«Jours meilleurs» à vendre

Encore des dealers d’espoir. Je les repère de loin. Tout à fait normal après plusieurs décennies de pratique. C’étaient déjà les dealers de mes parents et grands-parents. Leurs fournisseurs de « jours meilleurs » à domicile. Mes parents y croyaient. Et moi, je croyais en mes parents. C’était donc sérieux. Une parole importante. Leur ouvrir encore la porte ?

           

 © Marianne A © Marianne A

 


                                                          Du latin digressio, de digredi (« s’éloigner »).

 

                 Encore des dealers d’espoir. Je les repère de loin. Normal après plusieurs décennies de pratique. C’étaient déjà les dealers de mes parents. Leurs fournisseurs de «  jours meilleurs » à domicile. Mon père et ma mère les écoutaient dans le salon ou à la cuisine. Côté ondes ou images. Mais toujours une écoute dans un silence religieux. Fallait la fermer sinon ça pouvait barder. Toute petite, je me contentais de me taire. Jouant à me boucher les oreilles et faire des grimaces aux voix de la radio et de la télé. Me moquer d'elles et de mes parents jouant à chat statue. Parfois, ils me faisaient peur. Si tendus. Comme si le monde pouvait s'écrouler à tout instant dans leurs yeux. Puis, au fil du temps, j’ai fini moi aussi par écouter ces voix. Faire comme les grands pour grandir à mon tour. De la même manière qu’avec la clope et d'autres gestes pour passer sur la rive des adultes. Jusqu’à imiter, sans m’en rendre compte, l’air concentré de mes parents en écoutant des voix venues de là-haut, à Paris. Démocratie. Justice. Nés tous égaux. Partage des richesses. Plein de mots que j'entendais sans vraiment en connaître la signification. Mais mes parents y croyaient. Et moi, je croyais en mes parents. C’était donc sérieux. Une parole importante.

      Et moi aussi, j’ai cru à ces voix. Une parole de gens qui savaient. Des gens si cultivés, si diplômes, se courtois, si… Et une langue parfaite. Pas du tout celle du quartier. J’étais très étonnée que des inconnus puissent nous connaître aussi bien. Sans nous avoir jamais rencontrés. Comment faisaient-ils pour être aussi intimes ? Savoir ce dont mes parents et moi, on rêvait ? En réalité, ils étaient souvent attablés avec nous. Notamment pour le petit-déjeuner et le dîner. Et le midi, le week-end et les vacances. Des proches à distance de la famille. Leurs mots étaient ceux qui tournaient dans ma tête sans sortir. Me parlant de l’intérieur de moi. Tous les trois aimantés par leur parole. Ils ont promis dans la cuisine, dans le salon, parfois au marché, puis ils sont partis. Et nous sommes restés. Avec leurs promesses. Indéniable qu’elles m’ont tenu chaud. Avant que le froid revienne. Les mots se sont gelés à nouveau en moi. J'étais redevenue muette face au monde. Plus déçue qu’en colère. Une sorte d’indicible tristesse. Celle de la trahison. Comme à un enfant à qui on a promis quelque chose. La mémoire de l’enfance s’estompe comme le reste, sans jamais s'effacer entièrement. Tout reste inscrit dans sa chair. Surtout les chairs trahies à la période des premiers enchantements. Mais pas mort d’homme ou de femme. Après tout, que des mots. Jour après nuit, le temps a posé son revêtement. D’autres choses à penser et faire au quotidien. Les promesses ont fini comme des images d’un été jamais vécu. Ni oublié. La carte postale des jours meilleurs pas encore reçue.

