Le soleil des rêveurs

«Je préfère les désillusions que l’amertume de ceux qui ont cessé de rêver. Tant pis si on me prend pour un naïf. Espérer encore et toujours est le plus bel exemple qu’on puisse lui donner. Que chaque matin le soleil au-dessus de sa tête soit celui de tous ses rêves. Il nous remplacera quand on sera plus là. Le soleil des rêves de notre petite fille.»

         

 © Marianne A © Marianne A
 

         Bien foutu mon nouveau mec, sourit-elle. Son visage est encore froissé par le sommeil. Elle bâille et s’accoude au balcon. Leur chambre d’hôtel, au deuxième étage, donne sur la plage. Il est allongé en maillot de bain sur un transat. Sa salutation au soleil et tous ses exercices de yoga matinaux sont terminés. Elle promène son regard sur le corps musclé et brillant de crème de bronzage. Un début de calvitie pointe sur son crâne. « Tu veux que je te montre mon p’tit oiseau ? ». Elle l’avait fusillé du regard. Pour qui se prenait ce con très cynique ? Tous deux venaient à peine d’entamer une conversation. Certes très beau mais d’une vulgarité qui l'avait choqué. En plus un pompeux à citer sans cesse de grands auteurs. Elle l’avait planté au milieu d’une citation pour rejoindre d’autres invités. La soirée avait fini par des sauts groupés dans la piscine. Même le con pédant s'y était joint. Il avait un moineau tatoué entre ses omoplates. L'alcool et les phéromones avaient effacé la rudesse du premier contact. Plusieurs semaines qu’elle fréquente ce drôle d’oiseau.

       Rien à voir avec ses amis habituels du monde de la médecine. Elle est chirurgienne thoracique et cardiovasculaire dans une clinique privée. La soirée de la rencontre avec l’oiseau s’était déroulée chez l’une des collègues. Première fois depuis son entrée en fac de médecine qu’elle fréquentait un homme hors du sérail médical. Il est prof de philo dans un lycée et écrit de la poésie sur un blog. Un passionné des oiseaux et de la randonnée en montagne. « Toi l’hyper active et lui le méditatif ça n’ira pas jusqu’à l’hiver.». Les prévisions d’une de ses copines l’avaient agacé. Sans doute mécontente qu’elle échappe du groupe de blouses blanches. Ça tiendra ce que ça durera, se dit-elle. « Je veux bien y aller mais j'ai pas une thune. ». C’est elle qui avait réglé la location. Encore une semaine les pieds dans l’eau.

    Quelques coups discrets à la porte.

_ Service d’étage.

    Elle noue la ceinture de sa chemise de nuit et va ouvrir. L’homme, un trentenaire dans une tenue de serveur, la salue d’un hochement de tête, pose le plateau sur une table à l’entrée, lui souhaite une bonne journée et referme discrètement la porte. Elle jette un coup d’œil sur le canapé du salon puis pose le regard sur la baie vitrée. Le vent fait bouger les feuilles des oliviers. Petit déjeuner dedans ou dehors ?

     La vue l’emporte.

 

       12 ans. C’était mon anniversaire avant-hier. Papa et Maman me l’ont fêtée. J’ai même eu un petit cadeau. Ils m’ont regardée quand j’ai ouvert le papier. Papa a haussé les épaules et Maman m’a caressé le front. Je voyais bien que tous les deux avaient peur que je sois déçue. C’est vrai que c’est pas un cadeau comme les autres d’avant… Je le garderai toujours avec moi. Un cadeau que je peux pas oublier. Ils sont trop forts. Jamais j’aurais pu penser qu’ils y auraient pensé. Moi j’avais complètement oublié. D’autres choses à penser qu’un anniversaire. Pas pour eux deux. Je les ai regardés et je me suis dit que j’avais de la chance d’avoir des parents comme ça. Ils assurent. Mais pas que gentils quand même. Ils m’engueulent souvent. Surtout pour l’école. Faut que je sois la meilleure. Tous les deux me tannent avec ça. Toujours mieux qu’avant. Parfois j’ai l’impression que je dois être meilleure que moi. Une super grosse pression.

    Maman est encore plus dure que Papa. « Ce que tu sais, personne ne pourra te l’enlever de ta tête. Plus tu apprendras, plus tu seras libre.». J’aime beaucoup Maman mais elle est trop sur mon dos avec l’école. J’aime apprendre mais à force elle va m’en dégoûter. Tous les jours à surveiller mes cours. Dès que j’ai une note en dessous de 17, elle commence à paniquer. Tous les jours, elle me pose des questions comme un prof. Pire que ceux de mon collège. Comme si l’école me suivait comme mon ombre, dans la rue, sur un banc, partout où je suis. « Laisse-là tranquille un peu. Tu sais bien que c'est pas le moment de...». Papa peut pas finir ses phrases pour me défendre. Elle s’énerve tout de suite dès qu’il s’agit d’apprendre. « Laisse-moi m’en occuper.». Il hausse à chaque fois les épaules . « Ta mère c’est une boule de colère. Jamais je n’ai rencontrée quelqu’un d’aussi têtue. Mais je ne l’échangerai pour rien au monde.». Puis il me laisse avec ma prof mobile et pose les yeux loin sur un point invisible. Reparti. Ses pensées loin derrière lui. Dans le dos de notre histoire. Tout en répondant aux questions, je prends la main de Papa puis celle de Maman. Assise entre deux. Rien peut m’arriver.

