Lettre à un braqueur de prof

Bac Buzz avec mention très bien. Et du premier coup. Félicitations. Tu voulais être inscrit présent. Mission parfaitement réussie. Tout ton quartier est au courant de ta présence à ce cours. Ta ville aussi l’a appris. Pareil pour le pays, la planète, la toile… Mais tu as d'abord ordonné à être inscrit absent. Un lapsus révélateur. Étais-tu vraiment présent ?


      

Dooz Kawa - Le Savoir est une arme (Clip Officiel) © Dooz Kawa

 

              Bac Buzz avec mention très bien. Et du premier coup. Félicitations. Tu voulais être inscrit présent. Mission parfaitement réussie. Rare une présence en classe autant relayée. Tes parents, apparemment inquiets que tu sèches les cours, ont été rassurés. Tu étais bien présent au lycée. Tout ton quartier a été au courant de ta présence à ce cours. Ta ville aussi l’a apprise très vite. Pareil pour le pays entier, sur la toile… La preuve de ta présence dépasse nos frontières. Sur France Inter on a aussi parlé de toi ce matin. Une radio en plus très écoutée des profs. Tu es présent en direct sur de nombreux médias. Mais dans ta fébrilité de te signaler comme présent ta langue a quelque peu fourché. Une arme, même factice, peut occasionner des dégâts psychologiques. Mais, vraie ou fausse, elle obéit au doigt et à l’œil. Contrairement à la langue, plus difficile à manier. Parfois c’est elle qui appuie à ton insu sur la détente du cerveau. Et un mot perdu peut atteindre une cible potentielle. Tu as d’abord aboyé pour être inscrit absent. Un lapsus révélateur. Étais-tu vraiment présent ?

    Permets-moi d'en douter. Il me semble que tu es déjà absent sous ton crâne. Relégué au fond de ta « salle de classe intérieure»pour cause d’embouteillage. La place en grande partie occupée par de réels animateurs de télé-réalité, des rappeurs -rarement les meilleurs-avec des flingues de cinéma, parfois un ennemi public numéro 1 avec un vrai pouchka comme on dit dans certains quartiers, des pubs, des vidéos de cul, le dernier Smartphone en vente aujourd’hui mais à avoir hier pour ne pas être un blaireau ringard, le maillot de foot de M’Bappe présent en une de "Time", le clash du jour tout chaud quand Tu N'es Pas Couché... Beaucoup de gens et d’objets manufacturés tournent sous ta peau. Beauté et boue se télescopant à grande vitesse. Comment faire le tri ? Normal d'avoir le tournis avec un tel rythme de consommation d’infos. Vivre vite ou vide ? Une foule défile en permanence sur l'écran de ton enfance.

     Et toi où es-tu dans cet impressionnant flots d’images ? Au bord de l’asphyxie ? Une nouvelle notification te fait de l’œil sur ta page F.B. Où se trouve ta prof ? Et tes parents insistant tant pour que tu sois assidu au lycée ? Ils n’ont pas pu entrer dans ta tête. Trop de monde se bousculant à l’intérieur. Ils sont obligés d’attendre à la porte. Passer après tous les autres. Pourquoi sont-ils contraints de rester dehors ? Parce qu’ils n’ont rien à te vendre. Ni des fringues de marque, ni des vierges dans l’au-delà, ni te faire remonter les champs Élysées dans un car deux étoiles, ni te proposer un salaire plus élevé que celui au coin de ta rue... De très mauvais vendeurs ne faisant pas le poids contre les autres dealers de proximité ou cathodiques. Peine perdue de leur part de vouloir te proposer un trousseau de clefs pour ton cerveau et ton cœur. Pourtant ce sont les deux véhicules les plus performants du marché. Quand on apprend évidemment à bien les piloter. Pour inventer son voyage d'être.

