Rêve-toi, ma fille

L’absence c’est son pays. Ni d’ici, ni d’ailleurs. Le seul pays où elle se sent comme hors d'atteinte. Son refuge depuis un jour d'été. Quatre corps qui se serrent à l'aube dans un camion qui démarre. « C’est rien. On reviendra chez nous. Et tout sera comme avant.». La voix rassurante de son père. Et leurs regards sur l' horizon bâché.

 © Marianne A © Marianne A

             L’absence c’est son pays. Ni d’ici, ni d’ailleurs. Le seul  pays où elle se sent comme hors d'atteinte. Son refuge depuis que sa famille a été dénoncée par ses voisins. Et que des hommes en civil et uniformes sont venus pour l’emmener avec son frère et ses parents. Juste le temps de remplir un sac. Dehors, son père s’est retourné et a jeté un coup d’œil inquiet à sa cabane à outils. Puis tous les quatre ont grimpé dans un camion bâché : direction un camp d’internement. « C’est rien les enfants. On va revenir chez nous. Et tout redeviendra comme avant.». Son père les rassurait. Il tapotait les crânes de ses enfants comme avant qu’ils ne se couchent chaque soir avant de reprendre la main de son épouse. Elle n’avait pas ouvert la bouche depuis l’arrivée des miliciens. La voix du père, avec des mots rassurants, tremblotait. Quelques jours après leur arrivée au camp d’internement, le père et le fils ont été transférés ailleurs. Pour ne plus jamais revenir. Mort en France ou ailleurs ? Sans le retour de leurs corps ni moindre information sur leur sort. Toutes les deux sont revenues chez elles.

    Pour ne rien retrouver. Si ce n’étaient les regards moqueurs et haineux de certains voisins. Eux savaient où se trouvaient leurs deux roulottes, les outils de travail du père, la machine à coudre de la mère, ses jouets fabriqués par un oncle, et tout le reste disparu. Rien qu’un terrain bouffé par les mauvaises herbes. « On peut vous offrir le gîte quelques jours. Mais pas plus. C’est petit chez nous.». Une famille, celle de sa copine d’école, les a hébergés. D’autres voisins leur ont apporté des vêtements. Sa mère et elle sont restées une semaine. Avant de partir du village. Sa mère avait trouvé un travail comme ouvrière agricole. Dans une ferme à une vingtaine de km de là où ils habitaient.

     Les deux femmes disposaient d’un petit logement. Le couple de fermiers, très accueillants, les ont beaucoup aidés. Deux ans après, sa mère épousa un gars de leur nouveau village. Il était maçon. Elle eut deux enfants avec lui. « C’est notre roulotte ! ». Son beau-père au volant à poussé un soupir. « Dis pas de bêtises.». Elle répétait, « C’est notre roulotte.». Elle a insisté pour aller la voir. Lui a fait la sourde oreille. Habitué aux crises de colère de la gamine. Elle n’en démordait pas qu’il a fini par faire demi-tour. Elle s’est précipitée hors de la camionnette. « Regarde là. C’est mon frère qui a gravé son prénom.». Elle affichait un large sourire. « On y va.». Il fronça les sourcils et lui expliqua que c’était une propriété privée. « Mais c’est à Maman et moi. On nous l’a volée. C’est à nous. Notre maison. ». Il blêmit. Mal à l’aise, il lui expliqua qu’elle appartenait désormais à d’autres gens. Elle refusait de rentrer. Il dut carrément lui prendre le bras et l’installer d’autorité sur son siège. Elle a hurlé jusqu’à chez eux.

     À peine arrivée, elle en parla à sa mère. La femme resta un moment muette. Même silence et regard que dans le camion. Puis, après une longue expiration, elle dit à sa fille d’une voix douce, parfois inaudible comme par peur de réveiller la mâchoire passée, que tout ça, c’était derrière eux, loin, qu’il fallait oublier pour avancer. Lui les observait en coin. Se faisant le plus petit possible pour ne pas les déranger. Toutes les deux revivaient en accéléré une partie de leur histoire. La mère a fini par calmer sa fille et la convaincre de ne plus y penser. Ce qui ne l’a pas empêcher de sortir toujours en colère et de claquer la porte de sa chambre. Il a regardé son épouse. Elle a esquissé un sourire. «T’inquiètes pas. Elle va tout oublier. Faut plus qu’on pense à ça. ». En pleine nuit, il s’est réveillé. Elle n’était plus là. Il est allé à la fenêtre. Elle était assise dans le jardin. En pleurs. Des larmes jamais versées en public.

