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Billet de blog 25 août 2024

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Retours

Silence dans mes bagages. C’est ce que je vais emporter d'ici. Une caravane posée depuis plus de trente ans sur un mouchoir de terre. C’est l’héritage de mes parents. Mon père y passait des heures à pêcher. Tandis que ma mère édifiait des sculptures de pierres. J’y viens le plus souvent possible. Ressuscitant les cannes à pêche paternelles. Bientôt le retour. Quelle sera la sauce de ma rentrée ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
© Photo: Marianne A

Rendre ma blouse ?

        Silence dans mes bagages. C’est ce que j’emporte en franchissant la frontière de septembre. Un silence extrait sur un mouchoir de terre au bord d’une rivière. Une caravane y est posée depuis plus de trente ans. C’est l’unique héritage de mes parents. Notre résidence secondaire, disait fièrement mon père. Il y passait des journées entières à pêcher. Pendant ce temps, ma mère édifiait des statues de pierres. Chacun sur le fil de ses pensées. Gamine, je les observais avec un petit sourire ; c’était le seul endroit où ils ne s’engueulaient pas. J’y viens le plus souvent possible. Ressuscitant les cannes à pêche paternelles. Chaque été, j’y passe trois semaines. Entièrement seule. J’ai besoin de cette solitude annuelle. Me laver de la ville. Et de tous les maux accumulés durant l’année. Mais avec du plaisir de revenir travailler. Un métier que j’aime. Et choisi dès le collège. Un rêve réalisé.

        Désormais de plus en plus un cauchemar. Fin août, je renâcle à reprendre mon activité. Rendre ma blouse ? Trois ans que j’y pense. Après plus de deux décennies de rêve. Même si ce n’était pas tous les jours rose. Et que j’ai vécu des moments plus que difficiles. Loin d’être la seule dans ce cas. C’est le lot de nombre d’infirmières en hôpital ou en clinique. Malgré les périodes dures, je me levais tous les matins en me disant que j’allais servir à quelque chose. Un réveil avec un beau but : aider à soigner ou accompagner un être avant sa nuit sans retour. Ma présence dans un lieu de soins avait du sens. Elle en a encore aujourd’hui. Mais ce n’est plus pareil. Quelque chose a changé. Plus la même énergie. Qu’est-ce qui a provoqué cette bascule ?

       Ce qu'ils appellent maintenant le management. En français : le  rendement à n'importe quel prix. Même celui des malades. Et de ceux qui les soignent. Les patients  et nous sommes devenus moins importants que des chiffres sur des tablettes. Des hommes et des femmes en ont décidé ainsi. « Vous êtes restés trop longtemps à la chambre 222. Faut optimiser vos déplacements. ». C’est ce que m’a dit un des directeurs adjoints. « Et si c’était votre mère à la 222. ». Je l’ai fusillé du regard. Plus jamais, il m’a adressé la parole. Mais lui et son équipe de « réducteur de coûts » ont continué de sévir. Leur pression permanente m’a poussé à décider de rendre ma blouse. Chercher un autre boulot. C’était avant l’annonce.

     L’arrivée d’une nouvelle directrice. On l’a tous googlisée. Une trentenaire avec apparemment des méthodes différentes. Elle doit prendre la direction de l’hôpital en septembre. Pire ou meilleure que ses prédécesseurs ? Je n’en sais rien. On jugera sur les faits. En tout cas, elle a l’air de vouloir ré-humaniser l’hôpital. Redonner la priorité aux patients et au personnel. Je vais différer ma remise de blouse. En espérant que son discours n’était pas une enveloppe vide. Et qu’elle fera tout pour le réaliser au quotidien.

      Mon espoir de rentrée.

Un bougnoule à l’apéro.

        La poisse le jour de mon anniversaire. L’autre est venu nous polluer l’air. En plus, ça tombait sur notre dernier soir de vacances. Dernier apéro avant la reprise du chagrin. Je suis avec mon mec. Et un vieux couple de potes. Tous les quatre peinards attablés à une belle terrasse. Je voulais marquer le coup. Dégainer les bulles . J’ai commandé une bouteille de Champ. Dans ce super bar sous le ciel qui allait nous livrer de belles étoiles. Je serai bien resté à vie dans ce coin. Mais bon, c’est la vie. On passait un bon moment.

