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Mouloud Akkouche

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Billet de blog 23 juin 2024

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Des nuages dans la tête

Tous ces nuages noirs qui flottent dans la tête et autour du cœur.  Comment se débarrasser de cette impression de noirceur permanente ?  Quel moyen pour empêcher que chaque réveil se fasse sur la fin du monde ? Tous les matins, la même sensation de folie planétaire. Comme d’enfiler une deuxième peau gluante. Que faire pour ne pas se sentir pollué dès le réveil ?

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           Tous ces nuages noirs qui flottent dans la tête et autour du cœur. Certains jours, l'impression d'être habité par une profonde nuit. Sans étoiles, ni la moindre poésie. Comment se débarrasser de cette impression de noirceur permanente ?  Quel moyen pour empêcher que chaque réveil se fasse sur la fin du monde ? V et F avaient décidé de trouver un remède contre la morosité qu’ils sentaient s’immiscer dans leur intime. Les noircir peu à peu de l'intérieur. Le yoga ? La méditation ? La psy ? Les antidépresseurs ? Rien de tout ça ne leur convenait. Après réflexion, ils optèrent pour un produit en vente libre. Une drogue légale. Quasiment une institution.

           Boire tous les soirs. Des verres et des verres. Jusqu’à s’anesthésier. Ne plus du tout penser à toutes les horreurs entendues dans la journée. Les premières fois, ça a bien marché. Mais, au bout de plusieurs semaines de ce régime, ils se rendaient compte que le réveil était encore plus dur. Double gueule de bois. Avec en plus celle du radio-réveil ouvrant la journée avec un torrent de boue. Et de confusion. Encore plus abattus que d’habitude. L’impression de se retrouver dans une bogue gluante. Et encore plus désespérés de l'humanité.

          Que trouver d’autres, en vente libre et efficace ? Plusieurs propositions sont arrivées sur la table. Sans qu’aucune n’emporte leur adhésion commune. La salle, a fait V. Ils ont échangé un regard. Aucun des deux n'était adepte de pousser la fonte. Pourquoi pas, a souri F. Le lendemain, tous deux étaient inscrits dans la salle la plus proche. Elle donnait sur la route. Souvent, ils savaient ironisé sur les « coureurs et coureuses de tapis » dans leurs vêtements moulants. Chaque soir, ils s’y donnaient rendez-vous. N’en sortant qu'entièrement  essorés. La fatigue empêchait leur esprit de penser à la noirceur contemporaine. Concentrés sur leurs courbatures. Ils s’endormaient très vite. Mais toujours le même réveil. Ouverture de la journée avec la même sensation de folie planétaire. Comme d’enfiler une deuxième peau gluante. Que faire pour ne pas se sentir pollué dès le réveil ?

          F hoche la tête. Je crois savoir d’où vient notre problème. De quoi, demande V. C’est simple. Pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt. Une grande partie de notre malaise invisible provient de ce putain de radio-réveil. Et si on le débranchait ? On pourrait se réveiller sans toute cette merde dans les oreilles et la tête. V fronce les sourcils. Ça fait plus de vingt ans que je me réveille comme ça. La radio du matin, c’était quasiment une religion chez mes parents. Je ne crois pas que je peux m’en passer. Tout en le disant, V se rend compte de son addiction. Accro au réveil par les infos. F hausse les épaules. On essaye quelques jours. Pour voir si ça fait de l’effet. Ça te dit qu'on essaye ? V acquiesce.

