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Billet de blog 23 septembre 2024

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Tandis que le monde agonise

Déjà des longueurs sur le titre. Parfois l’impression de trop en dire. Ou mal. Que du bavardage. Atteint de la maladie de notre siècle : la commentarite chronique. Rajouter son grain de sel en boucle. La fermer et rester dans son coin ? Continuer d’être impuissant, sans l’ébruiter, ni donner de leçons?Des questions que je me pose régulièrement. Ce blog a-t-il du sens ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
© Photo: Marianne A

              Déjà des longueurs sur le titre. Emprunté au très grand roman de William Faulkner. Parfois l’impression de trop en dire.  Ou mal. De la gesticulation sur clavier. La sensation que ce blog n’est que du bavardage. Atteint de la maladie de notre siècle : la commentarite chronique. Vouloir rajouter son grain de sel en boucle. Être le premier à sauter sur le moindre événement pour donner son avis. Sans qu’on ne nous le demande. Et peut-être en plus un commentaire sans la moindre pertinence et apport au débat – ce qu’il en reste de nos jours ? - en cours. Juste de l’occupation de terrain. Regardez comme je sais penser le monde. Et pas comme tout le monde. Moi, moi, moi… Je… je… Je… Accrocher sa petite lumière à sa petite fenêtre virtuelle. En essayant qu’elle soit visible de nombreux internautes. Combien de clics sur mon billet. Sera-t-il en une et relayé  sur FB, Twitter, Instagram, et autres réseaux sociaux ? Une lumière qui n’éclaire pas le dehors. Ni son intérieur. Propriétaire de sa parcelle de brillance. Quel est le sens de ce carré lumineux ? Il y en a toujours. Ne serait-ce que celui de faire mousser son ego. Comme à l’instant : du blabla inutile.

          La fermer et rester dans son coin ? Continuer d’être impuissant, sans l’ébruiter, ni donner de leçons ? Des questions que je me pose régulièrement. Quel intérêt à ce blog ? Dans trois mois, il aura dix ans. Créé pour tenter de comprendre, sortir de la sidération, de la tristesse, et la colère. Pour se relever et avancer. Se remettre au chantier quotidien d’être. J’agis toujours de la même façon pour toutes les horreurs dont notre espèce est une grande spécialiste. Jamais en manque d’imagination pour détruire l’autre au singulier ou en masse. Pourquoi ne pas avoir rejoint toutes les manifs spontanées d’il y a une décennie ? Pas du genre à battre le pavé, si ce n’est le clavier.C’était quelques jours après l’attentat de Charlie. Depuis dix années ont coulé sur nos écrans et dans la réalité. Le monde a continué de tourner. Aussi mal. La routine de notre espèce autodestructrice ?

        À chaque jour sa raison d’être sidéré et en colère.  Des émotions alimentées par toutes les images en provenance des lieux de souffrance du monde. De temps en temps, c’est près de chez soi, vu de sa fenêtre : le pire au coin de sa rue ou dans son immeuble.À combien de km le féminicide tous les deux jours ? Quel gosse de son quartier ou village va subir un inceste ? Le clochard devant la boulangerie, passera-t-il l’hiver ? Combien d’hommes abattus aujourd’hui sur la surface du globe ? Chaque seconde ou minute, une détonation d’arme à feu sur la planète, de bombes, de missiles, de roquettes,  plus les coups de lame et de poings. Tout crime se fait contre l’humanité ? Pas dans l’acception juridique. Mais la fin de l’humanité pour celle ou celui qui en est victime. Nul besoin d’une radio, d’un journal papier ou numérique, ou de son smartphone, pour se confronter à la réalité. Suffit d'ouvrir les yeux et les oreilles. Présent sans le filtre des médias. Et faire aussi travailler un muscle nécessaire pour rester le plus possible du côté de l’humanité. Lequel ? Le muscle de l’empathie.

          Et pas monocentrée. Travailler l’empathie multiprise. Ce n’est pas si facile. Plus simple de n’avoir d’empathie que pour celles et ceux qui nous entourent. Ce qui génère le tant que ça ne me touche pas de près », tout va bien, avant de… Rien de nouveau dans cette empathie de l’entre-soi. Pourtant, le passé nous a donné nombre d’exemples où ce genre de recroquevillement peut mener. Mais la mémoire de notre espèce est bourrée de trous. De là où les bêtes immondes re-pointent toujours leur gueules anthropophages ? Elles reviennent sous d’autres masques et avec une technologie de destruction encore plus performantes. De plus en plus de civils massacrés. Tandis qu'il y a de moins en moins de militaires touchés. Les donneurs d'ordre et les exécutants sont des habitants de la planète. Comme chacun et chacune d'entre nous. Des tueurs en sommeil sous chaque crâne humain ?