     Me traiter de braqueur de prof juste pour une blague à la con ? Toi t'as jamais fait de conneries de jeunesse ? Qui t’es pour pour me juger du fin fond de ton écran? Que connais-tu de mes blessures et douleurs ? Rien. Je suis pour toi qu'un sujet d'actu avant le prochain qui va attirer ton regard. Tu me vois juste comme de la chair à réseaux sociaux. Du gibier facile à dégommer. Tu as déjà essayé de te mettre à ma place ? Et qu’est-ce que t’as fait concrètement pour m’empêcher de dégainer ce putain de flingue en classe ? En effet , tu as raison: pas grand-chose. Si ce n’est parler ou taper sur un clavier. Yaka ou yfautque… Un donneur de leçons après la bataille ; elle semble de plus en plus perdue. Bref, rien de nouveau à constater la dégradation que tous voyons. Juste aussi impuissant que les uns et les autres, du bas en haut de l’échelle. Sauf que certains sont braqués. Comme cette enseignante sur le terrain qui a été agressée. Contrairement à un grand nombre de beaux parleurs bien à l’abri derrière leurs murs des beaux quartiers. Des apôtres de l’accueil et du vivre ensemble -pour les autres- vivant dans l’entre soi. Ceux étiquetés de bobos, vivant dans les quartiers populaires, sont adeptes de la mixité sociale; rarement au-delà de la maternelle et primaire. Que faire alors si tout est foutu ?

     La question que celles et ceux, affairés sur le pont chaque jour, n’ont pas le temps de se poser. Assieds-toi ! Éteins ton portable ! Tu traiterais aussi ta mère de pute ? Tu me gonfles p'tit con ! Une réalité indéniable de rapports conflictuels dans tel ou tel établissement. Des conflits vécus en général dans des quartier avec une très faible imposition sur la fortune. La faute à qui ? Question trop complexe pour tenter d’y répondre avec un billet d’humeur. Toutefois force est de constater l’usure du corps enseignant. Même les plus motivés sont usés dans les quartiers cumulant les difficultés. Qui ne le serait pas à leur place à mouiller la chemise publique aux avant-postes de la République ? Combien de temps tiendront-ils à tenter encore et encore de colmater les brèches de l’école ? La cour de récré et les salles de classe sont noyées sous les flots sombres de notre époque. Des crues sous nos chères têtes blondes, brunes, rousses. Plus le réflexe des dirigeants le nez rivé uniquement à leur calculette dégraisseuse. Des comptables loin, très loin, des réalités scolaires hors de leur secteur ultra protégé. Alerte rouge sur les berges de l’école laïque et républicaine.

     Te trouver des excuses ? Sans doute qu’en creusant ton histoire on pourra en extraire. Comme le flingue invisible sur ta tempe et celle de tes proches confinés dans des quartiers et écoles ghettos. Ces braqueurs bardés de diplômes, armés de souris et d’algorithmes, qui vont œuvrer pour que tu préfères un flingue (factice ou pas) aux autres armes nettement plus puissantes. Celles te permettant d’affiner ta réflexion et vision des mécanismes de la société où tu vis. Des armes qui sont notamment à ta disposition dans les médiathèques où proposées par tes profs. Dont celle que tu as braquée. Pendant que tu paradais, une arme à la main dans ta classe, d’autres s’occupaient de la lutte des classes. Ils l’ont d’ailleurs gagnée puisque tu ne sais sans doute pas de quoi il s'agit. Et même oublié que tu étais d’abord pauvre et fils de pauvres. Même avec le dernier mobile ou Lacoste tout neuf. Réussissant à te diviser dans ton corps et ton quartier en couleur de peau, religion, sexe, minorité, communauté, etc. Pendant ce temps-là leurs mains fouillent dans la poche de tes parents. Comme ils l'ont fait avec leurs ascendants. Pour siphonner le plus possible le peu qu'ils ont. Bientôt leurs mains au fond de ta poche ?