       Puis ils sont revenus. Cette fois, j’étais sur mes gardes. Guère envie de m’écraser encore sur le plancher des désillusions. Ils ont parlé. Je les ai écoutés. Méfiante. De moins en moins méfiante. Pourquoi rester tendue ? Surtout que ces gens très occupés m'accordent de leur temps. Mes mots se dégelaient un à un avec le souffle de leur voix. Retour du printemps de tous les possibles. J’ai commencé à avoir chaud. Une chaleur des pieds à la tête. De douces bouffées d'espoir. Comme toutes les fois où j’y ai vraiment cru. Avant de... Cette fois, ce serait la bonne. Puis ils sont repartis. Et moi toujours assise à la même place. Celle de l’attente. Plus de nouvelles. J’ai fini par ranger leurs mots chargés de beaux lendemains. Sur les étagères où mes parents les entreposaient avant moi. Mes grands-parents aussi. Notre serre familiale à espoir. De belles promesses bien au chaud sous ma poitrine. Avec éclosion d’un beau bouquet. Les quatre saisons sont passés. J’ai attendu. Peut-être plus de temps que pour les autres promesses, me suis-je dit. Le chantier des jours meilleurs est plus long que tous les autres. Une rêveuse sûrement trop pressée. J’ai laissé passer une autre tournée de saisons. À attendre à ma fenêtre. Toujours nul bourgeon de jours heureux à l’horizon. Nouveau revêtement de jours et de nuits sur leur belle parole. J’avais repris le fil de mon histoire. Ni heureuse, ni malheureuse. Une histoire semblable à des millions d’autres. Une majorité de croyants. Des fidèles des ondes et des images. On est de beaux moutons, grognait un voisin. Pourquoi se gêneraient-ils de nous tondre ? On leur tend notre couenne d’esclaves. Mes parents ne supportaient pas son constat pessimiste. Ni moi. Nous préférions y croire. Toujours ça de gagné. Ou de moins perdu.

          Pourtant, j’ai fini par exploser à l'un de leur énième retour. Quel culot. Revenus comme si de rien n’était. Avec encore de la bonne parole à distribuer. Un stock apparemment inépuisable. Comme leurs larges sourires et réponses à tout.  Je leur ai craché à la gueule avant de claquer la porte. Ils sont revenus encore. Je n'ai pas ouvert. Juste des insultes à travers la porte. Les autres fois, je suis restée muette. Ils ont frappé et sont partis. Depuis, je ne leur ouvre plus. Ni quand il frappe, ni a la télé ou la radio. Pas non plus dans les journaux papier ou sur les tracts distribués ici ou là. J’écoute surtout de la musique. Ou le silence quand je peux en trouver. Mais plus aucune colère contre eux. Pourquoi leur en vouloir ? Personne ne m’a obligé à les croire. Ce serait comme en vouloir aux auteurs de conte de fées ou d’autres fictions. Je ne vais pas me mettre à porter plainte contre le père Noël et Dieu. Ni en l’amour qui m’a souvent anesthésié la tête et le cœur avant de me réduire en larmes. Ça m’a fait aussi plaisir d’y croire. J’y ai trouvé un bénéfice. Certes différent de celui des dealers d’espoir. Vraiment là pour nous apporter leur aide et soutien ou juste pour que nous les aidions à trouver une bonne place ? Je me suis posé la question. Jusqu’à douter et penser que je basculais du mauvais côté. Me retrouver avec celles et ceux qui ne croient plus en rien et pensent « tous pourris ». Surtout ne pas tomber dans l'aigreur des bras baissés et du rien ne changera. Important de me ressaisir. Chaque fois je me remettais à balayer mes doutes. Revenir du bon côté. Qu’est-ce que j’en pense aujourd’hui ? Rien. Ou pas grand-chose. Concentrée à tenter de survivre du mieux possible. En apnée sous le revêtement du temps qui file.
  
