trouvait hors du temps. La réalité ne pouvait lui imposer son rythme. Nous avancions en duo. Pas du même monde, mais du même horizon. Chacun avançant sur son fil. Certes pas le tracé prévu par d’autres. Devenir quelqu’un ? Bien sûr, mais personne d’autre que soi. Pour ça, il fallait gâcher du temps et tester des impasses. Devenir soi coûte très cher. Malgré la pression, nous n'avons pas écouté les conseillers d'orientation. Deux funambules partis sans le bac en poche. Mais avec une grosse liasse de rêves. Dépensés sans compter.
La queue de comète des années 70 plus propice aux rêves ? Je n’ai pas la réponse. Même dans les pires nuits, un fil lumineux peut guider jusqu’à l’aube. Nous étions une génération sans guerre. Toutefois des points en commun avec les périodes de conflits militaires. Ici et là, des parents enterraient leurs gosses. Comme dans les guerres du passé ou loin de la « Douce France ». L’arme tueuse de jeunesse se nommait le Sida. Transmise par le sexe ou une « pompe-héroine» dans les veines. La capote des aînés c’était pour ne pas donner la vie. Contrairement à « la génération plombée ». La capote des années 80 pour ne pas donner la mort. Sans nous empêcher de continuer de rêver. Sur nos fils qui se sont éloignés. Chacun son sillon. Avant de se recroiser il y a une dizaine d’années. L’un et l’autre avec le poids de son histoire.
Qu’est-ce que tu deviens le corsaire des sentiments ? Tu avais souri à l’évocation de nos pseudos de jeunesse. Quand le fantôme de Boris Vian nous guidait dans les rues de la ville Lumière. Et toi, qu’est-ce tu deviens le nomade des sentiments. ? Deux personnages mis en scène sur des feuilles volantes. Où se trouvent-elles ? Peu importe. Le corsaire et le nomade continueront leur chemin. Même après ton départ. Et un jour le mien. La force des rêveurs est que rien ne peut les arrêter. Guère un hasard si les poètes font toujours peur aux dictateurs et aux autres empêcheurs de rêver en long, en large, et en travers. Aucune frontière ne peut empêcher la route de la poésie. Même celle de l’au-delà.
Demain ne sera pas un nouveau jour. Pourquoi ? Parce qu'hier n’est pas un ancien jour. En tout cas, pour les hors-agenda. Les êtres refusant les grilles qui enferment les individus. Nous voulions échapper au catalogage et aux étiquettes. Déterminés à désobéir. Une désobéissance à Papa, Maman, l’école, la religion, les ismes de tout bord, les psys, les vendeurs de morale… Bien sûr, ça n’a pas été de tout repos. Et nous avons pris des coups dans la gueule. Souvent au tapis. La folie patrouillait jamais très loin. Parfois sous sa peau. De temps à autre mis KO par notre chaos.
Du romantisme post éternel ado ? Sans doute. Avions-nous vraiment le choix ? Non. Trop fragiles, il fallait être plus fort que la réalité. Et tous ses commerciaux cherchant à nous refourguer une existence préfabriquée. Pas facile de préférer devenir collectionneur d’éphémère. Carnet de maladresses à la main, nous marchions souvent de guingois. Toujours en quête d’une pépite à extraire de la boue du quotidien. Des êtres imparfaits, pétris de contradictions, toujours près du bord. Avec un humour noir pour ne pas déranger les larmes. Plus perdus que perdants. En te revoyant, j’ai su que nous avions gagné. Même si nos ailes avaient bien sûr blanchi. Le corps plus aussi alerte que lors de nos virées-rebaptisées- galères- jusqu’à l’ouverture des aubes couleur cafe-croissant-comptoir. La carrosserie cabossée par le temps qui passe. Et tous les coups visibles et invisibles. Mais une irréductible lumière dans nos yeux. Laquelle ? La lumière des fragiles.
Partout, des haies se dépeuplent. Des arbres tombent. Des chutes emportant des corps amis. Mais d’autres arbres poussent. N’en déplaise aux diviseurs, ainsi qu’aux adeptes du c’était mieux avant, des amitiés naissent ici et là. Par-delà les frontières de la connerie humaine. Des jeunes, fragiles ou non, vont désobéir. Refusant d’endosser l’uniforme de la morosité et de tout est foutu. Désobéissant aux anciens et nouveaux censeurs de rêves. Ils vont avancer. Sans se laisser rogner les ailes par les diseurs de mauvaise aventure. Des arbres d’aujourd’hui qui avancent. Pas à pas sur leur chemin à inventer.
Ciao à un arbre de l'amitié tombé au bord de ses 63 ans. Que te dire sans verser dans le violon sirupeux ? Tes rêves seront indéracinables. Toujours le gosse à la dent de devant cassée qui bouffait le temps et le monde sans compter. Fou de Boris Vian, d'existentialisme, etc. Nous parlions beaucoup de littérature. Et de notre belle prof de français. L'un et l'autre attirés par le verbe écrire. Tu étais pressé de vivre. Sûrement avec des dégâts collatéraux. Pour revenir épuisé. Et avant de s’endormir, remettre une chanson. Nous l’avons tant écoutée dans ton « nid d’aigle » de Montreuil. Avec des conversations de nos âges. Notamment sur les filles. La rousse du Drugstore Publicis revenait souvent dans nos silences» complices. Pas n’importe quelle chanson. Un slow plein de promesses. Malgré la solitude dans un hôtel dont on ne part jamais. C’est ta dernière halte sur une route du désert. Mais ton chemin continue. Tu voyages en invisible.
Avec une haie de mémoire.