    Surtout avec mon nouveau cadeau.

 

      Il se lève. Elle le suit des yeux jusqu’à ce qu’il s’enfonce dans l’eau. Pourquoi toujours revenir au même endroit avec chaque homme ? Le premier c’était son père. Elle avait cinq ans. Ses parents venaient de divorcer. Son père, ne l’ayant que l’été, la considérait un peu comme un boulet estival. Chaque année, il l’amenait dans cette station balnéaire. La collant dans diverses activités avec des animateurs pendant qu’il s’amusait avec sa femme du moment. Elle détestait ces moments-là. Sentant qu’elle était un poids pour le couple éphémère. Elle enviait les enfants avec vrais Papa et Maman.

     Faire un enfant ? Ses parents l’en avaient dégoûtée très tôt. Hors de question d’être aussi irresponsables qu’eux. Elle quittait tous les hommes insistant sur le sujet. Les autres aussi. Jamais elle n’infligerait le rôle du fardeau… Sûre d’elle jusqu’à la rencontre avec l’Oiseau. Elle trempe sa tartine grillée dans le thé. « Pas pour moi. Je vais pas faire un gosse dans ce monde là. Autant le faire naître directement avec un masque à gaz et une armure anti-connerie humaine.». Elle avait été déçue de sa réponse. Au bord des larmes. Il n’avait pas vu sa déception. « C’est égoïste de vouloir un gosse. Juste pour faire perdurer ces gènes et laisser une trace génétique de son passage de mortel sur la planète. Alors qu’il y a tellement de gosses qui sont en souffrance et… Me reproduire, jamais de la vie. Adopter pourquoi pas. Même pas. Je ne veux pas être un poids pour quelqu’un d’autre que moi. Si tu cherche un père pour te reproduire, frappe à une autre porte. ». Seule fois où il avait élevé le ton.

     Elle s’était retenue de l’envoyer paître. Pourquoi refusait-il de se rendre compte de ce que ça représentait pour elle. Un soudain désir de maternité qu’elle n’aurait jamais imaginé. Balayant tous ses principes et certitudes. Fallait faire vite. Elle a 39 ans. « Laisse tomber cette idée. Fais toi du bien avec ce mec. Point barre. Sûre que ce serait un mauvais père. Que lui qui l’intéresse. Quemoiquicompte est écrit au milieu de sa figure. En plus, il aime pas la viande. » . Sa grand-mère, la seule à qui elle avait parlée, avait tenu à l’en dissuader. Replongeant sans doute dans la relation avec un ex gendre centré sur son nombril et sa queue. Elle s’était maintes fois occupée de sa petite fille confiée souvent en urgence par le père et la mère comme un paquet encombrant, surtout les week-end et soirées entre copains. Le conseil de sa grand-mère, pour une fois, avait fait un bide. Elle avait décidé de ne pas lâcher l’affaire. Aucune raison de renouveler le scénario de ses parents. Elle avait mûri sa décision. Pas comme eux l’ayant eu à peine sortis du lycée. L’Oiseau n’avait gagné que la première  bataille. Le bébé reviendrait sur le tapis de leur histoire.

     Lui faire dans le dos ?

 

     Papa sourit. Je connais ce sourire. C’est celui qui cache tout ce qui va pas. Maman a le même aussi. Pourquoi ils veulent toujours me cacher la vérité. Je la vois bien puisqu’elle est devant mes yeux. Comme celle que je vis en ce moment. Des années qu’ils essayent de se mettre entre la vérité et moi. Comme pour me protéger. J’ai l’impression qu’ils veulent tout prendre sur le dos pour que moi j’ai rien à porter. Mais ça sert à rien. Je porte moi aussi. Et c’est normal. On est tous les trois ensemble.

    Je dis ça mais je fais comme eux. Très forte en silence. Je dis pas quand ça va pas. Un truc de famille sans doute. On ferme tout, le cœur, la tête, quand c’est trop dur dehors. Tout doit rester dedans. Surtout devant des inconnus. Je sais qu’on peut tout fermer. Rien montrer aux autres. Mais y a quelque chose qui restera toujours plus fort que nous. Impossible de les fermer à clefs. Que ce soit dans notre famille et ailleurs. Les yeux. On peut pas faire taire le regard. Il dit tout ce qu’on essaye de cacher.

     Je serre mon cadeau. Très fort.

