La tournée de «M'dame Bablin»

«Pourquoi vous venez ici, M'dame Bablin? Moi, à votre place, je resterais là-bas à la mer et ferais le tour du monde. Au lieu de venir vous emmerder avec des mecs qui radotent sur place.». Le conseil l'avait perturbée. Pourquoi une telle tournée ? «Parce que d’abord ça me fait plaisir. Et en plus je fais ce que je veux !» Elle repensa au bistrot de ses parents. Sa première scène de théâtre.

 

         L’idée de la tournée lui est venue après avoir croisé deux de ses anciens élèves. Séparément et dans le même mois. La première rencontre c’était avec Omar. Il s’était approché de « M’dame Bablin» au marché. Elle ne l’avait pas du tout reconnu. Comme la majorité des élèves croisés de longues années après. Elle avait été sa maîtresse de CM2. Il était très ému. Le colosse barbu redevenu un gosse en accéléré. Il quêtait pour la mosquée. Pas le seul ancien élève à être pratiquant. Elle discute parfois avec certains. La plupart n’était pas des intégristes prêts à bouffer du mécréant et voiler tout ce qui bouge et porte des seins. Ils pratiquaient leur culte comme ses grands-parents cathos. Une pratique quasi syndicale pour ne pas froisser les ancêtres. Une habitude familiale comme une autre. Elle est athée et ne s’en cache pas. Sans vouloir convertir qui qui ce soit à sa relation au ciel. Un ciel pour elle sans locataire divin, à part les étoiles, nuages, avions…. Mais elle a tiqué avec Omar. Inquiète de voir la haine au fond de ses yeux. Surtout quand elle lui a dit qu’elle ne donnait jamais d’argent pour aucun lieu de culte. Le visage de son ancien élève soudain durci. Elle s’est mise à lui parler. Comme quand il s’agitait sur sa chaise. Elle avait l’impression de replonger dans sa classe de CM2. Lui aussi sans doute. Elle réussit à l’apaiser. En tout cas en apparence. Puis elle a repris le fil de ses courses. Pour le recroiser la semaine d’après. « J’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit M’dame Bablin. ». Cette fois c’est lui qui avait parlé. Plus qu'en une année de CM2; Elle s’est contentée de sourire. Sa leçon avait porté ses fruits. 17 sur 20 pour Omar.

      La deuxième rencontre c’était avec Fred. Il avait été dans la même classe que Omar. Les deux gosses jouaient souvent ensemble dans la cour de récré. Ils avaient un point en commun: incapables de tenir assis concentrés sur une chaise. « Si Fred bouge trop et vous écoute pas, n’hésitez pas à lui en coller une. Je lui en recollera une en plus à son retour de classe. ». Son père avait joint le geste pour illustrer sa parole. Elle avait regardé la main dans le vide, armée d’une gifle à blanc. L’arme d’éducation d’un homme qui ne semblait pas en avoir d’autres. « Il écoute jamais. Faut le secouer pour que quelque chose rentre dans son crâne. Moi je veux pas que mon gosse finisse comme moi. Faut qu’il fasse des études pour aller plus haut que moi dans la vie. Je vous fais confiance M’dame». Ce jour là, le gosse à secouer pouvait plus se lever de son siège. Une baleine affalée à la terrasse d’un café. Le visage bouffé par les clopes, l’alcool, et ces drogues dures que sont le chômage, les humiliations visibles et invisibles, le mépris, la haine de soi en public et chez soi…. Il avait baissé la tête à son passage. Elle l’avait reconnu tout de suite à la tache de vin sous son œil gauche. Une tache source de moqueries et d’ont il avait honte. Moult fois elle avait dû intervenir pour qu’il ne massacre pas un « camarade» de classe le traitant de tache.