       Entre temps, d'autres dealers sont arrivés dans mon décor urbain. Débarquant à l'angle de ma jeunesse. À 16 ans et des poussières blanches sur une cuillère chauffée sur une flamme de briquet. Les promesses de l’héroïne tenues dans nos veines. Sauf quand la came était mauvaise. Certains en crevaient. Mais tout était concret. On avait toujours quelque chose de palpable. Dans le sang et la tête. Même les dealers de came tenaient leurs promesses. À croire qu’il n’y a que les politiques qui vendaient que du vent. En tout cas, tous ceux que j’ai vus et entendus depuis plus d’un demi-siècle. Presque tous les jours à la radio de la cuisine familiale ou à la télé du salon. Bien sûr, il y a eu quelques avancées. De belles choses. Indéniable progrès. Mais pas pour le quotidien de gens comme nous. Certes vulgaire de vouloir comparer le gras de nos histoires à ras du sol, notre banalité crasse, à de tels bonds pour l'humanité. Pas dans la même cour de la grande histoire. Que des égoïstes rivés sur leurs petits désirs mesquins d’aller mieux ici et maintenant. Je suis mauvaise langue. Il y a eu du changement pour nous. Rien que dans ce quartier. Nous sommes nombreux à être témoins. Un changement vers le pire. Qui a tenu finalement ses promesses ? Les dealers de came, de bagnoles, de smartphones… Et de cet ordi sur lequel je dégueule des mots inutiles. Que Dieu et les politiques qui sont une arnaque ? Votez ou priez ça donne le même résultat. J’ai fait les deux. Mes ascendants aussi. Ma mère, avant que sa mémoire s’émiette, n’a jamais cessé de prier et voter. Aujourd’hui, elle ne parle plus d’élections ni de religion; plus que la mort et son enfance dans ses rares mots sur ses lèvres sèches. S’abstenir et ne pas prier, c’est au fond la même chose. Je suis devenue une athée de Dieu et des urnes. Sans empêcher qui que ce soit de croire en ces deux religions. Restée une femme profondément laïque. Pour moi, c’est non, niet, nein, no, nada… Même pas une agnostique du vote blanc. Que reste-t-il alors pour ne pas sombrer dans le vide ? Quelles branches auxquelles continuer de s’accrocher ?

   La poésie et le sexe. Depuis mon arrivée ici, je suis plus adepte de la première. Même si de temps en temps, devant un beau corps d’homme à la télé, croisé au supermarché, mes paupières se ferment et mes doigts jouent entre mes jambes. Mais rien ne remplace un corps d’homme dans son lit ou ailleurs. Draguer ? Le miroir me dit que j’ai de beaux restes. Certains regards confirment son constat. Mais, en même temps qu’une perte de confiance en moi, mon corps s’est déprécié à mes yeux : plus digne de se frotter à un autre ? C’est surtout le clavier ma branche principale. Sans lui, je serai morte. Ou entièrement folle. Rien à voir avec ma folie en pointillé dangereuse pour personne. Pas un jour sans cracher du texte au km. Prose ou poésie ? J’en sais rien. Et puis je m’en fous. Peu m’importe l’orthographe, la concordance des temps, et le balai dans le cul du dictionnaire. C'est fini le temps du flip de la note d’une rédaction devant un prof et une classe. Plus d’orientation en fin d’année. Pourquoi écrire ? Pas pour briller où être lu. Juste maintenir le cœur hors des larmes. Pour ne pas le noyer sous un Niagara salé. En fait, j’ai dit n’importe quoi pour les politiciens. De la colère balancée sans réfléchir. C’est vrai que je n’ai plus confiance en eux. Mais je suis toujours intéressée par la politique. Parce qu’on ne peut faire autrement. Elle est comme une forme d’oxygène pour respirer ensemble. Sans elle, nous serions tous asphyxiés. Déjà que la planète crache ses poumons. Et qu’on marche tous avec des masques et de la méfiance plein les yeux. J’en étais ou déjà ? Ma prof de troisième écrivait « trop de digressions » sur mes copies. Avec Betty, on avait regardé dans le dico pour la définition. Nom féminin. Développement oral ou écrit qui s'écarte du sujet. C’est la définition de mon histoire. Écartée volontaire. Une digressive. De plus en plus discrète.

         Plus d’espoir. Ni Dieu, ni urnes. Et pas non plus de patrons. Avec ni et pas, on ne va pas très loin. Autant s’arrêter tout de suite. Avaler la boîte à pilule anti-insomnies. Pourtant, quoi que je pense et écrive, même si c’est sombre et à côté de la plaque ; il reste un fond d’espoir en moi. Irréductible. Sinon je ne passerai pas mon temps à écrire. Ni essayer de penser. Bien qu’il s’agisse d’un chantier ouvert sur du chaos. J’écris en fait pour me taire. Fermer ma grande gueule. Que sort-il quand je l’ouvre ? Une putain de lucidité. Rien d’autre. La lucidité d’une femme qui a sans doute trop cru. Les paroles, les slogans, les manifs… J’ai beaucoup donné. Fini pour moi tout ça. Le monde a perdu une de ses réparatrices. En tout cas tenter de le réparer. Néanmoins nulle intention de pourrir l’espoir des autres. Notamment des plus jeunes. Pas parce que je n’y crois plus que les autres n’auraient pas le droit d’y croire. Pour ça que je ne dis plus rien. Trop de colère et déceptions dans le son de ma voix. Me contentant donc d’un petit sourire et le silence. Laisser parler. Pourtant, malgré les désillusions et claque dans la gueule, je suis restée au fond une gosse toujours prête à croire. Pourquoi encore porteuse de naïveté au cœur de la lucidité ? Pour continuer de s’émerveiller. Ne serait-ce que très peu et en solitaire. Rester une femme de 57 ans un minimum enchantée. La seule différence est que j’anticipe la gueule de bois des désillusions. Et que je reste muette. Ma colère sous cloche. Sauf sur ce clavier. 26 lettres qui me tiennent debout. Funambule sur le fil entre désillusions et réenchantement.