          Non, pas moi. C’est l’autre qui est un tueur, un incestueux, un voleur, un harceleur… La plupart du temps, c’est vrai. Fort heureusement pas la majorité de la planète a commettre l'horreur. Toutefois, tous les destructeurs de l’autre sont nos semblables. Ils ne débarquent pas de la planète Mars ou d’ailleurs dans la galaxie. En général, ils vivent avec un compagnon ou une compagne, des enfants, un écran, un miroir… Comme des milliards d’autres individus. Sauf qu’à un moment, s’opère une bascule. Quand on traverse le miroir pour passer sur la rive de l’inhumanité. Crime de proximité pour l’individu sans pouvoir. Il va détruire autour de lui, le plus souvent sa femme et ses gosses. Toujours s’attaquant à plus faible que lui. Tandis que le destructeur, avec du pouvoir, va massacrer des foules et à distance. Sans jamais se rougir les mains du sang de ses victimes. Des exemples ? Nous avons tous les jours. Des massacreurs de masse ou de quelques êtres autour de soi. La seule différence est la couverture médiatique. Mais la finalité reste la même : détruire l’autre.

        3550 signes pour enfoncer des portes fracturés. Tout le monde le sait. Pourquoi rajouter sa sauce ? Surtout quand on ne peut rien changer aux événements. Dans une époque où n’importe quelle grande gueule, équipée d’un micro face caméra, pèsera plus qu’un grand penseur, un scientifique de très haut niveau, un médecin, une infirmière, une institutrice… Les mots, surtout dans l’ombre, ne peuvent rivaliser avec la connerie sûre d’elle, car pesant son poids de followers, de like, de pouces levés, et autres cœurs numériques. Tu les critiques parce que tu es jaloux de leur notoriété. C’est souvent la formule en retour. Un copain auteur accusé de jalousie, car il critiquait sur le plan littéraire les livres d’un auteur à succès. Le pot de mots contre le pot d’exemplaire vendus ? Comme une soumission inconsciente à la loi des chiffres. Les winners seraient-ils devenus incritiquables ? Surtout quand en plus, ils distillent le discours de celui ou celle venue du bas du panier. L’exception du «  quand on veut, on peut ». Moi, venant du plus bas de l’échelle, j’ai pu ; donc, toi aussi, tu peux. Rien de mieux comme vitrine pour conforter la règle.

      Faire ce que tu aimes. La réponse à une question de deux jeunes à une musicienne et un musicien. Tous deux en concert dans un festival. Leur échange se trouve sur ce lien. Vous donnez la minute exacte ? Non. Pourquoi ? N’en déplaise aux raccourcisseurs de sens, escamoteur de phrases ; une conversation ne se résume pas à quelques mots. Les ados étaient donc venus les interviewer pour une télé locale. Droit, médecine, Sciences Po, l’ENA avec sa nouvelle appellation… Le rêve par procuration de nombre d’élèves de lycée quand je les interroge lors de rencontres. Quels que soient les quartiers. Une pression à « devenir une exception » plus prégnante dans les milieux populaires ? Faut que t’en sortes. En faisant quoi ? Ce qui te fera grimper à l’échelle. Et si je n'aime pas ce que vous me proposez ? Ne discute pas : tu n’as pas le choix. Faut que tu traverses la rue, etc. Un appel à devenir un transfuge de classe. Quel appellation enfermante. Trahir ou rester immobilisé  dans son quartier populaire d'origine.  Contrairement à certains « établis » revenus de l’usine pour diriger celle de Papa. Je préfère le terme « voyageur de classe ». Pour pouvoir  passer d’une rive à l’autre sans se percevoir comme un traître à ses premiers pas. Dans tous les cas, une uniformisation des rêves.

            Pourquoi ils ne se sauvent pas la nuit ? La question d’un gosse à la vue d’ouvriers œuvrant en plein cagnard sur le bitume. Très jeune, je me suis interrogé sur les métiers pénibles. Les tâches de la majorité des hommes dans mon quartier d’enfance. Des femmes aussi allaient marner en usine ou, comme on dit aujourd’hui en éléments de langage, sur des lignes de production. Très jeune, je me suis dit que je ne donnerai pas mon corps et mon esprit à Dieu ou un patron. Pour le second, nécessité faisant loi, j’ai dû composer pour remplir mon frigo. Mais jamais très longtemps. Persuadé à ce moment-là que seuls les employés à des tâches pénibles ( le secrétariat et d’autres activités de bureau ont une forme de pénibilité. ) n’avaient pas choisi leur travail. Un boulot pour crouter. Ce qui est le plus souvent vrai. Pas un enfant ne rêve d’avoir le dos cassé à 50 piges ou de devoir courber l’échine x annuités devant un p’tit cheffaillon ou cheffaillonne de service.  L'enfance a d'autre rêves que de se soumettre à la réalité et à ses contremaîtres. Depuis, j’ai changé en partie d’avis. Pas que les métiers pénibles«  casse vie » à ne pas avoir été choisis. Et encore moins rêvés.