           Avant qu’il débarque. Lui et sa nana. Y avait un mec aussi avec eux. Un bougnoule à une table à côté de nous. En plus, il nous salue. Fait même quelques blagues. Le pire c’est que mon mec les trouve drôles. Pas moi. J’ai pas compris la réaction de mon mec. Pas son genre à se marrer avec un bougnoule. J'ai balancé un de ces regards à mon mec. Il a très vite compris et cessé de se marrer aux conneries de l’autre nuisible. Nous deux et mon couple de potes on aime pas les bougnoules. Et elle, la pétasse qui se marre. Envie de l’étrangler. Je mate la collabeur ; comme ça que j’appelle les putes qui baisent avec des bougnoules. C’est une pauvre fille. J’ai envie de lui dire. La secouer pour qu’elle se réveille. Prenne conscience du danger. Pour tout le pays. À cause de gens comme elle qu’on va se faire remplacer.

        Le bougnoule parle. Incroyable. Le mec y cumule. Bougnoule et bobo. Pour qui il se prend avec ses grands mots et son putain de chapeau blanc ? Il nous regarde de haut. Ça se voit qu’il nous méprise. Comme plein de journalistes de notre pays. Y en plus que pour les bougnoules d’arabes, les nègres, les youpins, les pédales, les gouines, les trans, et tout le tremblement. On voit qu’eux partout. Même à la cérémonie des JO, ça a été comme ça. Honteux de voir ce truc dégueulasse. On aurait dit leur putain de gay-pride recyclée pour les JO. Quelle honte pour tout notre pays. Ils en ont rien à foutre de ce qu’on pense. C’est des trucs qu’ils inventent entre eux. Sans nous

        De toute façon, nous, on est que de la merde. Plus personne s’occupe de nous. Sauf elle. Et lui. En plus, il est très beau.J’espère qu’ils vont gagner. Pour que tous les bougnoules se barrent de chez nous. On va les foutre à la baille. Tous ces nuisibles dehors. Et nous enfin revenus en famille. Avec de vraies valeurs. Pas tous ces trucs de bougnoules et de Pédales partout. Faut qu’on revienne à nos valeurs d’avant. Celle de notre pays. Avant qu’il soit envahi. Y en a partout. On est envahis par des bougnoules comme lui qui gâche mon anniversaire. Moi, je l’ai pas invité. Qu’est-ce qu’il fout là ? Dégage ! Rentre chez toi ! Embarque ta pute de collabeur avec toi. Si elle reste, on va la tondre. Et la foutre en tôle. On va se venger sur tous ces bobos qui nous méprisent. Et nous imposent tous ces bougnoules.

       J’espère qu’on va gagner. Moi, je suis avec elle. Et avec lui. Qu’est-ce qu’il est beau. Et en plus, il en a sous le crâne. Eux nous écoutent et nous comprennent. Grâce à eux, ce pays va redevenir notre pays. On sera à nouveau chez nous.

       Vivement qu’on gagne.

Grand rôle d’automne

         Une piscine c’est l’enfer. Quasi un travail à temps complet. Certes un enfer joyeux. Surtout quand les enfants et petits-enfants sont avec nous. Dans notre nouvelle résidence secondaire. Un grand mas entouré d’une foule d’oliviers. Avec une vue plongeante sur la mer. À vol de vélo, la plage se trouve à trois kms. J’y vais rarement ; besoin de solitude après plusieurs semaines de représentations. Premier été que nous passons ici. Et je me sens très bien. Avec mon nouveau compagnon et ma p'tite famille adorée. Sans oublier les copains de passage.En plus, une maison porte bonheur.

