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Billet de blog 21 juillet 2024

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Blanche et ses frères noirs

Yeux bleus. Comme ça que certains la surnomment. En croisant son regard bleu vif. D’autres l’appellent Blanche. Elle a plusieurs surnoms. Au gré des passages d’humains sur son territoire. Un espace partagé depuis des années avec sa génitrice. Son identité officielle est Nova. La seule fille de Bossa. Elle a été élevée avec quatre frères. Son histoire a très mal débuté.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
© Marianne A

«  L’homme est un animal politique. » Aristote

             Yeux bleus. Comme ça que certains la surnomment. En croisant son regard bleu vif. D’autres l’appellent Blanche. Elle a plusieurs surnoms. Au gré des passages d’humains sur son territoire. Un espace partagé depuis des années avec sa génitrice. Son identité officielle est Nova. La seule fille de Bossa. Elle a été élevée avec ses quatre frères noirs. Leurs premiers pas ensemble. Son histoire a très mal débuté. Pourquoi ? Elle a été victime d'un accident à quelques semaines de sa naissance. C’était une boule d’énergie blanche. Elle courait partout. Bouffant l’espace. Avant de cesser sa course. Soudain inerte.

            Tout a basculé un jour de visite. C’était pour les chatons. Un couple de copains et leurs enfants venaient choisir leur futur propriétaire ( on vit toujours chez son ou ses chats). Tous les chatons se trouvaient dans le bureau de F. C’était devenu leur salle des premiers pas. Avec un carton-dortoir dans un coin. Sous les tapis, quelques réserves de leur mère, les préparant sans doute à la chasse ; F devait jeter régulièrement des cadavres de souris, de campagnols, d’oiseaux, d'une taupe. Revenons à la visite. J’aime bien celui-ci. Non, moi, je préfère lui. Et elle ? Ce n'est pas possible. Pourquoi ? C’est la seule de la portée qu’on garde. Ben, on prend celui-là. Regarde l’autre qui grimpe au meuble. Encore beaucoup d’hésitation. Jamais facile de choisir un animal de compagnie. Soudain, l’horreur ( bien sûr relative avec certains événements de ces derniers temps et du passé) dans le bureau. Écrasée sous la semelle aveugle de F.

         Direction en urgence chez le vétérinaire. Sa face droite complètement aplatie d’un côté. Avec un œil exorbité. Elle respirait à peine dans la main. C’était très difficile de la regarder. Le cœur de Nova battait dans la paume de F. Je ne peux pas vous dire. Elle peut mourir ou survivre. Tout va se jouer en deux ou trois jours. La vétérinaire refusait de se prononcer. Elle demanda à F et sa compagne de juste continuer à la nourrir. Au biberon comme un gosse. Le couple rentra. Nova endormie au creux de la main de F. À leur arrivée, une vraie fête autour d'elle. Sa mère et ses frères très heureux de son retour. Que faire ? L'isoler pour qu’elle se repose ? La mère ne lâchait pas F du regard. Attentive à chacun de ses gestes. Une mère avec l’œil mécontent. F déposa la blessée dans le carton.

        Prostrée dans un coin. Elle ne bougeait pas. Pourtant sa  mère ne cessait de la solliciter. En vain. Ses frères jouaient autour d’elle. Ça galopait dans tous les sens. Cette fois grande prudence  à chacun de mes pas. Homme-écraseur de chats craint même ses pieds nus. À tour de rôle ou à plusieurs, ses frères venaient l’inviter à les rejoindre. Sans réussir à l’entraîner dans leur ronde joyeuse. Nous l’avons nourrie. Un matin, F a découvert Nova assise dans le carton. Mais encore incapable de bouger. Le lendemain, elle avait quelques pas. Ça semblait gagné. Réellement rassurés que quand elle rejoignit l’agitation familiale. À la grande joie de sa mère et ses frères. En tout cas, mon interprétation en observant cette joyeuse famille. Même si Nova n’était pas la plus alerte. À jamais marquée par l'« accident » de ses premiers pas. Notamment sa vue qui n’est pas bonne du tout. Et parfois, elle a d’étranges réactions. Mais toujours vivante.

        Un arobase de poils. C’est une des images qui est restée à F de cette petite famille. Les chatons étaient inséparables. Dormant toujours collés les uns autres. Un jour, il était en rond, sur le canapé. Et elle au milieu. Tache blanche au milieu d’une sorte d’ arobase. Peu à peu, l’un d’entre eux manqua à leur sommeil soudé. Ses frères partaient un à un pour faire leur vie. Chaque fois un déchirement. Avec moult miaulementS de leur mère qui savait très bien compter. Jusqu’à finir que toutes les deux. Depuis un vieux couple de plus de dix ans. Avec des hauts et des bas. Des relations mère-fille très complexeS. Voire agressives. Au fil du temps, ça c’est apaisé. Plus de soufflement et de coups de griffes. Proches et éloignés. Comme nombre de vieux couples d’humains.