          Premier extrait du sommeil sans radio-réveil. Juste un bip. Tous deux semblent déboussolés. Ils ne cessent d’échanger des regards. Un étrange silence règne dans la chambre. D’habitude à cette heure-ci, le pire et le moins pire occupent tout l’espace. Avec la ponctuation d’humoristes plus ou moins drôles. V et F ne supportaient pas l’humour obsessionnel dirigé toujours sur la même cible. Si prévisible. Ils préféraient les humoristes capables d’ironiser sur tout, même sur leurs obsessions et mauvaise foi. Mais leurs chroniques n’étaient que des interludes sur le fil du journal matinal. Guère un scoop : très rares les bonnes nouvelles. En ce moment, une anxiété y est prioritaire sur toutes les autres. Laquelle ? Les élections et l’avenir du pays. C’est bizarre, mais ça fait du bien, un bien fou, dit V en s’étirant sous la couette. On se refait ça alors demain. F lève le pouce.       

         Plusieurs semaines qu’ils se réveillent avec une radio musicale. Sans la moindre info. Leurs oreilles et leurs paupières s’ouvrent sur de la musique. Au début, ils étaient déstabilisés, sans leur rendez-vous matinal quotidien. Toujours à attendre une voix d’homme ou de femme débitant les actualités. Tous et toutes avec le même ton, même humour, etc. Comme d’éternels ados autour d’un micro. Toutes les voix semblent usinées sur la même chaîne de montage de journalistes. Ne pas les entendre, ça les a perturbées. Puis ils s’y sont faits. Parfois, réveillés par une douce mélodie. D’autres fois, du son très fort. Mais tout deux trouvent que leur réveil se passe beaucoup mieux. Leur entame quotidienne n’est pas plombée par la souffrance du monde. Avec de meilleures ondes pour démarrer la journée.

         V pousse un soupir. C’est bien. Mais en fait, on ne fait que reculer. Je ne comprends pas, dit F. Dès qu’on ouvre notre mobile ou la tablette, on se prend toute la boue. F fronce les sourcils. En fait, il n’y a pas de solutions. A moins de se déconnecter toute la journée. Ne plus inviter de copains et de copines nous parlant des news. Ne plus prendre les transports en commun. Ne plus aller au bureau. V hausse les épaules. Tu as raison. On ne peut pas échapper aux mauvaises nouvelles du monde. Mais je dois t’avouer en avoir plus que marre. Ça me fout de plus en plus le moral dans les chaussettes. F toussote. J’ai une proposition à te faire, dit V. C'est sûr que ça va te paraître bizarre. Mais écoute jusqu'au bout. F a ouvert des yeux ronds.

          Tu crois que ça peut marcher ? C’est la méthode de ma mère, répond F. Dès qu’elle sent qu’elle est touchée par telle ou telle horreur entendue à la radio ou lue sur le net, elle se prend …. Comment dire ? Elle se prend sa petite dose. V a l’air dubitatif. Je ne vois pas comment ce genre de trucs peut marcher. Pour moi, c’est illusoire. Impossible que ça puisse agir. F dévisage sa moitié. Je te dis que pour ma mère, ça marche. En plus très bien. Je ne l’ai jamais vue autant en forme. V reste sur sa réserve. On a déjà essayé plein de méthodes, rajoute F. Pourquoi pas celle-ci ? V ne semble guère enclin à essayer cette méthode. Trop pragmatique pour y croire. F insiste. Revenant plusieurs fois à l’assaut. Jusqu’à ce que V finisse par accepter.

       Comment on se le procure le produit miracle de ta mère ? Une pointe d’ironie mêlée à de l’agacement dans la voix de V. Une tourterelle se pose sur la fenêtre. Elle semble regarder le couple affalé sur un canapé. Maman est prête à nous initier. Je lui en ai déjà parlé. Elle nous donnera des conseils. C’est une vraie pro sur le sujet. Je sais qu’elle s’y connaît dans ce que tu appelles produit. Maman le nomme son baume anti-déprime. Sans attendre son accord, F appelle sa mère. Le rendez-vous fut pris pour le week-end suivant. Merci Maman et à bientôt. La première séance d'initiation programmée chez la mère de V.