       À peine arrivée, une bonne nouvelle. Une demande d’interview pour la télé. L’équipe s’est déplacée jusqu’ici. Une émission à domicile. C’était très agréable et intéressant. La journaliste était une vraie pro. La diffusion de l’émission est prévue pour courant septembre. Bien longtemps que je n’avais pas eu les honneurs des médias. Une comédienne de plus de cinquante n’aimante plus beaucoup les journalistes. Même si je ne cesse de jouer. Mais pour nous comédienne, les rides, le cul qui grossit, les seins qui plongent vers le sol, ne sont pas très bien vus dans le métier. Et du public qui veut de la jeune chair bien fraîche. Contrairement aux comédiens qui sont comme du bon vin : soi-disant, ils se bonifieraient en vieillissant. Et nous les femmes, on se madérisent ou quoi ? Quelle connerie. Mais moi je n’ai pas à me plaindre côté pro. Toujours des rôles.

       Toutefois, chaque année en septembre, la même question me taraude. Serai-je désirée par une ou un metteur en scène ? Mon histoire professionnelle est liée à un désir. Je suis en quelque sorte tributaire du bon vouloir d’un ou une autre. Ce n’est pas un scoop. Quand on fait ce métier, on en a conscience très vite. De n’être qu’une chair à transmettre de l’émotion au public. Encore faut-il qu’un ou une marionnettiste décide de nous faire vivre. Je touche du bois. Celui de ma table basse. Dans la cuisine d’été ouverte sur l’horizon. J’aime bien m’y asseoir au coucher du soleil. Une vue qui m’apaise.

       Demain, je retourne à la capitale. Dans mon quartier que j’aime bien. C’est une population très mixte. Pas comme dans les quartiers résidentiels et dortoirs de la capitale. Mon arrondissement est très vivant. Des individus de toute origine sociale et ethnique. Vraiment bien. Excepté les collèges. Jusqu’en CM2, ça va. Mais après la catastrophe. « Maman, tu arrêtes pas de dire que tu aimes bien le quartier. Mais tu ne veux pas qu’on fréquente les jeunes qui y vivent. Et tu nous envoies dans des collèges et lycées de quartiers que tu détestes. Ton amour de la mixité s’arrête devant la porte du collège. Au fond, tu es comme ceux que tu dénonces. Mais mieux déguisée. ». L’une de mes trois enfants ne m’a pas ratée. Mais elle n’a pas tort. En plein dans le fameux «  pas dans mon jardin ». On a tous nos contradictions.

         Maison porte bonheur à l’arrivée et au départ. Ce matin, une très belle nouvelle. Elle a atterri sur mon portable. Un texto m’annonçant un désir. Celui d’une metteuse en scène. Elle voulait que je joue le premier rôle dans un film. Sa décision prise en venant me voir, quelques semaines avant, dans un festival. J’ai toujours des réticences avec le cinéma. Encore plus avec la télé. Le plus souvent des compromis d’ordre financier : un déménagement, les études des enfants, etc. Mais ce film n’est pas un des nombreux films programmés juste pour alimenter la machine. Et j’ai une grande admiration pour la réalisatrice. Nous avons rendez-vous après-demain. Elle ne m’a pas caché que j’étais en concurrence. Même si elle m’a écrit : votre prestation m’a ébloui au cœur de l’été. Autrement dit une grande chance d’obtenir le premier rôle. Et de rebooster ma carrière. J’espère qu’elle me choisira.

         Mon rôle de rentrée.

La robe de Maman

        Pas la première fois que je quitte mon village. Interne dès le collège. Jusqu’à ma dernière année de lycée. Interne dans une petite ville Province. Rien à voir avec la capitale. « Qu’est-ce que tu vas t’enterrer là-bas ». La réaction de Papa quand je lui ai annoncé la nouvelle. Déjà si déçu que son fils ne reprenne pas la charcuterie. Un commerce passé de génération en génération dans la famille. Mon père aime son métier. Il en parle avec fierté et passion. Le fil de la transmission se coupait avec moi. La charcuterie fermera ses portes ou se sera rachetée par un «  étranger à la famille ». « Je suis si contente pour toi. Et très fière. Vas-y, fonce. ». C’était l’encouragement de Maman. Mes études étaient les siennes par procuration. Celles qu’elle aurait rêvé de faire.