 

    La météo est très bonne. Elle repose son smartphone sans lire ses mails. Ni les dépêches d’actualité. En vacances, elle ouvre le moins possible la boite à malheurs du monde. Apprenant souvent les catastrophes en différé. En général par un texto de sa mère toujours en tête de course pour faire circuler les mauvaises nouvelles. Elle veut profiter de ses vacances. Un moment important dans une histoire débutante. Caboter d’un appartement à l’autre n’est pas comme passer deux semaines non stop sous le même toit. Elle a déjà interrompu des vacances avec un homme qu'elle ne supportait que chez lui. Comment ça se passe avec son nouvel amant de bord de mer ?

     Fort bien. Si ce n’est qu’il se lève très tôt et mange beaucoup trop de graines à son goût. « T’inquiète pas, mon cerveau et mon estomac sont flexibles.». Elle avait essayé un matin son petit-déjeuner digne d’un Yogi pur et dur. Une seule fois. Elle préfère la confiture bien sucrée sur sa tartine. Pareil pour l’alcool, les clopes, les pétards. Aussi excessive que lui est modéré. Un silencieux au milieu d’une tornade de mots et de gestes. Jamais elle n’avait rencontré auparavant un homme si équilibré. Il la calmait. En plus un masseur hors pair. Un équilibre qui cache des petits accrocs dans sa façade parfaite. Elle les découvre notamment à la lecture de ses textes. Un faux zen.

     Il se lève soudain de son transat.

 

      Ils croyaient que je dormais. « Je préfère les désillusions que l’amertume de ceux qui ont cessé de rêver. Tant pis si on me prend pour un naïf. Espérer encore et toujours est le plus bel exemple qu’on puisse lui donner. Que chaque matin le soleil au-dessus de sa tête soit celui de tous ses rêves. Il nous remplacera quand on sera plus là. Le soleil de rêves de notre petite fille. ». Tous les deux avaient une voix bizarre. Pas celle d’habitude. Surtout Papa. Comme s’il allait pleurer. J’aime pas les entendre comme ça. J’ai pas tout compris ce qu’ils disaient. Des mots qu’on dit pas tous les jours. Mais j’ai su que c’était important. Et j’ai écouté.

   Maman a baillé. Elle a pris ma main. Papa a voulu prendre l’autre mais j’avais mon cadeau dedans. Il s’est serré contre moi. La tête de Maman posée sur mon épaule. Et celle de Papa sur son menton. Ils se sont endormis tous les deux. J’ai pas bougé. Ça m’a fait très bizarre. Comme si Papa et Maman étaient devenus d'un seul coup des enfants. Des enfants très tristes à consoler.

    Et moi l’adulte.

 

     Elle est accourue pieds nus. « Je suis médecin ! Je peux vous aider ! ». L’homme armé l’empêche de passer sur la partie de la plage sécurisée. Il lui ordonne de reculer. Elle montre sa carte professionnelle. Il appelle un gradé. Après un coup d’œil au document officiel, il l’invite d’un signe à participer aux secours d’urgence. L'Oiseau n'est pas autorisé à la suivre.  Plusieurs corps sont allongés sur la sable. D’autres flottent sur l’eau. Une haie de regards s’est formée sur les balcons des hôtels en front de mer. Plus tous les touristes et habitants du village tenus à distance par des militaires. Un bateau de migrants vient de s’échouer.

     Un homme dépose devant elle le corps d’une gamine. Le visage bleui et le regard dans le vide. Elle commence un massage. Pas la moindre réaction. Elle plaque son oreille sur sa bouche. Un maigre souffle. Elle reprend son massage. De plus en plus fort. Une secouriste, agenouillée à côté d’elle, lève les yeux au ciel. Laissez tomber, lui dit-elle en anglais. Une sirène et des coups de klaxon. Elle arrête de marteler la poitrine pour souffler à nouveau dans la bouche. La secouriste secoue la tête et s’éloigne. L’ambulance se gare dans un nuage de sable.

    La gamine ouvre lentement la main droite. Dans sa paume un caillou. La peau rougie tant elle l’a serré fort. L’infirmière de l’ambulance veut lui retirer. Elle referme ses doigts dessus. Accrochés au caillou de leur jardin perdu.

     Son seul héritage avec le soleil.

 

NB : Une fiction inspirée de ce reportage. Nombre de critiques entendues et lues sur les vacanciers se baignant dans une mer pleine de cadavres. Certains allant jusqu’à les culpabiliser et même les insulter. Ces vacanciers sont-ils responsables du drame des migrants ? Ne pas prendre de vacances n’empêchera pas l’horreur en cours. Les responsabilités se situent bien plus haut que les serviettes de bain. Ce qui n’empêche pas de se rendre compte que le soleil n’est pas le même pour tout le monde. Ceux prenant du plaisir avec l’eau et les autres qui se noient dans la même mer. Faire ce qu’on peut à la mesure de ses moyens. Sans culpabiliser les autres.

 

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