        C’est grâce à cette boule blanche, au milieu de ses frères, que F a appris un terme. Lequel ? La superfécondation. Un mot qui plairait à celles et ceux envisageant les femmes comme des « armes de renatalisation ». Quelle est la signification de ce terme ? Il a interrogé Google.  Cela signifie que des chatons d’une même portée peuvent avoir plusieurs pères. Ce phénomène se produit lorsque plusieurs accouplements ont lieu sur une période relativement courte chez une femelle en chaleur, et où chaque accouplement est suivi de la fécondation d'un ovule différent par un spermatozoïde provenant d'un mâle différent. F l'avait  expérimenté à domicile. Une chatte noire avait mis au monde un chaton blanc et quatre frères noirs. Tous arrivés ensemble la même nuit. Le grand remplacement même chez les félidés ?

      Des heurts à cause de la différence de couleur, comme dans l’espèce humaine ? Pas de «  sale noir», ni de «  sale blanche ». Nulle discrimination dans cette famille. La mère s’occupant de la même manière de toute sa progéniture. La sœur et ses quatre frères noirs ont vécu de très bons moments ensemble. Avec F aux premières loges. Du matin au soir ensemble. Beau spectacle d’acrobaties aussi lors de ses insomnies. F passait de longs moments à les observer. Courir, s'accrocher au rideau, planquer les chaussettes… Toute la maison était devenue leur salle de jeu. Pourquoi cette période est remontée à la surface ?

         Guère un hasard. Rentre dans ta niche !  Une insulte  adressée à une femme noire.   Elle a fait le tour de la toile. jusqu'aux yeux et oreilles de F. Vraiment d'excellents comédiens. Sans doute une caméra cachée, se dit F, tant ça paraît irréel. Pas du tout de la fiction. La banale réalité de cet été 2024. Ces insultes ne datent pas d'aujourd'hui. Mais elles ont rarement atteint une telle intensité. Et surtout sans la moindre honte ni retenue. Les poubelles de sa tête déversés en public. Et avec force bruit. De nombreux cerveaux semblent avoir été dissous. Baignant en permanence dans un bain de haine. Une mare gluante autour de plus en plus de cœurs et de cerveaux. Avec la libération fébrile du  racisme et de l'antisémitisme. Plus de l’un que de l’autre ? À mon avis, se dit F, c’est équivalent. Le plus, souvent, quand on est raciste, on est aussi antisémite. Et inversement. Voir même sexiste, homophobe, transphobe, grossophobe… Ce genre de haine ne peut se contenter que d'une nourriture.

        Donner des exemples ? Ce serait beaucoup trop long. Pas un jour sans une nouvelle insulte sur la toile, sur le papier, ou les murs de France. Inutile d’épiloguer sur le sujet. Tout le monde en parle. Et à très juste titre. Toutefois, F se pose une question. Pourquoi lui avoir fait croire quand on était tout gosse ? Comme tant d’autres, il y cru quand certains « grands » leur disaient. En plus, F était très fier d’en être... Certes de moins en moins crédule avec ce qu’il a vu et entendu par la suite. Parfois pas fier du tout d’en être… De cette espèce humaine capable de la pire inhumanité. Nos livres d’histoire sont truffés d’exemples. Et le pire de notre espèce continue au présent.

      Comme de nos jours, se dit F. Plongé dans une série de réflexions. On nous aurait menti quand nous étions enfants ? Je crois que « les grands » étaient sincères. Eux aussi y ont cru. Peut-être voulaient-ils nous offrir une belle image de notre espèce. Pour que nous puissions être fiers d'y appartenir. Dans tous les cas, la question est d’actualité. Sans doute très nombreux à se la poser ces jours-ci. Face à tant de preuves de l'inhumanité et la bêtise de notre espèce. F se pose la question. Le regard sur Bossa. Endormie sur le clavier de F.

        L’humain est-il l’animal le plus intelligent de la planète ?

      NB : Ce petit conte « mi-fiction mi-réalité » autour d'une famille de chats ne changera rien à la réalité contemporaine. Mais s’il a pu égayer quelque peu l’ambiance très sombre, c’est toujours ça de gagné.  Essayons le plus possible de ne pas céder toute notre énergie à la morosité. Pour paraphraser le poète : soyons joyeux, au moins pour susciter des vocations joyeuses. ». Et ne pas oublier non plus que notre espèce a créé de la beauté. L'humain est un animal qui sait se servir de son cœur et de son cerveau. Autrement dit, capable d'intelligence et de générosité. A chacun chacune d'entre nous de le prouver. Des preuves au quotidien. Sans vouloir devenir le plus intelligent de la planète. Ni le plus puissant. Juste un vivant éphémère et respectueux du vivant. S'élever toujours à hauteur d'humanité.

       Sacré défi jusqu'à la disparition de notre espèce...

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