     Ces braqueurs ou plutôt pickpocket en col blanc, avec sourires et slogans anesthésiants, sont comme toi: ils veulent être présents. Peser sur la balance de l’éphémère. Une présence beaucoup plus discrète et efficace que la tienne. Eux préférant les jetons de présence à plusieurs milliers d’euros des multi-nationales. Celles qui décident du sort économique de tes parents. Du remplissage de ton frigo, des vacances ou abstinence estivale au soleil du parking de Carrefour...Et de ton avenir. Leurs gosses ne fréquentent pas les mêmes écoles que toi. Ils ne braquent jamais de flingue sur leur prof. Parce qu’ils savent que le savoir est l'une de leurs meilleures armes. L'arme de la construction massive de soi et du monde. Ce que tu n’as pas compris avec ta grande réussite au Bac Buzz. L’arme était certes factice. Mais la balle déjà dans ta tête d’absent. Une absence où se mêlent sûrement haine et fragilité. Plus tout le reste indicible. Mais c'est toi, personne d'autre, qui a tiré cette balle sur ton histoire en cours de construction. Même si tu n'es pas responsable du monde qui l'a usinée. Une balle qui tourne en toi. Seul toi peut l'extraire avant des dégâts irréversibles.

    J’ai rien fait M’d’ame. C’est pas moi, c’est lui. Si, c’est toi. Toi, toi, toi… Vu à l’écran. Tu n’as aucune excuse. Acteur principal de ce court mais trash film d’animation matinale. Avec énormément de vues. Explosion sur le degré Richter du buzz. Une seule prise à suffi pour être pris en flagrant de quart d’heure de gloire renouvelé sans cesse sur la toile. Combien d’heure de gloire virtuelle mise bout à bout ? Une belle réussite audiovisuelle au vu du peu de moyens, en plus sans la moindre répétition. Tu ne peux nier ta présence avec ton flingue. Incontournable. Psys, sociologues, politiques, vont se pencher sur ton cas. Normal c’est leur boulot. Des professionnels vont t’étudier avec sérieux et le plus d’objectivité possible. D’autres, très heureux de ta prestation, vont pouvoir rajouter de l’huile sur le feu déjà très chaud bouillant dans les quartiers populaires. Toujours les mêmes. Je suis pas raciste mais…

        Expliquer ? Tortiller du synonyme pour éviter de dire que le collégien qui tient l’arme est noir ? Trop tard. Sa couleur de peau déjà devenue virale au pays des bas du front. Ne pas en parler pour éviter de garnir leur soupe à la haine ? Rappeler qu’avant d’être noir, il est d'abord de la couleur de la connerie ? Une grosse connerie, certes explicable, mais totalement inexcusable. À quoi bon tenter d’éclaircir quoi que ce soit. Les flingueurs des médias et des partis politiques ont déjà sorti leur armes. Elles pas du tout factices. Plus tous les commentaires haineux sur le Net. Continuer de contextualiser ton acte et essayer de débattre plus en profondeur ? Autant pisser dans un violon qui s’est déjà emballé en suite pour haine et confusion sur les réseaux sociaux. Tu aurais mieux fait de rester sous ta couette. Ta présence en cours n’a servi que ceux qui te détestent ou se servent de toi pour alimenter leur petit commerce xénophobe. Ils ont dû beaucoup apprécier cette scène de violence dans un collège public. Un cadeau en connerie massive pour tes pires ennemis. En lice pour le prix d’interprétation du film le plus utile à la fachosphère?

    Vouvoiement ou tutoiement ? J’ai hésité avant de t’envoyer cette lettre que tu ne liras sûrement pas. À part peut-être une erreur d’aiguillage. Opter pour le vouvoiement créant une certaine distance ? Je dois t’avouer avoir débuté cette lettre par le vous. Surtout ne pas te tutoyer comme les démagos qui t’aiment beaucoup mais font tout pour que leurs gosses ne soient pas inscrits dans le même collège que le tien. Ou le tutoiement de certains flic qui vouvoieraient un fils de ministre ou de people. Pourquoi avoir renoncé au vous ? Car cette lettre m’est aussi adressée en partie. Certes pas à celui que je suis devenu. Mais à l’autre que j’ai été. Et suis toujours au fond. Sans l’intention de le larguer ou le toiser avec le regard méprisant de celui qui sait ou croit savoir. Perdurent les doutes et les interrogations du fils de prolos et de la BM (bibliothèque municipale) à perpétuité. Élevé aux bouquins et à la radio sur la table de la cuisine. Plus toute la poésie et connerie de la noblesse populaire. Ni pires ni meilleurs que les passagers des autres classes sociales. Chacun ses madeleines et terrains de jeux. Avec néanmoins une différence de poids se révélant en fin de mois.

