Dommage qu’ils ne peuvent rien dire. On en saurait beaucoup sur notre humanité. Son pire et son meilleur. Leur mémoire est pleine à craquer. Ils en ont vu défiler des hommes, des femmes, des enfants, des animaux. Plus le vent, les orages, la pluie, la neige. Sans oublier le soleil craquelant le sol et les mettant de plus en plus en péril,. Ce sont les plus anciens du monde. En tout cas, d’après les calculs de plusieurs experts. Bien sûr, ils sont moins vieux qu’un grand nombre de pierres et de rochers. Mais ils sont parvenus à un âge qu’aucun humain ou animal ne pourra jamais atteindre. Sans pour autant comptabiliser les années. Se contentant de traverser chaque jour et nuit. Leur histoire unique se déroulant au rythme des saisons. Sous la même parcelle de ciel. Des témoins muets.
Chacun sur sa terre. À des milliers de km les uns des autres. Vivant au présent de leurs racines. Pour un voyage immobile depuis plusieurs centaines d’années. Les déraciner pour les déplacer ? Plus de leur âge. Leur fin se déroulera là où ils se trouvent. Ils continuent de tendre leurs vieilles branches. Pour offrir des olives ou des figues. D’autres arbres fruitiers sont aussi très vieux. Sans cesser de nous alimenter. Parfois moins quand les temps sont durs. En vieillissant, leurs fruits sont de plus en plus bons. Ce sont les humains qui le disent. Les arbres ne goûtent jamais à leurs fruits.
Tous les anciens de la planète sont inquiets pour nombre d’entre eux sur la planète. Mais en particulier pour deux. Les nouvelles ne sont pas bonnes. Une grande inquiétude pour un olivier âgé de 3500 ans et un chêne de près de mille années. Le premier vit au Proche Orient et le second en Europe. Des racines différentes mais un point en commun : une vie dans des endroits très dangereux du moment. Un danger pour tous ce qui se trouve dans ces zones. Ces deux arbres résisteront-ils aux bombes, missiles, roquettes ?
Les anciens se sentent impuissants. Une impuissance mêlée d’une grande colère. Face à la folie des hommes. Ils la connaissent bien. Si longtemps qu’ils la côtoient. Le sang de proches coulant dans le village ou aux alentours. Toujours les mêmes histoires de territoire, de jalousie, de désir de pouvoir. Pareil pour crimes de masse souvent perpétrés à distance. La différence est le nombre de tués et de victimes. Les anciens remarquent que les soldats meurent de moins en moins. Contrairement aux civils. L’humanité a-t-elle la mémoire d’un poisson rouge pour toujours reproduire l’abominable ? Nous avons la réponse en direct. Chaque jour sur nos écrans ou à la radio. Et parfois au coin de la rue ou sous son toit. Personne n'est à l'abri de basculer dans le pire. Une folie humaine vieille comme le monde. Et visiblement en pleine progression. Du bas en haut du panier mondial.
Que faire ? Tous ces anciens sont désemparés. J’ai une idée, fait l’olivier de Vouves. Laquelle ? La question est posée par un cousin des Açores. On va demander à tous les arbres du monde de faire la grève des fruits tant que les hommes ne se soignent pas. Surtout les fous qui dirigent ce monde. Sa proposition engendre un silence. Ce n’est pas possible. En plus, les hommes s’en foutent. Notamment ceux assoiffés de toujours plus fric et de pouvoir. L’olivier de Vouves hoche sa cime. Si on n'essaye pas, on ne peut pas savoir. Qui est d’accord ? Un nouveau silence. Les autres anciens accepteront-ils de sortir de leur réserve et se mêler des affaires des humains ?
Sa proposition est adoptée à l’unanimité. Ne perdons pas de temps, fait -il. Très heureux et pressé de pouvoir venir en aide aux deux cousins en danger de mort. Chaque ancien est chargé de transmettre le mot d’ordre. Pour que ça se répercute de racines en racines. Très vite, le préavis de grève franchit les frontières de la planète sous terre. À la grande surprise des anciens, la majorité des arbres fruitiers – quelle que soit leur espèce- accepte de se mettre en grève. Partout sur la surface du globe. Et si on demandait aux légumes de nous rejoindre. Il pourrait aussi refuser de pousser. De nouveau, une circulation de la proposition sous le sol. Et même enthousiasme des légumes.
Plus un fruit ni un légume sur la surface du globe. Les humains commencent à s’inquiéter. Conscients que la fin des fruits et légumes sera la fin de l’humanité. Même les puissants du monde savent qu’ils ne pourront pas tenir longtemps. Se demandant qui a pu organiser cette pénurie internationale. Des terroristes ? Un pays ennemi ? La planète entière plongée dans une attente très angoissante. Est-ce bientôt la fin de l’espèce humaine ? La question est urgente. La majorité des passagers et passagères de la terre en ont conscience. Et la réponse à apporter encore plus urgente.
Les anciens ont élaboré un plan parfait. Des arbres vont passer l’information. Pas que des fruitiers. Tous les arbres en capacité de transmettre un communiqué. Si continuent les guerres, la pollution de la terre, des mers, de l’air, la course à toujours plus ; il n’y aura plus un seul fruit ni un légume dans vos assiettes. Qui sont ces arbres messagers ? Ceux plantés dans tous les palais les plus importants du monde. Ou enracinés dans les résidences privées des dirigeants de la planète. Sans doute qu’au début, ils ne voudront pas tenir compte des propos d’un arbre. Persuadés que c’est une hallucination sonore ou une plaisanterie. En plus nombre d'entre, si prétentieux et arrogants, qu'ils ne daigneront pas daigner écouter un arbre. Mais les messagers ne vont pas les lâcher. Jusqu’à ce qu’ils comprennent.
Plus qu’à attendre, fait un ancien. Tous sont en attente de la réaction des dirigeants. Espérons que ça portera ses fruits, ironise un autre ancien. Éclat de rire général. Sauf des deux oliviers ayant le plus à craindre. Chaque jour, leur fin peut tomber du ciel. Au moindre bruit, chacun des deux oliviers croise ses branches. Ils espèrent beaucoup de l’initiative des autres anciens. Mettre l’espèce humaine au pied du mur pour qu’elle réagisse. Et donne un grand coup de frein à son autodestruction. Et avec elle, celle de toute la vie sur terre. La balle est dans le camp de l’espèce la plus destructrice. Et en même temps capable de très belles choses. De la science à la poésie. Quel gâchis nous faisons. Réussirons-nous à sortir de notre connerie humaine ? Pour ne plus gâcher autant d'énergie à nous entretuer. Le temps s'en occupe très bien. Dans tous les cas, personne n'en sortira vivant. Alors autant profiter de notre solitude passagère.
Et privilégier la beauté de l'éphémère.
NB : Un petit conte - naïf - qui ne changera évidemment rien à la réalité. Surtout celles des populations civiles en cours de destruction. Prioritaires bien sûr en termes d’empathie que des arbres. Mais leur disparition peut présager le pire pour la population sous le même ciel que ces vieux troncs. Plusieurs milliers d’années à résister aux intempéries et l’érosion naturelle. Seront-ils détruits par notre espèce humaine?