Élever le débacle

RIP le débat ? Après la revue du même nom enterrée récemment. Qui se souvient du frottement d’idées ? Argument contre argument. Avec la possibilité de convaincre l’autre ou d' être convaincu par lui. Avec sa part d’ego,de mauvaise foi, manipulation... L'humain n'est pas un ange. Mais nul ne détient la vérité. Là où le bât du débat blesse aujourd'hui ?

 

      

 © Marianne A © Marianne A

 

                  RIP le débat ? Après la revue papier enterrée récemment. Certains doivent se souvenir du fameux frottement d’idées. Même rugueux. Argument contre argument. Avec la possibilité de convaincre l’autre ou d'être convaincu par lui. Sans pour autant se délester de ses convictions et combats en cours. Ni se prendre pour un résistant dans le maquis ou en lutte sous une dictature. Le « no pasaran» et la reproduction du « Che Guevara » devenus de bons produits d’appel de la société du spectacle ?  Il ne s'agit que de mots ( mais quelques fois - de trop- mortels comme pour Charlie ou vendredi dernier) devant un micro ou en bord de comptoir. Des échanges verbaux qui, ne soyons pas naïfs, recèlent souvent une part d’ego, de calcul, de mauvaise foi, de manipulation, plus d’autres éléments composant la complexité des relations humaines. L’humain que nous sommes individuellement ou en groupe n’est pas toujours un ange. Nombre de preuves de nos travers jalonnent l'histoire de l'humanité. Mais nul ne détient - fort heureusement - la vérité. C’est là où le bât du débat blesse ?

           Toutes ces Pravda mobiles ricochant d’écran en écran. « Tu es Charlie ? Non. Alors, tu es du côté des islamistes. Je suis Charlie. Alors, tu es islamophobe. Du camp des décapités ou des décapiteurs ?  Tu as aimé le dernier film de Polanski ? Oui. Alors, tu es un violeur potentiel. Tu utilises un Smartphone ? Bien sûr. Tu es alors complice de l’exploitation de gosses et d'adultes dans des mines de Cobalt. Certes caricatural, mais guère éloigné des us et coutumes de notre époque. Suffit de tendre l’oreille ou de surfer sur la toile pour "profiter" de tous ces raccourcis en boucle. Des propos parfois entre indécence et stratégie mortifère. Qui n’ a pas un jour été le sujet de cette forme d’enfermement ou de condamnation de l’autre d’un mot sans appel. Le «tu es un ou une »… boucleur de bec contradicteur. Pareil pour tous les débacles médiatisés autour du racisme, de l’antisémitisme, du sexisme, de l’homophobie, du féminisme, de la religion, des aliments de son estomac, de… Inutile donc d’entrer dans le débacle. C’est juste de la compta. Compter les likes. L’ai-je bien descendu en direct ? À vos pouces !

   Que faire alors ? Choisir son camp ? N’en choisir aucun ?  Éviter d'évoquer tel ou tel sujet ? Ça devient difficile, même à son petit niveau, d’échapper à cette pression de la pensée bas du neurone et de l’entre-soi qui nous évite de penser contre soi. Moins dangereux que de sortir la tête de son cocon pour voir au-delà de soi et de ses miroirs de proximité. Le réflexe naturel de se protéger derrière le mur protecteur de son histoire et éducation. Sans oublier les diktats subliminaux de nos médias préférés ; quels qu’ils soient. Rassuré par son docteur France Culture ou C-News. Mais le problème reste entier. Comment accepter l’existence d’autres miroirs ? Sans vouloir les briser ou les polir jusqu’à ce qu’ils ressemblent à celui de son bureau ou salon. Détruire ou convertir l’autre à ses idées, sa manière de voir, ses lectures, ses ondes radio ; pour pouvoir croiser son reflet dans ses yeux et pousser un soupir de soulagement : en famille. On peut parler maintenant. Tout est bien rangé.

    L’intelligence et la beauté ne courent plus les rues. Ni les plateaux télé ou radio. Plus que des boutiquiers et apprenti-sorciers sur le marché de la parole publique ? C’est faux. Se contenter du constat c'est leur donner raison. Se réfugier dans son  pessimisme confortable sur la connerie humaine. Cesser de s'étonner et capituler. Alors qu'il suffit de tourner le bouton sous son crâne et... C'est qui ?  Je ne connais pas... encore. Tout n’est pas que débâcle. Même si parfois, on assiste en direct au naufrage de grands penseurs et débatteurs ( leurs noms brillent en lettres de plasma dormantes; qui viendra réveiller la pensée endormie ? ) à l’esprit étouffé par la quête des pouces levés et des likes. Revenons à la beauté et l'intelligence. Un duo qui est une des  issues de secours pour nos cerveaux asphyxiés par l’excès de paroles polluantes. Pareil pour toutes les autres parties du corps pas imperméables au buzz de telle ou telle phrase. Où se cachent ce duo vital en nos temps d'obscurité et confusion  ?

      Visibles ou non, des hommes et des femmes,bourrés de diplômes ou pas, nous offrent encore de grands débats d’idées. D’accord ou pas avec leurs propos et positionnement ? Une réaction des plus normales. Mais à mon avis pas l’essentiel. Sauf pour notamment, encore eux jamais loin, les comptables. Celles et ceux qui cherchent à se compter. Nous sommes tant. Combien sont-ils en face ? Chaque clan, famille, communauté, jouant tour à tour au comptable de la préfecture ou des syndicats. Sauf que le maître étalon de sa puissance de groupe ne se trouve plus dans ces institutions. La comptabilité se fait désormais sur les réseaux sociaux. À quoi reconnaît-on la qualité d’un débat qui ne soit pas débâcle ? Une question me semble importante dans le silence qui suit le débat.

      Suis-je moins con que moi avant ?

 

 

 

 

 

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