     Une semaine après, la mère et la fille revenaient des courses. Toutes deux se sont arrêtées devant la grille. Leurs yeux comme des billes. « Le vieux m’en a fait un bon prix. Je me suis dit que...». Il a haussé et attendait leur réaction. Elles se sont tombées dans les bras. Plus qu'heureuse devant la roulotte. Il l’avait installé au fond du jardin. Le premier soir, l’ado voulut y dormir. Ils acceptèrent. Juste pour une nuit, affirma sa mère très réticente. Le lendemain, elle y retourna en cachette. « Je t’ai dit que non ! ». Sa mère se fâcha. Elle désobéit à nouveau. « Si je dors pas dans la roulotte, je fais une fugue.». La mère et le beau-père échangèrent un regard. «  Je veux pas qu’elle dorme dedans. On a tout ce qui faut. Et puis c’est… Notre ancienne vie.». Il lui entoura tendrement les épaules. « Laisse-là. C’est pas si grave. La p'tite est pas loin de nous.». La mère abdiqua. « Tu verras que dès qu’il va faire hyper froid elle remontera rapidement dans sa chambre.». Il n’avait pas tort. Sans prévoir que parfois sa mère la rejoignait.

      Sa nièce de 53 ans lui a laissé un  très long mail. C'est une femme  plutôt joviale et  très optimiste. Rares quand elle se laissait aller à la déprime. «C’est sûr que nous, on n'a pas eu la guerre comme vous. Un vécu aussi dur que le vôtre. Nous, c’est le chômage, le Sida, la came dure, les attentats, les intégristes musulmans, les fachos identitaires, les mecs qui tuent leur compagne, d’autres qui calculent la taille du tissu autour des genoux ou sur le crâne, chacun sûr d’avoir raison et l’autre un con, ceux qui nous gouvernent ne pensant qu’à leurs intérêts et ceux de leur famille ou clan, le fric d'abord avant même la planète de leurs gosses, l’intelligentsia et ceux considère comme des intellectuels censés nous éclaire ou désobscurcir l'époque passent leur temps à faire briller leur nombril à la télé, dire n’importe quoi quitte à clasher et ricocher sur les réseaux sociaux… La liste n’est pas complète. J’oubliais maintenant : on a tous le Covid. Ce virus venu comme pour aider la génération «OK boomer» a avoir la bonne place des cadavres encore chauds des ainés profiteurs des trente glorieuses. C’est vrai que tout ça ce n'est pas la guerre. Les camps et tout le reste. Mais ça me semble quand même comme une guerre qui vient pas. Elle est là sans être là. Mais présente tout le temps dans notre tête. Vous, même si ça été dur, plus dur que nous les nantis sans guerre ni ventre vide et jamais rationné, vous avez été libéré. Nous, pas. Comment être libéré d’une guerre jamais déclarée ? ». Première fois qu’elle lui envoyait un mail aussi sombre. Et très décousu comme si tout sortait d’un seul coup. Sa nièce en avait gros sur la patate. Que dire ? Comment réagir ? Elle avait répondu d’un texto lapidaire. Sans vraiment réfléchir. Une réaction à vif à la tristesse de sa nièce. Un message aussitôt regretté. Pourquoi une telle réponse ? Impossible qu’elle puisse comprendre sans explications. Elle a réfléchi et envoyé un long mail. Première fois qu’elle évoquait la scène à quelqu’un.

     Quatre mots qui étaient restés gravés en elle. Le seul héritage de son père. Avant le transfert, les miliciens avaient autorisé la famille à s’embrasser. D’abord, elle s’est retrouvée dans les bras de son frère. Il n’arrivait pas à se décrocher. Comme ne plus faire qu’un avec sa sœur. Plus jeune, il demandait souvent à jouer au « aux quatre corps à une tête » qui l’agaçait. Ce jour-là, elle aurait tant voulu y jouer et que le jeu ne se termine pas; être soudés et durs comme le tronc arbre, une roche, que personne ne puisse déplacer. Sa mère lui a détaché les bras pour le coller contre sa poitrine. Mon fils, murmurait-elle en le berçant. Pas une voix triste. Le sursaut d’orgueil d’une mère qui ne veut pas offrir sa douleur aux bourreaux ? Les miliciens surveillaient de près. À quelques pas, son père la serrait contre lui. Quelques secondes qui ne se sont jamais figées dans la toile du temps. Elles continuent de battre sous sa poitrine. Ce qu’il lui a dit est toujours là aussi. «Rêve toi, ma fille.». Pourquoi a-t-il dit ça ? Un homme très bavard mais avare en conseils. Que cherchait-il à lui transmettre dans ce moment chargé d’incertitudes ? Elle ne le saura jamais. Mais elle l’a écouté. Au fil du temps, sans vraiment s’en rendre compte. Quatre mots comme un passeport. Elle s’est rêvée. Sans oublier de se réaliser.