   « Tu peux en vouloir qu’à toi. »

       Ce que me dit ma copine Betty quand je me plains. Ce n'est pas son prénom. Mais elle l’a choisi. Gosse dans le quartier, elle et moi, on s’amusait à changer de prénom. Ça rendait fou de rage nos parents. Comme si on leur échappait. Et ils n'avaient pas tort. C’est ce qu’on cherchait. À échapper à ce qu’on n'avait pas choisi. Betty l’a même rajouté sur son état-civil. Officiellement devenue Betty. Moi, j’ai repris mon prénom de naissance. Même si je l’aime pas du tout. Le jeu était fini pour moi. Betty continue de jouer.

     « Pour réussir dans la vie, soit tu suces les bonnes bites, soit tu cires les bonnes pompes. Parfois faut faire les deux. ».

      C’était la devise de Betty. Avant même d’avoir couché avec un homme. Encore un truc venu de sa tante persuadée que tout se négociait au lit ou en courbettes. Contrairement à mes parents qui ont toujours cru à l’école et à l’égalité des chances républicaines. Ayant tout misé sur leur fille unique. Une boule de nerfs transformant même un tabouret en rocking-chair. Nulle à l’école. À seize ans, ma première paye. Je détestais sa tante. Son parfum était « J’aurais dû ». Pas pire odeur que celles des regrets. Empuantissant les autres autour comme le graillon d’une histoire ratée. Une belle femme de 58 ans qui ne laissait pas indifférente les mâles du quartier. Très sexy. Mais bourrée de rides sous la peau. Une teigne aigrie. Betty était déjà en repérage de bons plans d’avenir en boîte de nuit. Pendant que je dansais. Des heures durant. Jusqu'à m'oublier. Plus qu’un corps essoré sur une piste de danse.

     J’en ai sucé des bites. De toutes sortes. De minuscules jusqu’ à des géantes. Mais que pour le plaisir. Par contre impossible de réussir à cirer des pompes. J’ai pourtant essayé. Certes très peu de temps. J'ai vite compris que je n’avais pas ce talent. Et en plus aucun plaisir à le faire. Ma gueule finissait toujours par s’ouvrir très large. Et la porte se fermer dans mon dos. Pas plus d’un an ou deux dans mes boulots. Sans doute pour ça que j’ai fini sans toi ni fric. Contrainte de revenir au pays de mes premiers pas. Un lieu où je m’étais jurée de ne plus revivre. En espérant désormais que ma mère vivra le plus longtemps possible dans son Ehpad. Pour profiter de son logement en location. Celui où vécurent aussi mes grands-parents.

   « Quand t’es propriétaire, t’es plus la même. Comme si t’étais devenu quelqu’un. L’impression de… Comment te dire ? De plus être assise sur du vent.».
      Betty a acheté un pavillon. Elle a même une piscine. Chaque année, je vais jouer la gardienne quand elle part en vacances avec son mari. C’est pareil qu’ici. Sauf qu’il y a des rez-de-chaussées sur des km.
« Moi, je veux tout et son contraire. Une insatisfaite. Y me faut toujours le nouveau truc à la mode. Toi, on dirait que… Te vexe pas. On dirait que tu veux rien et son contraire. ».
      Je m’étais vexée. Elle m’avait rappelé. J’ai décroché deux ans plus tard. Betty avait conclu la conversation de réconciliation par : « Le contraire de rien et de tout, c’est pareil. Tu crois pas ? Finalement, on est pareils. ». Betty n’a pas de colère en elle. Ni rancœur ou haine. Je l’envie. Elle ne perd pas de temps. Les deux pieds dans l’instant.

