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Mouloud Akkouche

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Billet de blog 21 mai 2024

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Guerre des visages

L’ombre ne bouge pas. À des années sans lumière de ses semblables.Malgré la chaleur, elle porte une carapace de tissu. On ne voit que ses yeux. Elle semble s’être réfugiée dans quelques centimètres de sa chair. Dans le seul espace à nu. Là où le monde s’est inscrit pour la première fois sur sa rétine. Avec ses promesses. Avant la chute. Et son regard esquif.

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Illustration 1
© Marianne A

           Son histoire  à lire entre ses paupières. Un homme ? Une femme ? Autre genre ? Je n’ai pas la réponse. Et ce n’est pas ce qui importe le plus. À ce moment précis, elle est une des nombreuses ombres des villes. Rien de plus, rien de moins. Une ombre assise sur un banc, dans la pénombre urbaine. Ses épaules ont avalé son cou. Le corps enveloppé des pieds à la tête. Malgré la chaleur, elle porte une carapace de tissu. On ne voit que ses yeux. L’ombre ne bouge pas. Elle a le regard fixe. À des années sans lumière de ses semblables, proches ou éloignés. Elle semble s’être réfugiée dans quelques centimètres de sa chair. Dans le seul espace à nu. Là où le monde s’est inscrit pour la première fois sur sa rétine. Avec ses promesses. Avant la chute. Et son regard esquif. L’humanité chavire entre ses paupières.

         La nôtre aussi, assise à quelques mètres de l’ombre.  Ce qui nous différencie est que notre naufrage ne se voit pas. Ou nettement moins. Camouflé derrière d’autres tissus. L’ombre, nous, et tous les autres, sommes confinés dans le même chavirage planétaire. Seule la solidité de nos embarcations est différente. Naufrage rapide ou différé. Des interrogations loin de l’instant que nous vivions. Avec nos passeports numériques pour un bon repas. Plusieurs donc à avoir jeté l’ancre sur une table de restaurant. Comme tant d’autres au même bon moment. Culpabiliser de manger face à l’ombre ? Ça ne changerait rien à sa situation. Être empathique non plus. Dans tous les cas, on ne peut guère influer sur la réalité. Accepter son impuissance n’est pas un aveu de faiblesse. Au contraire. C’est de la lucidité. Impuissante elle aussi. La majorité ne peut pas faire grand-chose. Si ce n’est de glisser une pièce ou billet dans une main. De quoi survivre encore. Rien d’autre. 

         Impuissant mais pas résigné. Malgré toutes les ombres des villes et des campagnes, des silhouettes aux histoires  brisées de plus en plus nombreuses, il me semble important d'essayer de relever un défi quotidien. Certes plus facile à écrire qu’à faire jour après jour. Quel est ce défi ? Ne jamais nier l’être à terre. Certes pas facile tous les jours. La misère ne rend pas plus aimable ou élégante. À ras du sol, les dents poussent même sur le cœur le plus ouvert. Bouffer et ne pas être bouffé. Dans tous les cas, quand on croise un regard esquif, ne pas l’esquiver. Et toujours se voir en lui comme dans un miroir. Celui de notre espèce humaine. L’autre, blessé ou non, est un membre de cet animal à huit milliards de poitrines. Chair planétaire habitée par le même souffle. Du bas en haut de l’échelle. Et quelle que soit sa position, puissante ou écrasée, chaque être aura le même héritage légué à la naissance : un dernier souffle. Rideau unique et universel.

        La mort gagne à tous les coups. Guère un scoop. Gagnante gagnante, pour parodier les dealers de formules cache-réalité. Souvent, excepté les accidents et maladies foudroyantes, la mort ramasse d’abord les plus usés. Toutes sortes d’usures ; la plupart du temps, elles se cumulent. C’est une «  clientèle » plus facile d’accès. Où se trouve-t-elle ? Usure ici, au coin de sa rue, noyade sur un carton solitaire, englué dans un canapé face à un mur couleur plasma, etc. La mort, en maraude, n’a qu’à se servir sur les plus fragiles. Sa nourriture est sans frontières. Ni la moindre discrimination. Elle maraude ailleurs, plus loin, de l’autre côté de notre écran : sous une bombe, fauché par une rafale d’arme automatique, etc. Après les êtres les moins protégés, elle s’attaquera aux plus résistants. Éteignant un à un chaque souffle. Tandis que d’autres naissent sous de nouvelles poitrines. Chassé-croisé de dernier et premier souffle.