        Avocate. C’était le métier qu’elle aurait tant aimé exercer. Une femme frustrée derrière sa caisse à vendre de la charcuterie. Pourquoi voulait-elle devenir avocate ? Maman ne me l’a jamais dit. Mais elle me l’a fait comprendre. Sans le moindre mot. Je suis l’héritier de sa colère muette. Contre l’humiliation vécue par ses parents. Sa mère bonniche chez des notaires puis chez un commerçant. Son père était journalier dans des fermes. Le couple vivaient tête basse. Leur soumission la foutait en rage. Elle avait décidé de les défendre. Ainsi que tous les écrasés de la terre. Une jeune fille déterminée à combattre l'injustice. « Maman, Papa, je ferai avocate. » Ils avaient haussé les épaules. Persuadés que sa lubie passerait. Pas du tout.

        Mais je suis arrivé. Maman avait dix-sept ans. Hors de question d’avorter dans le deux familles. Mariage rapide. Quelques mois après ma naissance, Papa prenait en charge la charcuterie. Et Maman devint la charcutière. Sa robe d’avocate transformée en tablier plein de gras. « Moi, j’ai pas pu. Pourtant, je suis sûre que c’était fait pour moi. C’est la vie… Mais mon fils pourrait faire du droit. ». J’avais quinze ans quand j’ai surpris une conversation téléphonique. Elle parlait avec sa plus grande copine. Ce jour-là, j’ai décidé que je porterai la robe que Maman n’avait jamais pu porter. Le cancre devint d’un seul coup très brillant. Avec un objectif à à atteindre. Défendre le rêve de ma mère. Et de tous les êtres comme elle. Des individus privés de leur rêve.

      Tu te démerderas ! La sentence était tombée. Papa refusait de financer mes études. Ne serait-ce qu’un coup de main au début. Maman tenta de le faire changer d’avis. En vain. Renoncer ? Reprendre la charcuterie très réputée dans la région et au-delà ; Papa avait acheté un restaurant pour élargir sa clientèle comme il aime dire. « C’est pour toi, fils, que je fais ça. » À 18 ans, je pouvais devenir un notable. Mon nom m’aurait ouvert nombre de portes. J’ai refusé. Ma rentrée se fera loin d’ici. Dans une ville inconnue. Là où mon nom n’ouvre aucune porte. Je m’en suis rendu compte en cherchant un logement. Avec aucun garant. Juste ce que j’ai gagné en bossant l’été à la charcuterie. Et la petite somme que Maman m’a refilé discrètement.

     Mon dernier espoir est une colocation en grande banlieue. Je l’ai trouvé sur Internet. L’un des colocataires – un musicien ayant aussi quitté sa province - doit me rappeler dans la journée. Un toit ou non pour ma rentrée universitaire ?

     Je croise les doigts.

Deux jambes à crédit.

       C’était payé. Notre croisière quinze jours sur la Méditerranée. Ma femme et mes deux gosses en rêvaient. Moi aussi, un peu moins. Sans doute à cause du prix. Rien à voir avec une location de bord de mer sous le ciel de notre pays. J’avais emprunté à la banque. La rentrée serait pas facile. J’aime pas commencer l’année avec un gros découvert. Une seule solution : me rajouter des extras en plus de mon boulot habituel à la brasserie. Mes jours de congés, je les passais avec mon habit de pingouin dans d’autres restos. Quasi 7 jours sur 7. Un rythme infernal. Comme quand je faisais les saisons. Hiver à la montagne, été au bord de la mer. C’était super cool. Je me suis mis à rebossé au même rythme qu’à cette période de ma vie. Mais plus avec le même corps.

       Une nuit, mes paupières se sont soudain fermées. Juste un dixième de seconde. J’ai pas vu la camionnette de livraison. Elle avait la priorité. Ma moto a valdingué sur la chaussée. J’ai fait un vol plané. Pour finir contre la devanture d’un salon de coiffure. Mes deux jambes ont été brisées net. Le corps au milieu d’un tapis de pièces de monnaie. Mon pourliche de la soirée.