     « Tu ne me reconnais pas, Frédéric?». Une lumière mêlée de honte éclaira son regard. « Je peux m’asseoir un instant ? ». Elle a commandé un café. « Trop facile de dire que c’est la faute de la société. Même si c’est en partie vrai. Et puis tes conneries sur les bougnoules, les juifs, les PD, ce n’est pas moi qui t’ai appris à l’école. Je ne crois pas qu’un enseignant digne de ce nom mette ça dans la tête des élèves. Méfie-toi de ce qu’on te dit à la télé et dans ton truc là que tu gardes dans ta main comme un doudou numérique. ». Plus il parlait, plus il se ratatinait. Les autres clients écoutaient sans moufter. «Tout ça c’est terminé! Faut que tu bouges ton cul et que tu te relèves. Pour toi et ta fille. Elle est dans la même école que la tienne. Et la mienne. ». Une vingtaine d’année après, elle exauçait le souhait d’un homme : secouer son fils Fred. Un secouement dont elle constata les premier effets en le recroisant par hasard. Il ne baissa pas la tête. « Lucie, je te présente M’dame Bablin.». Il était très fier. La gamine n'avait pas levé le nez du portable de son père. « Je peux vous demander un service...». Depuis, elle aide de temps en temps aux devoirs de la gamine. Parfois elle l'emmène au cinéma ou au théâtre. Lucie est moins agitée sur un siège.

      S’inscrire dans une des nombreuses associations pour de l’aide aux devoirs ou alphabétisation ? Ça ne l’intéresse pas du tout. Nulle envie de se retrouver dans ce qui pourrait ressembler à une salle de classe. Très heureuse d’être en retraite depuis trois ans. Naviguant entre son appartement et la bicoque héritée de son père en Bretagne. Elle aime la mer mais ne peut se passer de la ville. Cette ville où elle a fait toute sa carrière d’instite. Ici, tout le monde la connaît. Nombre de prétendants à la mairie ont essayé de l’encarter. En vain. « Pas besoin de Dieu ni de maître pour la maîtresse. ». À soixante et un ans, elle continue de courir, jouer au tennis et danser la salsa. Refaire du théâtre comme au lycée ? Elle y a souvent songé sans réussir à franchir le pas. Désormais elle a une tournée avec le premier rôle. Passant du registre de l’emmerdeuse à la femme bourrée de tendresse. Une retraite très occupée. Sans oublier de prendre du plaisir sous les draps ou ailleurs. « Ce que je préfère dans le mot amour c’est son pluriel.». Une belle sexagénaire toujours pimpante et n’oubliant jamais de jouir. Même si sa colère contre ce «putain de monde de banquiers et de  bigots recruteurs » ne retombe jamais. Très rares les  jours sans au minimum une indignation. Elle en veut à ceux qui tirent les marrons du feu d’une époque de confusion. Toujours du côté des plus mal lotis. Sans pour autant être indulgente avec eux dans sa «tournée de secouage». Le plus souvent intraitable et même injuste. Parfois sans se rendre compte des dégâts collatéraux de sa bonne intention.

       Elle débarque sans prévenir, souvent à l’heure de l’apéro. Dans tous les quartiers de la commune. Elle a tourné dans quasiment toutes les écoles de la ville. Du centre-ville aux hauteurs sans métro et avec un dernier bus couperet pour les noctambules. Pas un bistrot où elle ne rencontre un ancien élève. Contrairement à certains élus, elle n’a pas besoin de garde du corps lors de ses déplacements dans la ville. «  Le lascar qui touche un cheveu de « M’dame Bablin, il est mort tout de suite.». Accueillie partout par des anciens élèves ou leurs parents. Employé de mairie, ouvrier, chômeur, dealer, braqueur, imam, médecin, secrétaire, éducateur sportif… Quelques-uns ont quitté leur quartier et sont revenus. D’autres n’ont pas décollé des pas de l’enfance. « Fais moi un panaché avec une mousse de limonade.». Elle peut rester des heures au même comptoir, à bavarder ou écouter les conversations. Souvent à secouer une femme ou un homme qui dérape. « J’ai passé ma vie à donner des leçons. Je continue. C’est tout. Pas pour ça que je suis moins conne que toi. Mais le propriétaire de sa connerie est souvent le dernier à se rendre compte qu’il est possédée par elle. Je t’en parle en connaissance de cause. Pas un hasard si mes deux fils m’adorent à distance. Mais c’est une autre histoire.... Pourquoi tu dis une connerie aussi grosse que ton bide ?». Une journaliste, ayant eu écho de sa «tournée de secouage», a voulu rédiger son portrait dans un quotidien national. L’instite de comptoir aurait pu faire le buzz avec haie de pouces levés. D'autres journalistes ont voulu l'interroger. Elle a toujours refusé de se mettre en avant. Étrange effacement alors qu'elle avait rêvé d'être une actrice de cinéma. Autres temps, autres rêves. « Pour faire mon portrait. Il s’écrit chaque matin sur mon miroir.». M'dame Bablin l'insaisissable.