 Nouveau coup de sonnette. Je sais pourquoi ils sont là. Pour mon bien. C’est fou le nombre de gens qui aiment les gens comme moi. Avec pas-grand-chose en poche, mais on est beaucoup. Combien pesons-nous en agios et dans les urnes ? Lourd, très lourd. Les saisons d’amour pour le petit peuple sont récurrentes. Le pic, c’est pendant les fêtes, les soldes, et les élections. Les vacances aussi pour délocaliser notre caddie quotidien. En plus, maintenant, il y a des algorithmes. J’ai plus cinquante ans, au RSA, revenue chez maman, célibataire… Ils savent tout. Jusqu’à me proposer des mecs à quelques km de mon pieu. Certains sont pas mal. Je me contente pour l’instant que de regarder. Les nouvelles vont en tout cas très vite. J’ai même des propositions pour mes obsèques. En ce moment, c'est la saison des élections. Ça s’agite partout. Suffit de lire les unes des journaux. Encore me faire accuser d’être du côté des néo-fascistes. Le temps de la culpabilisation commence. J’en ris intérieurement. Même si ce n’est pas drôle du tout. Au contraire. Une catastrophe sur le feu depuis des décennies. Plus que l’ironie pour faire barrage au cynisme.

     Leur ouvrir ou pas aux vendeurs de «meilleurs jours»? Je sais ce qu’ils vont me dire. Que l’emballage qui change. Mais ça me changera de l’écran ou de la radio.

     J’ai ouvert la porte.

    Un homme et une femme

   Café ?

   Thé ?

    Bière ?

     Deux trentenaires d’aujourd’hui. Comme on en voit à la télé. Tous les vendeurs et vendeuses se ressemblent. Qu’ils vendent des Smartphone, des bagnoles, des jours meilleurs… Tous ont la même tête. La gueule des écoles qui les ont formés. Même ceux qui n’y sont pas allés finissent par leur ressembler. Tous avec la même gueule. La gueule de notre époque. Des gens super cool et ouverts sur le monde. Comment ne pas aimer des individus aussi aimables et attentionnés. Et qui en plus veulent s’occuper de nos petites douleurs.

    Je les écoute sans les interrompre.

    « Je vous bien que vous êtes du dubitative. Qu’on vous la refera plus. Et vous avez raison. Faut être réaliste. ».

   Il sourit.

  Tous deux échangent un regard.

    Elle s’éclaircit la voix.

   « Nous ne venons pas vous vendre de l’espoir. Espérer ce n’est pas vivre. C’est attendre. Il faut arrêter de tout miser sur l’espoir. L’espoir est une escroquerie. Facile de vendre de l’avenir. Il suffit d’un bon papier cadeau et une bonne com. Mais rien de concret au fond de la boîte. Revenir au présent. Nous préférons le présent.».

  Belle prestation verbale. Je me frotte la joue. Ces deux nouveaux dealer sont vraiment très bons. Je crois que ce sont les meilleurs depuis très longtemps. Les cours de vente d’illusions doivent être plus poussés.« Merci beaucoup pour votre accueil. Et votre écoute. N’hésitez pas à nous recontacter si vous avez besoin d’éclaircissements. Nous reviendrons vers vous. ». Ils m’ont laissé des documents et leurs cartes de visite. Je les ai raccompagnés.

      Puis je suis allée à la fenêtre. Tous deux traversaient la cour. Une démarche sûre. Je les ai suivis des yeux. Un smartphone ? Une assurance-vie ? Un monde meilleur ? Une pizza achetée et une gratuite ? Un abonnement à Netflix ? Des volets roulants ? Je me creuse la tête.

     Que viennent-ils de me dealer ?