     Pas un jour sans une ou plusieurs photos à bord du bateau. Je suis leur croisière du fond de mon canapé. Les deux pieds dans le plâtre. « Je pourrais reprendre mon boulot de serveur ? ». Le chirurgien avait hoché la tête. « Pour l’instant, je ne peux pas vous le dire. On en saura plus à votre prochaine consultation en début septembre. ». J’ai raccroché. Avant de fondre en larmes. Comment payer les traites de la maison, de la voiture, les études des gosses, etc ? Le salaire de ma copine ne pouvait tout régler. «  S’il vous plaît, déconnez pas. ». Je leur parle de temps en temps à mes jambes. Pour qu’elles me lâchent pas. Sans leur aide, je sens que je vais tout perdre. Dégringoler.

     Debout ou à terre à la rentrée ?

Médaille d'horreur

       Retour à Paname après les jeux paralympiques. Une partie de l’été en tente loin de la Ville Lumière. Elle a balancé dans l’ombre tous les individus qui font tache dans la vitrine. Pour que tout brille. Sans les riens édentés qui traînent dans les rues. «  Désolé, il faut que tu quittes la chambre. ». L’annonce matinale de mon expulsion de ma piaule. Pour cause d’impayés ? Non. Je paye mon loyer rubis sur l’ongle. C’est une chambre dite sociale. Elle est pas très chère. Une aubaine aujourd’hui dans la ville lumière de Carte Bleue.

       Au début, j’ai cru que c’était une blague. Impossible que dans notre pays, on fasse ce genre de chose. Pas du tout une blague. J’étais bel et bien expulsé de chez moi. Tout ça pour cause de JO. Le mec qui s’occupe de l’hôtel était très emmerdé. Une décision qu’il trouvait dégueulasse, mais ce n'est pas le taulier. Comme d’autres dans l’hôtel, j’ai dû ramasser rapidos mes petites affaires. Pour laisser ma piaule vide. Sans savoir si j’allais la retrouver à mon retour.

      Rester et traîner dans les rues de Paname, ma Ville Ombre ? J’ai hésité. Mais ça m’aurait trop rappelé les quinze piges de rues à Paname. Pas envie de me retaper ça. De toute façon, on allait rendre la vie dure aux « inutiles » qui persisteraient à rester dans la vitrine. Pour la faire soft, certains ont été délocalisés. Embarqués dans des cars. Un grand nombre de camps de roms démantelés. Un nettoyage de Paname. Plus efficace de balancer les «  riens sur deux pattes »que les rats. Nettoyage aussi de l’eau de la Seine pour les nageurs. Quel cinoche ils nous ont fait avec leur brasse dans la Seine.

         Mais incapable d’empêcher des naufragés de la rue de se noyer en plein hiver au coin de nos rues. J’ai envie de tout péter quand je les entends nous vendre la fraternité des peuples autour des valeurs du sport. Du pipeau pour la vitrine. Ça me fout les boules de penser à tout le fric dépensé pour des jeux. Et la croix et la bannière quand il s’agit de le filer pour les gens qui ont rien. Les hypocrites changent juste de masque. L’hypocrisie reste. Médaille d'horreur pour la capitale du pays dit des Droits de l'Homme. Si je suis en colère ? Même plus. Trop usé dedans. Et dehors. Une ombre résignée.

     Pourquoi il me répond pas ? Je lui ai pourtant laissé plusieurs textos et messages vocaux. D’habitude, il décroche. Je comprends pas. Ou plutôt j’ai bien peur de comprendre. Une appréhension depuis le réveil. La misère vous donne un sixième sens sur les emmerdes. En général, on les sent à l’avance. Le patron de l’hôtel, a-t-il décidé de louer la chambre plus chère à quelqu’un d’autre ? La question que je me pose. Le gérant de l’hôtel ose peut-être pas me le dire. Dans tous les cas, je vais le savoir très vite. Mon retour à Paname est pour bientôt. J’irai directement à l’hôtel. Il sera bien obligé de me répondre.

    Ma chambre ou retour à la rue ?

Rentrée de Facho.

     Mon premier poste à la rentrée. Je suis impatient. Depuis l’enfance, je veux être prof. Pourtant personne dans l’éducation nationale autour de moi. Mon père est avocat et ma mère dentiste. Nous sommes trois enfants. Je suis le dernier. Ma sœur aînée est directrice financière. Mon frère finit ses études de pharmacie. Mes parents ne m’ont pas découragé d’entrer dans l’enseignement. Même si je sens qu’ils auraient préféré que j’enseigne en fac ou dans une grande école. Pas prof d’Arts plastiques dans un collège. En plus dans le 93.