     «Pourquoi vous faites ça, M'dame Bablin ? Moi, à votre place, je resterais là-bas à la mer et je ferais le tour du monde. Au lieu de venir vous emmerder avec des mecs qui radotent sur place. ». La question l’avait déstabilisée. Pourquoi une telle tournée ? Personne ne l’obligeait à le faire. « Je viens ici parce que d’abord ça me fait plaisir. Et puis je fais ce que je veux!». Elle repensa à ses parents. Ils tenaient un bistrot-épicerie dans un village. Un couple heureux. Sa mère n’avait qu’un regret: ne pas être devenu institutrice. Sans doute un rêve qu’elle a pris sur son porte-bagage d’écolière. Elle rêvait plutôt de théâtre et cinéma. La salle de classe lui a offert quelques miettes de son rêve. Comédienne chaque jour à raconter la même histoire en faisant croire que c’était la première fois qu’elle la jouait en public. Pas tous les jours facile. Aussi heureuse que ses élèves en entendant la sonnerie de fin de journée. Un métier certes par procuration mais exercé avec sérieux et plaisir. Sa première scène à été le bistrot de ses parents.

      « Ici on parle aux cons, ça les instruit». L’affiche avait été placardée par sa mère sur la devanture du bistrot familial. Malgré la désapprobation de son mari. Le maire et les gendarmes avaient tenté de lui faire ôter. « Trouvez-moi un article de loi qui me l’interdise. ». Ils avait jeté l’éponge. C’était elle la vraie patronne de la famille et du bistrot. Un vrai moulin à paroles. Se mettant souvent en colère quand on la contredisait. Mais, même ses plus grands détracteurs, reconnaissait son bon sens et sa grande ouverture d’esprit. En partie liés au kms de bouquins qui tapissaient ses insomnies. Une grande lectrice douée d’une excellente mémoire. Rares les conversation bruits quand, sa serviette sur l’épaule, le regard sombre elle donnait sa leçon de vie à un «branleur qui voyait pas plus loin que les ruines de son cordon ombilical». En face d’elle ça pouvait être un vieillard, une vieillarde, un riche, un pauvre... Elle se foutait de savoir qui était qui quand elle avait décidé « d’instruire» comme elle disait. Prête à administrer sa fessée de mots. Une enseignante sans diplôme. Mais avec une sacrée grande gueule. La forte tête de son village natale qu'elle n'a jamais quitté.« Trois cents mètres du ventre de maman au boulevard des allongés.». Iconoclaste attachante pour les uns, vieille folle pour les autres. Elle avait rebaptisé « Le Bar du Marché » transmis de génération en génération. Un établissement portant le même nom depuis soixante ans. Un changement sans prévenir les habitués.  Une nouvelle enseigne qui n'avait pas été du goût des anciens.

       « Bar de l'éphémère ».

 

PS) Cette fiction est inspirée d’une scène remontée à la surface. « T’es con ou tu le fais exprès ? ». Une instite qui engueulait un de ses anciens élèves à l’entrée d’un supermarché. Le jeune type, un dur à cuire en santiags et cuir, baissait les yeux. Sa banane gominée en berne. Penaud. Il faisait deux têtes de plus que son ancienne instite.

 

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