       La puissance de chaque individu est entre autres de refuser le néant. Pas pire carnivore que lui. Ne jamais sombrer dans la négation de son semblable. Même sans pouvoir lui mettre des miettes de survie dans sa paume à ciel ouvert. Certains détournent le regard. Honteux de ne pouvoir donner une pièce ? Marre de croiser des regards esquifs ? Encore un assisté qui se bouge pas le cul ! Font chier ces migrants, ces roms, ces... ! C’était mieux les clochards bien de chez nous. De multiples réactions face aux demandes incessantes d'aide au fil des lieux publics. Autrement dit, il y a plusieurs raisons à ce détournement des yeux. Leur jeter la pierre ? Chacun fait comme il peut et veut face à toutes ces ombres ponctuant le quotidien des passants et des passantes. On peut refuser de regarder sans nier l’humanité à terre. L’autre qui est une part de soi. Et inversement.

      Seul à ma table. Mes colocataires du bon moment sont repartis. J’ai commandé un autre digestif. Dehors, l’ombre s’est levée. Elle a traversé la rue déserte. Je la voyais plus petite. Elle marchait à pas lents. Sa silhouette absorbée peu à peu par la ville. Quelle est sa destination ? Une tente ? Un parking ? Une porte cochère ? Un refuge ? Un autre banc ? Je ne le saurais jamais. Son histoire continuera plus loin. Une marche avec le poids de sa carapace. Et peut-être traînant le boulet d’une enfance sans ailes pour réussir à s’élever. Que des hypothèques et de la fiction. La réalité à les vraies réponses. Bientôt, ses yeux se refermeront. Jusqu’au réveil. Ou fermé à jamais. La fin d’une ombre. Son regard-esquif aura trouvé un port d’attache. Enfin débarrassé de son naufrage. Arrimé à sa nuit sans fin.

         Plus facile d’écrire en noir ? C’est vrai. La facilité de ne plus voir le tapis, concentré sur la poussière dessous. Beaucoup plus complexe de trouver les points de lumière dans la masse sombre planant au-dessus de notre siècle. Pour ça, il faut traverser toutes les zones d’ombre sans s’y arrêter. Certains, peut-être plus doués pour dénicher la moindre trace de lumière, y parviennent. Ça m’arrive parfois. Mais je dois avouer que c’est de moins en moins fréquent. Surtout après une longue immersion en ville. Après avoir assisté à une sorte de course-poursuite sur les murs de la Ville lumière. Pas pour se passer une flamme. Ou éteinte. La course de petites mains collant des visages. Ici et là, des photos d’otages et d’enfants hagards sous les décombres. À qui occupera le terrain. Avoir la meilleure visibilité et impact sur l'opinion publique. Faire tout pour rester en tête de la course.

       Ces photos ne pourraient-elles pas cohabiter sur les murs ? La réflexion-question d’une copine. Les mettre en miroir pour afficher la folie de la course à la mort. Rappeler que la haine, quelle que soit sa forme et où elle se déroule, détruit sans distinction sur son passage. Comme notamment ces visages meurtris placardés sur les façades de nos villes, tous ont un point en commun :  des victimes issues de la même espèce. Les afficher ensemble. Leurs souffrances jumelées sur les murs. Évidement que c'est de l’utopie. Et des mots inutiles. Pendant ce temps, des mains continuent leur course mortifère.  Emportées dans une sorte de challenge des souffrances. Avec que des perdants à l’arrivée.