       Aujourd’hui, elle vit seule. Sans enfants. Elle aurait tant aimé fonder une famille; son corps a refusé. Des hommes dans sa vie ? Plusieurs dont deux grandes histoires d’amour. Le premier est mort, l’autre vit encore avec son épouse à une cinquantaine de km. De temps en temps, elle passe le voir quand il est seul. Ses deux demi-frères n’ont pas voulu rester dans la région. Ils ont préféré vivre en ville. Ils voulaient vendre. Pas elle. Ils lui ont revendu leurs parts. Un achat qui a grevé des années durant son budget d’assistance sociale. Son beau-père et sa mère sont enterrés dans le cimetière à une centaine de mètres. Rares les jours où elle ne va pas bavarder un peu avec eux. Pour leur raconter le monde vue de sa retraite. Le monde qui pollue de temps en temps la joie de sa nièce. « Rêve toi, Lilas, même si le monde a une sale gueule. Souris à ton miroir. Ton visage, c’est aussi le monde. Si tout est sombre, rêve-toi. Ça ne changera pas la nuit. Mais ce sera ton p'tit soleil privé sous ton crâne et ta poitrine. Ta lumière quand l'hiver a gelé l'humanité. Tu te souviens, le ballon que le vent t’a volé quand tu avait quatre ans. Tu étais en colère et le traitait de voleur sur cette plage déserte. Que toi et moi. Je ne savais plus comment te consoler. Que la glace à la pistache qui a asséché un peu tes larmes. Le vent ne te l’a pas volé. Au contraire, il t’a fait un très beau cadeau. Tu ne seras jamais au bout d’un fil. C’est la part de toi que personne ne pourra river au plancher des vaches. Qu’est-ce que je raconte ? Faut arrêter mon moulin à délires quand je pars trop loin. Désolé ma nièce mais j'ai que ces délires de vieille dame à t'offrir ce soir. Mais... je... Trêve de blabla. Redonne-moi un coup de rouge pour que j’accuse le vin de mes fuites de cerveau. Tchin ! . ». Héritage bien transmis à sa nièce ? En fera-t-elle bon usage. Elle ne se pose pas la question. À l’héritière de décider.

      Depuis quelque temps, elle ne parle plus du tout des actualités du moment lors de ses visites aux cimetière; trop concentrée sur sa bataille. Sans doute son ultime combat. Une bagarre pour l’indemnisation de leurs biens spoliés pendant qu’ils étaient en camp. Elle ne se bat pas uniquement pour sa famille. L’association qu’elle a créée œuvre pour tous les nomades internés et spoliés pendant l’occupation nazie et le régime de Pétain. Le premier procès doit avoir lieu dans quelques jours. Elle n’ira pas seule. Nombre de déportés juifs, d'autres chrétiens ou athées, certains spoliés comme elle ou pas, la soutiennent dans son combat. Quelques-uns, les plus vaillants, physiquement, se déplaceront jusque dans la salle d’audience. La presse aussi est convoquée. Viendra-t-elle ? La demande de dédommagement d’une vieille femme du voyage spoliée serait-elle moins importante que la cavale d’un riche industriel, le journal de confinement doré de tel ou tel people dans sa résidence secondaire, le selfie d’une bite à cocarde tricolore, la p’tite culotte ou bout de sein entraperçu d’une actrice, ou l’ego d’un philosophe qui veut que sa maman voit son petit énième petit caca mental à la télé ? Que les médias se déplacent ou restent à la machine à café de l’entre-soi ou du buzz, que la justice accepte de lui rendre justice et la dédommager ou non ; elle a déjà gain de cause. Une très grande réussite. 

      Tous les absents sont aussi présents à l’audience. Les fantômes qui ont vécu la même chose qu'elle. Jamais ils ne récupéreront quoi que ça soit. Mais au moins leur mémoire ne sera pas spoliée. Toujours ça de gagné dans l'indicible des douleurs et humiliations transmises de génération en génération. Et une joie encore plus forte pour elle. Comme un cadeau de départ d'une femme de 89 ans. Une retraitée inconnue, dans une salle de justice française, assise fièrement entre deux fantômes. Celui de son frère. « On joue aux quatre corps à une tête.». Elle esquissera un sourire. « Quand le procès sera fini. Promis, on le fera le frangin.». Et assis de l’autre côté, son père trifouillant sa moustache telle une boussole. Toujours mal à l’aise dans des lieux publics et officiels. Avec l’impression d’avoir une poule volée à la main. Toujours la même depuis des siècles. «La poule de la discorde, deviendra-t-elle une colombe. ». La question de son beau-père. Un haussement d’épaules et petit sourire de sa mère. « Oui. Quand les poules auront des caries; ». Un sourire sans illusion. « Est-ce que j’ai bien mis le cadenas ? ». Chaque soir la question que son père se posait après avoir fermé sa cabane à outils. Son père, sa mère, ainsi que tous les autres spoliés dont elle a retrouvé la trace, sont bien rangés dans des dossiers sur les étagères de son « Bureau de Mémoires ». Des archives qu’elle laissera sans doute à sa nièce. Pour conserver des traces. Qu'en fera-t-elle ? Ce ne sera plus son problème dans l’au-delà: le seul pays où elle sera réellement hors d'atteinte, sans peur du réveil en sursaut.Personne, de l'autre côté, ne la spoliera de son enfance.  Et où elle continuera de se rêver. 

     Dans sa roulotte pour l'éternité.

NB : Une fiction inspirée de cet article sur la spoliation des gens du voyage internés en France. Ils demandent aujourd'hui réparation. Leur demande soutenue entre autre par Robert Badinter. Cette vieille femme et les autres gens du voyage obtiendront-t-ils gain de cause à leur requête ? Ou quand les poules auront des caries ?

 

 

 

 

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