     Nous sommes sans doute issus du même milieu. À une quarantaine d'années de distance. Pareil pour la majorité de mes potes d’enfance. Certains maniaient d’ailleurs le calibre. Jamais en salle de classe. Avant c'était mieux ? D'aucuns l'affirment. Chacun voit toujours «mieux» à sa porte. Cela dit, impossible donc de me vouvoyer ou donner du vous à mes amis d’enfance. Ce qui n'empêche pas mon respect pour ce gosse que j’ai été et ses copains de banlieue traversant parfois mon miroir. Sans nous dédouaner de certaines de nos conneries et impasses. Le même respect que pour tous les habitants de ces quartiers toujours sur le gril des médias et politiques. Chauffeur de taxi, boulanger, épicier du coin à toute heure, plombier, médecin, enseignant, animateur sportif, artiste, cantonnier… Tous répondent présent à l'appel pour faire tourner la machinerie de ce pays. Comme sûrement tes parents luttant pour remplir les assiettes familiales et t’envoyer au lycée te remplir le crâne. Des acteurs du présent.

    Expédier une lettre à ta prof ? C’est elle qui a le plus trinqué. Pourquoi pas lui écrire ? Même si les mots, fussent-ils les plus brillants et émouvants, ne changeront rien au traumatisme qu'elle a subi. Que lui dire? Si ce n’est répéter les mêmes choses tournant en boucle depuis son agression. Inutile donc de lui ressasser ce qu'elle a déjà entendu. En plus c'était à toi que je voulais m'adresser en priorité. Une bouteille à la toile numérique envoyée à un jeune inconnu passant et repassant sur la toile. Difficile d’ignorer ton ultra-présence. Ta prof était aussi une inconnue avant la scène devenue virale. Je ne la connais pas plus que toi. Autant d’individualités chez les profs que parmi les élèves. Tu es unique. Comme elle. J’ai juste envie, en passant, de lui tirer un rapide coup de chapeau. Même si les chapeaux n'arrêtent pas les balles et n'empêchent pas l'usure. Être prof n’est pas un métier si simple. Surtout de nos jours. Contrairement à ce que d’aucuns prétendent face caméra ou dans les dîners en ville. Les mêmes souvent incapables d’autorité avec deux gosses à la maison. Merci à elle et ses collègues. Les héros éreintés de la République du Savoir.

     Pour conclure, je voudrais te faire lire une autre lettre. Beaucoup plus forte que celle-ci écrite à chaud. La lettre ci-dessous d’un fils de pauvre à son instituteur. Un homme nommé Albert Camus. Peut-être que tu as déjà vu son nom d'écrivain sur une couverture de livre ou au fronton d'un collège ou d'un lycée. En plus de son courrier, tu trouveras en lien la réponse de son instituteur. Sait-on jamais; un jour, avec le recul des années et d'autres armes entre tes mains, tu écriras un mail ou une lettre à la prof que tu as braquée… L'avenir le dira. En attendant, si tu lis les courriers entre ces deux hommes, mon billet de blog n’aura pas été si vain. Petit semis numérique. Sûrement encore une proposition naïve de lecture qui n’aboutira pas. Un blogueur hors sol et sans solutions concrètes à apporter. C'est vrai. Quoi d’autre que le loto de l’utopie pour ne pas totalement désespérer notre siècle majeur ? Un siècle à peine plus âgé que le lycéen que tu es. Revenons à la salle de classe d'où tout est parti. Le courrier de Camus a d'abord été vécu dans son école. Avant d'y revenir en mots des décennies plus tard. Sa lettre désormais dans ton camp. À toi de la lire ou pas. Même si, ni elle, ni personne, ne te sortira de ton absence.

     Que toi à vouloir t’inscrire au présent.

 

 La lettre d'Albert Camus à son instituteur.

b4hqyzbciaezj0t
              Et quelques extraits de la  réponse de l'instituteur  à son ancien élève.

Deux lettres à lire dans les collèges et les lycées ?

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.