    Me revoilà seule. J’allume la télé. Incroyable ! Tous les deux sont à l’écran. J’ai rêvé ou quoi ? Impossible de les voir en direct alors qu’ils sortent à peine de chez moi. Un coup d’œil à la table : deux tasses et une cannette de bière. Réalité ou délire de la digressive ? La voisine du dessus et son mari venus boire un coup ? J’éteins la télé et gagne la cuisine. Ma pièce préférée. Comme quand j’étais au collège. Betty et moi y fumions des pétards en écoutant de la musique. Je m’assois et allume la radio. Ce n’est pas possible. Ce sont eux qui parlent. Répétant les mêmes phrases que je viens d’entendre. Sont-ils réellement attablés dans le salon ? Peu importe s'ils sont de chair et d’os ou de plasma et ondes. Ils sont chez moi tous les jours. Chez tout le monde du matin au soir. Avec le trousseau de clefs de notre histoire ? Non. Même s’ils ont quelques clefs. Rien de plus simple que de changer les verrous. Ou ne plus les laisser entrer quand ils le décident. Nous avons encore le choix.

     « Faut t’en prendre qu’à toi. Trop facile de croire qu’il y a des forces qui écrasent les plus petits et fragiles. Dominants et dominés. Des trucs dépassés tout ça. On dirait que c’est comme une religion. Étrange pour quelqu’un comme toi qui arrête pas de dire que t’es athée. Bouge ton cul et tu avanceras. Attends pas tout des autres. Regarde moi. Je me suis battue. Et j'ai réussi.».

       Betty a encore raison. Je suis seule responsable de mon retour dans ma piaule d'enfance. Mais elle fait erreur sur l'écrasement. Il existe. Même si elle l’oublie dans sa piscine. Et dès qu’elle dégaine sa CB. Le poids de l’écrasement dans la majorité des regards. Un poids accentué avec l’arrivée de ce putain de virus. Personne ne l’a inventé dans un labo. Même s’il sert à certains. Aujourd’hui, comme toujours, on a trouvé une façon d’occulter l’écrasement social. Devenu presque un mot ringard qui fait ricaner. Comment le ringardiser et l'occulter ? En émiettant les combats. Des combats légitimes ( ma douleur plus importante que celle du voisin ? ) mais qui servent de diversion et division. Pour que, in fine, personne ne remette en question le fric sans scrupule. C’est le seul écrasement capable de tous nous foutre en l’air. Jetés avec la flore et la faune dans une déchetterie qui sera cramée dans quelques millions d’années par le soleil. Le libéralisme carnassier serait-il plus grand prédateur de la planète ? La réponse dans notre époque.

       Quelle solution pour aujourd'hui et l'avenir ? Sans doute pas qu'une seule.  L'une des solutions est-elle à l’intérieur de chaque individu ? Comme le préconise Betty d'une certaine façon.  Dans la poche de son histoire. Une sorte de clef de soi. Et l'autre sur son trousseau. Toutes sortes d'autres. Une clef isolée comme celle de ma vieille copine Betty n'ouvre qu'une porte. Celle d’un mur. Que faire pour ne pas se laisser enfermer ? Et rester ouvert sur le monde et les autres. Même en période de masques et de gestes-barrières contre le virus. Et avant de de nous demander de faire barrage contre les méchants. Rester du bon côté en votant là où la presse nous dira de voter. Elle a déjà commencer à nous donner des pistes. Faudra bien écouter les conseils de Papa et Maman défendant les valeurs de la République. Contre le virus brun sorti du ventre fécond des sondages. Un barrage récurent depuis une quarantaine d'années. Que faire pour ne plus se laisser enfermer ? Une question elle aussi récurrente.

      Inventer ses propres clefs ?

 

NB : Cette fiction est inspirée de la une de Libé du Week-end. La saison de culpabilisation des électeurs et électrices est ouverte. Une auteur traitera-t-elle encore de salaud  les abstentionnistes et ceux refusant de jouer encore  les « castors de barrages républicains » ? Comme elle l'avait fait dans les pages de ce même quotidien.  Affaire à suivre…

   Un texte inspiré aussi de plusieurs femmes et hommes. Beaucoup auront autre chose de plus urgent que de faire barrage. J'ai pensé en particulier à une femme qui a aujourd’hui soixante ans. La meilleure élève du collège de notre quartier populaire. Mais nécessité faisant loi… Elle a sauté sur la première paye. Pas la seule dans ce cas. Une majorité de citoyennes et de citoyens sans volonté de réussir ?

 

 

 

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