Siècle de quérulence ?

Le malheur est la chose la mieux partagée du monde. Sa contrefaçon aussi. D’aucuns en font même un business ou de l’art. N’en jetez plus, la planète est pleine. Trop de misère tue la misère ?

Roger Mason "Le blues de la poisse" © Gilles MONCOUDIOL

    

          Les SDF. Les roms. Les migrants. Les dépressifs. Les enfances pourries. Les racisés. Les antisémitisés. Les islamophobisés. Les sexisé(e)s. Les homophobisé(e)s. Les méprisdeclassissé(e)s. Les allergiquisés. Les glutenisés. Les... Les… Cette liste est longue mais, pas de soucis, il y a des rallonges sur l’étal. Une rallonge pour chacun(e) avec son p’tit ou gros bobo, ses douleurs narcissiques, ses souffrances psychiques ou-et-physiques. Pas de pénurie sur le marché de la vraie souffrance. Mais à côté il y a aussi de la quérulence. Qui n' a pas feint un petit bobo pour être consolé et plaint ? Parfois rémunéré. Le malheur est la chose la mieux partagée du monde. Sa contrefaçon aussi. D’aucuns en font même un business ou de l’art. N’en jetez plus, la planète est pleine. De vraies et de fausses souffrances. Trop de misère tue la misère ?

     Évacuons les réelles souffrances. Celles qui méritent qu’on gueule, chiale, se révolte… Comme certaines - non feintes et pas instrumentalisées- sur la liste ci-dessus. Nul besoin d’un dessin ; il suffit de plonger le regard dans son écran ou par sa fenêtre. La misère et la haine au coin de la rue, dans un lit d’hosto, ou sous -toutes- les bombes. D’autres douleurs invisibles, notamment psychologiques, sont aussi très graves. Incontestables. Plus les nouvelles souffrances sociales en marche. Cinq ans de la loi du plus... start up ? Point de salut sans carnet d'adresses ou 06 d'un ministre. Ça toujours été plus ou moins le cas. Avec une grosse accélération en une année. Masque pathétique du nouveau monde du mensonge. Avec un nez télescopique.

      Mais le "mérite républicain " et la mixité sociale avait encore un semblant de sens. Les écoles laïques n'étaient pas des ghettos ou en voie de ghettoïsation comme dans nombres de quartiers populaires. Établissements où mêmes les chantres de la laïcité et du vivre ensemble ne veulent pas mettre leurs gosses. Souvent avec raison ; pour offrir les meilleures chances à leur progéniture. Comment s'en sortir quand tu es né du mauvais côté de la ville et avec un carnet de maladresses ? Préférable de savoir taper dans un ballon ou manier la matraque de printemps en l'honneur de son prince. Où avoir un QI supérieur à la moyenne. Et ne pas être aimanté par les verroteries à crocodile ou des vierges au pluriel dans l’au-delà. Capables d’échapper aux publicitaires et aux dealers de religion frelatée. Pas si simple. Même si certains y parviennent. En fait la majorité, si on compte bien. Combien de temps encore ? La misère en marche a un boulevard devant elle. Le boulevard des promesses jamais tenues.

    Revenons à nos petits et grands bobos. Combien de réels allergiques parmi celles et ceux qui font une OPAllergie ? Le bien être pour tous, la lutte contre les saloperies dans les assiettes et les cerveaux, est légitime. Pas au point de s’inventer une phobie ou allergie opportuniste. Comme brandir ses origines sociales ou ethniques, la couleur de sa peau, son sexe, son orientation sexuelle, etc., pour échapper à toute critique. On peut exploiter un p’tit bout de malheur -sans réelle conséquence - pour attirer l’attention sur soi.  Le gosse qui se casse la gueule sans se faire mal et chiale à grosses larmes pour être consolé. L’adulte étalant sa douleur pour occuper le centre des conversations. Chacun sa façon de se faire voir et valoir. Smartphone, ô mon beau Smartphone, dis-moi qui a la plus grosse douleur ? Moi moi moi. Ma souffrance est- elle bankable ? Mon malheur recyclable à la télé et sur le Net ?  Bientôt des coachs pour monnayer son enfance difficile ? Les pauvres c'est tendance comme dit le chanteur.  Et son fonds de commerce.

    Ce jeune siècle a dix huit ans. Il est majeur. Un an avant était-il "pas sérieux" comme le proposait le poète. Non, il ne pouvait être que sérieux. Pareil de 14 à 18 dans les tranchées. Notre époque, contrairement aux trente glorieuses, le joli mois de mai fleuri de barricades, et d’autres périodes de l’Histoire, a du mal à se marrer. Ou tacler le vieux monde qui a repris du service sous de jeunes masques. Pourquoi l’insolence joyeuse ou grave a-t-elle autant de difficultés à s’exprimer ? À cause de la vraie misère, migrante, ou d’ici. Plus toutes ses fausses douleurs inventées ou instrumentalisés uniquement pour trouver de la visibilité. Elles me semblent parasiter les réelles souffrances. Sale temps pour la pudeur. Et surtout l’empathie offrant l’humanisme de la relativité. Ma souffrance n’est pas nécessairement prioritaire. Ni une rente à vie. Pas non plus un passe-droit. Et elle peut disparaître. C'est juste ma douleur parmi d'autres. Même si elle peut-être terrible et occulter celle d'autrui. La raison ne fait pas le poids face à une extrême souffrance. Mais parfois un " doux leurre " comme écrivait un célèbre psychanalyste ? Pas doux du tout pour certains.

      Au XXI ème siècle, chacun son quart d’heure de quérulence ?

 

          

 

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