           Quel enfant de huit ans a rêvé de faire Sciences Po ou de grandes écoles ? Quel enfant a rêvé de devenir haut fonctionnaire obéissant même aux pires des ordres ? Quel enfant a rêvé d’être un financier détruisant des milliers d’existences pour engraisser une poignée d’actionnaires ? Quel enfant a rêvé de devenir animatrice ou animateur télé bouffi de prétention et de connerie ? Quel enfant a rêvé de devenir youtubeuse vendant l’eau de son bain ? Dans ces deux cas, peut-être un certain nombre d’enfants biberonnés aux petits et grands écrans. Comme pour le football. Des centaines de millions, pour ne pas dire des milliards de gosses, rêvent de gagner une coupe du monde. En bref, nombre de boulots n’ont pas été rêvés. Sûrement un des éléments qui font que le monde va mal. Et qu’il continuera. La majorité des individus de la planète sera encore coupée en deux. D’un côté, leurs rêves de gosse. Et de l’autre, la réalité. Celle du loyer, du frigo, des études des gosses… Heureux l’individu pas coupé en deux.

      L’être qui fait ce qu’il aime. Pas ce que d’autres – souvent bienveillants et soucieux de ton avenir - où la société t’enjoignent à aimer. Certes, ce n’est pas si simple. Surtout quand tu n’es pas un héritier et sans carnet d’adresses. Pourtant, certains fêlés et fêlées continuent contre vent et découverts. Œuvrant sans être totalement assujetti aux chiffres et à la compta des pouces levés. Vivant d’amour et d’eau fraîche ? Pas du tout. Des êtres libres de la compta ambiant, mais ne crachant pas sur le fric : le nerf de la guerre du quotidien. Néanmoins refusant de tout lui céder. Derniers dinosaures ? Sans doute. Quoi qu’on voit de plus des jeunes surdiplômés se lancer dans le maraîchage et d’autres activités avec plus de sens qu’un tableau et des courbes pour engraisser encore plus les mêmes. Rajouter du toujours plus là où il est déjà. Et dans le même temps dégraisser encore plus la majorité de la planète. Rien de nouveau ? Si. Une conscience en train de s’installer. Celle que le vivant est plus important que tout le reste. De plus en plus d’êtres n’ont pas envie de brader leur histoire pour quelques euros et actions de plus. Conscient que le vivant au niveau planétaire est une priorité. Voire même une urgence. Comme le vivant de sa solitude passagère.

         Revenons aux chiffres. Déjà 8366 signes et rien n’a changé dans le monde. Le sang continue de couler. Aujourd’hui et demain, une femme va succomber aux coups d’un proche. Plus tout le reste de l’horreur et l’abominable au quotidien. De la violence et humiliation sur des chairs dans tant de coins d’ombre de la planète. Parfois du sang coulant en pleine lumière sans intervention pour faire cesser les massacres ici et là. Pourquoi s’entêter à faire perdre leur temps aux mots ? Sûrement qu’ils ont plus beau à faire et à décrire. C’est étrange la destinée d’une rose. Certaines se destinent à des mariages, des histoires d’amours naissants, et à d’autres moments de joie. Alors que cette rose dans ma main... Elle va tomber sur un cercueil. Les propos d’une très vieille femme devant moi lors d’un enterrement. Elle s’était retournée. Ses yeux dans une toile de rides. Mais son regard n’était pas fané. Les mots sont comme les roses. Offrant le meilleur. Des mots d’amour, la littérature, etc. Et aussi les épines de la langue.

           Marre de jeter les mots sur le cercueil du monde. Pas un jour, sans la mort de l’humanité. Dans le regard vide d’un enfant et celui de sa mère morte d’impuissance. De petits et grands malheurs ponctuent nos phrases. Que ce soit dans nos bouches ou sur clavier. Parfois juste envie d’offrir un autre voyage aux mots. Vers la poésie et la beauté. Les sortir de la boue mondialisée. Comment faire pour que notre langue ne soit plus éclaboussée en permanence par notre connerie humaine ? Sans doute moins parler. Éviter le plus possible les images de l’abominable sans frontières. Ne plus chercher à prendre la température du monde, puisque nos mots ne la font pas baisser. Se consacrer à l’écriture de l’intime ? Pourquoi pas. Mais l’intime et le monde sont  liés. Que faire pour rester connecté sur son époque sans être pollué sous la peau ? Une question de nanti.

           Cesser de bloguer ? Non.  Même si c’est inutile. Du radotage de clavier. Mais préférable au silence. Ne servant que la cause des écraseurs de tout poil. Continuer de prendre la température de l’époque. En essayant de ne pas donner de leçons. Ni de culpabiliser l’autre. Juste parler. Témoigner à l'aune de son regard imparfait. Et continuer de douter. Sa parole éphémère. Sans oublier de réaliser une chose au quotidien. Laquelle ?

               Faire ce qu'on aime.

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