      J’ai payé et suis sorti du restaurant. Encore beaucoup de monde sur la rue piétonne. Une majorité de jeunes passés du contenant en verre au gobelet. Sur le trottoir, des filles, des garçons, d’autres genres, tenter de ralentir la fin de leur soirée. De nombreux éclats de rire ricochent dans l'air. Des essaims d’énergie bouffant l’espace et chaque seconde. Combien d’histoire d’amour nées cette nuit, sous ce carré de ciel, et partout sur la surface du globe ? Quels espoirs tissés par des bouches refusant la résignation ? Combien de vocations nées d'une conversation ? J'ai ralentis pour profiter de leur présence tapageuse. Des moches et des cons parmi eux ? Bien sûr. Nulle raison que la jeunesse échappe à la connerie humaine. Sans doute un des effets de la douce anesthésie de l’alcool ; je ne vois plus la laideur. Elle a disparu de mon «  radar à noirceur ». Disparition momentanée. Et retour  quelques mètres plus loin de la réalité.

       Contrôle d’identité. Un groupe de jeunes est  mis sur le côté de ses rêves nocturnes. Sans doute à cause des effluves d’herbe. Pas un contrôle pour l’odeur des pintes de bière et des shooter de vodka, etc. Plus loin, des hurlements. Combien de bagarres cette nuit ? Combien de femmes harcelées ou violées ? Combien d’insultes ? Combien d’humiliations ? Combien du pire dont est capable notre espèce ? Quand les êtres deviennent des mécaniques à détruire l'autre. Que des basanés à se faire contrôler ? Un réflexe du regard pour juger de la partialité de l’intervention des flics. Tombé sur un groupe assermenté et impartial. Je glisse ma main dans la poche de mon blouson. C’est bon, me dis-je, elle est là. Autre réflexe d’un vieux contrôlé au faciès. Prêt à dégainer mon identité plastifiée. Un leurre officiel pour pouvoir circuler. L’autre identité, la plus essentielle, ne peut pas tenir dans un rectangle numérisé. Un flic me dévisage. Montrer patte identitaire ou non ? Il me scanne des pieds à la tête et détourne le regard. Sans doute sauvé par les neiges éternelles sur le haut de mon crâne. Je m’éloigne. Avec une petite fiction en bandoulière.

         Un essaim de petites mains colleuses. Elles ont pris possession des villes et des villages. Elles collent, elles collent...Pour écraser une souffrance par une autre ? Dans une course ou la seule gagnante est la mort ? Non. Fin de la course à la souffrance prioritaire et écraseuse des autres douleurs. Leur énergie est déployée pour un autre affichage. À contre-courant des colleurs de la mort. Une nuée de doigts au service de la vie. Que placardent-ils ? Des photos d’une jeunesse riante, dévoreuse de vie, amoureuse, etc. Des visages, aux traits et histoire différente, se répondant dans un dialogue sans mot. Juste l’affichage de sa présence au monde. Un être d’ici. Voyageur du siècle. Un voyage parmi d’autres présences. Croisement de solitudes mêlées dans la même espèce. Des plus âgés peuvent être aussi affichés : la beauté, le rêve, la jouissance, l’espoir, n’ont pas de limites d’âge. À chaque saison, sa joie d'être. Avant le retour du mauvais temps. Comme en notre époque très confuse. Elles collent, elles collent...

       En attendant le retour des nuages sombres, Je profite de ces belles rencontres sur le chemin de mon retour à domicile. Comme tous ces jeunes croisés dans les rues. Ils me lèguent un peu de leur énergie au passage. Un grand merci en passant à tous les adeptes des murs vivants. Créateurs de belles images. Un remerciement à tous les autres, artistes ou non, d’ici et d’ailleurs, puissant ou impuissants, connus ou inconnus, tous les êtres qui animent au quotidien le spectacle pour l’autre, soi, et le monde. Grace à eux, aujourd’hui et demain dansent sous notre peau. Jamais sur une musique de mort. Au contraire. Une danse dédiée à la vie. Avec une invitation à tous les imiter.

    Changer le papier peint du siècle.

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