        C’est une belle femme de 72 ans. Vieillir ne l’inquiète pas. Mais elle refuse de s’abandonner entièrement aux caprices du temps. Très à cheval sur sa ligne et son apparence. C’est pour me protéger de toutes les agressions quotidiennes des mauvaises nouvelles, explique-t-elle. On les a en boucle aujourd’hui. C’est pour me protéger. En quelque sorte, mon cordon solitaire, sourit-elle. Une solitude très habitée. Elle fronça les sourcils. Mais ça ne veut pas dire que je ne suis pas solidaire avec les victimes des souffrances. Au contraire. Solidaire sans me laisser bouffer par la noirceur ambiante. Juste envie de me protéger. Ne pas me laisser pourrir de l’intérieur. Afficher un beau visage sous ma peau. Trois années qu'elle se sert  de son outil anti-morosité.

          Elle les attendait dans son salon. Le fameux produit déjà posé sur la table. Et elle prête à la démonstration. On dirait une sorte de réunion tupperware, ironisa F. Avant d’être fusillé du regard par V. A la différence qu'ici, répliqua sa belle-mère, c'est le contenu qui est plus important que le contenant. F gigotait sans cesse sur son siège. Très mal à l’aise. Jetant tour à tour des regards à V et à sa belle-mère. Elle se cala dans son fauteuil et ramena ses cheveux en arrière. Bon, on va commencer. Elle commença son explication. D’une voix lente et très posée. Une lumière dans les yeux. Enthousiaste.  V semblait se fermer. Avec même quelques haussement d’épaules agacé. Contrairement à  F. Ses oreilles grandes ouvertes.

            Malgré ses réticences, V joua très vite le jeu. Le premier des deux à avoir adopté cette nouvelle méthode. F l’observait. Constatant les effets très rapides sur le mental de V. Un autre être se faisait jour, plus détendu.  F finit aussi par s’y mettre. Tu vois que ça marche aussi sur toi. F ne pouvait qu’acquiescer. La méthode de sa mère était plus efficace qu'elle n'en avait l'air. Un très bon baume protecteur contre la boue des images et des mots en boucle toute la journée. Même si ça ne changeait pas à la réalité. Au moins, on a de beaux répits. Des éclaircies. Moi, en tout cas, ça me fait vraiment vachement du bien. V affiche un large sourire. Moi aussi. F lui caresse l’épaule. J’ai une autre petite méthode pour se faire du bien. Ils roulent sur le tapis du salon.

        Jamais sans leur produit. Dès que la dureté de l’époque les atteint trop, l’un et l’autre, emploie la nouvelle méthode. Le plus dur, c’est dans leur boulot respectif. En parler aux collègues ? Tout le monde les aurait pris pour des fêlées. Et l'idée de le faire en cachette n’est pas non plus pour leur déplaire. Une transgression rajoutant du piment à leur acte. Ils s’isolaient alors dans les chiottes. Ou dans un autre endroit à l’écart des regards. Couper avec les autres et sortir de son agenda. Pour ressortir peu après comme lavé sous la peau. Dans les transports publics, une salle d’attente, en voiture pendant les embouteillages, dans un square… Ils pouvaient à tout moment se nettoyer des nouvelles anxiogènes du jour. Un nettoyage en quelques minutes.

          Plus besoin de la mère de F pour les fournir en produit. Ils ont désormais leurs bonnes adresses. Tellement accro au produit qu’ils l’ont intégré à leur budget mensuel. Ils se fournissent séparément. Mais V et F partagent leurs trouvailles. Parfois, ils vont ensemble faire leurs emplettes. Capable de passer des heures dans une librairie. Le couple écume les rayons de poésie. Tous deux à la recherche de leur produit protecteur. Celui qu’il s’injecte à travers le regard pour s’extirper du réel. Se retrouver un bref instant dans une bulle protectrice. Hors d’atteinte des nuages de la noirceur contemporaine. S'extraire d'un monde. Et se glisser dans un autre. Pour un voyage immobile.

          En classe poésie.

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