     Indéniable appréhension en lisant l’adresse de mon affectation. C’est un département qui a mauvaise réputation. Pas le seul. Mais c’est celui qui a une des pires images. Je sais donc où je fous les pieds. « Tu es beaucoup trop gentil pour aller enseigner dans ce genre de zone. Les gosses des cités vont te bouffer. Tu peux enseigner dans les lycées du 93 à la rigueur, mais certainement pas en collège. Tu vas vite te tirer. Sûr que tu vas vouloir aller ailleurs. Peut-être même dans le privé. Perds pas ton temps à aller là-bas. Y a plus rien à faire. ». En plus des parents, de ma sœur et de mon frère, nombre de copains et de copines ont tenté de me dissuader d’aller enseigner dans le 93. Comme si j’allais passer en territoire dangereux. Mon plaisir pollué. En effet, j’ai commencé à m’inquiéter. M’interroger sur la pertinence d’aller transmettre les arts plastiques dans les quartiers populaires.

      Pourquoi ces gosses n’auraient pas le droit à de bons enseignants ? Sa réaction me laissa sans voix. Jamais je n’aurais pu penser que Facho (on l’appelle comme ça à la maison) aurait pu tenir de tels propos. C’est l’un des voisins de chez mes parents. Un artisan plombier à la retraite. On connaît son opinion sur les Arabes, les Noirs, les Juifs, les homos, les trans, les pourris de politiques, etc. Son bulletin de vote porté en bandoulière. Je le connais depuis tout gosse. Notre famille a un bon rapport de voisinage avec Facho. Rien de plus. Jamais une invitation de part et d’autre. Voisins et éloignés. Sans doute nous avait-il baptisé » les bobos du 23 ». Lui et nous derrière une frontière invisible. Avant ce matin de juin.

       En me croisant, il a baissé sa vitre. Je revenais de la gare à vélo. « Félicitations. J’ai appris que tu vas devenir prof. ». J’ai esquissé un sourire avant de le remercier. « Si tu as un peu de temps, on peut boire un verre à la baraque. ». Décliner son invitation ? Après une hésitation, j’ai accepté. Il a accéléré. Je l’ai rejoint chez lui. Il m’attendait devant la porte ouverte. J’ai franchi penaud le seuil de chez lui. Avec un irrépressible sentiment de trahison. Je rentrais chez Facho. Pour prendre une claque. Me rendre compte que tout n’est pas aussi simple qu’on le voudrait. Chaque individu est plus complexe que son apparence. Tous enfermés dans l’étiquetage et jugement de l’autre ?

      Facho m’a invité d’un geste à m’attabler dans son salon. Pas un livre ni une toile au mur. Que des couteaux, deux fusils, et des posters de motos. Un intérieur raccord avec ce que j’imaginais. «  Tu vois, c’est… Comment te dire ? C’est un prof de collège qui m’a sorti de la merde. Il a hoché la tête et souri. Là où tu vas bosser à la rentrée. Mon enfance s’est déroulée dans le 93. J’étais une boule de colère. Et j’avais des raisons. En colère contre le monde entier. J’allais donc mal finir. Votre fils est pas fait pour les études, a dit mon prof principal à mes parents. Mais je l’ai vu démonter une mobylette dans la rue à côté du collège. Votre fils a de l’or entre les mains. Trouvez-lui un garage pour se former. Loin d’ici. Il a besoin de partir. Il s’est arrêté de parler et m’a dévisagé. Si tu sauves ne serait-ce qu’un seul gosse, un gosse comme moi, tu...tu auras gagné. Vas-y. On a besoin de mecs comme toi.» Puis il s’est tu, les yeux dans le vague. Son visage était redevenu un mur. Sa face de facho mais pas que facho. Je l’ai salué et suis sorti.

       Prêt pour ma première rentrée.

NB : Fiction et réalité au menu de ce billet.

Bonne rentrée.

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