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Quelques mots sur un mur. Une phrase qui a été déposée à hauteur de regard. Elle est écrite avec des petites lettres de couleur noire. Une écriture à l’ancienne. Comme tracées sur les lignes d’un cahier invisible. Un message passant inaperçu parmi les autres tags et les nombreuses inscriptions dans une grande ville. Pas le genre de graffiti à être pris en photo. Quelle est l’histoire de la main ayant laissé une part d’intime dans une rue ? Une certitude: quelqu'un cherchant à se semer. Une femme ? Un homme ? Autre genre ? Peut importe. Tout est là. Dans une sorte de geste urbain. Juste pour témoigner des motivations d’une écriture. Sans chercher à s’étaler. Ni occuper tout l’espace.
A rebrousse étalage de notre ère bruyante. J’ai fait ça, je vais là, regardez comme on dit ou écrit du bien sur moi, voyez comme je suis talentueux ou talentueuse, en plus généreux ou généreuse… Mon nombre de followers en est la preuve. Suivez-moi vous aussi et vous ne serez pas déçu. Si vous avez aimé , n’hésitez pas à me suivre et me liker pour être au courant de toutes mes nouveautés. Quand partager est devenu le masque de promotion. Nos nombrils et ego sont très souvent de sortie. Avec un besoin de toujours en rajouter sur soi et sa petite vitrine mobile. Une période fort bavarde. Ce blog n’y échappe pas. Et moi non plus. Apprendre à se taire ? Peut-être ça l’avenir. Ce qui sauvera notre siècle. Et peut-être notre espèce en train de s’étouffer. Tellement gavée de communication. Comment éviter l’étouffement ?
En essayant de retrouver le silence. Ne plus s’ébruiter en boucle. Cesser de croire que sa trajectoire de mortel a toujours de l’intérêt pour l’autre. Difficile d’opter pour le silence quand on a pris l’habitude de vouloir à tout prix faire du bruit avec son histoire, pour être vu et entendu. Que ce soit sur Twitter, Instagram, des blogs, et d’autres miroirs numériques. Des années à faire la promotion de sa présence au monde. Pourquoi une telle mise en vitrine de soi ? La trouille de ne pas « en être » ? Inquiet à l’idée de se retrouver sur le bas-côté des écrans ? Profiter de cet outil qui offre à chaque internaute la possibilité de son quart d’heure de célébrité ? Laisser sa trace virtuelle avant de finir en poussières ? Se battre pour ne pas sortir des radars postés sur la toile ? Sans doute plusieurs raisons mêlées. Des milliards de commerciaux de leur chantier de vie ?
Pourtant quel bel outil arrivé entre nos mains. Après Gutenberg. Un outil plus puissant que l’imprimerie ? Sans doute. En tout cas, il n’est pas élitiste. Grâce à cet outil, quasiment n’importe quel individu peut accéder à une énorme masse d’informations. Pouvoir se promener avec une bibliothèque - à rallonges - mobile dans sa poche. Indéniable que le numérique est un outil démocratique. Guère un hasard si les dictateurs ou les élus autoritaires veulent le brider, et même couper le robinet à infos pour leur population. Fini le temps des autodafés de livres à cause de leur dangerosité pour tel ou tel régime. Le papier ne recèle plus de grands dangers. Même les journaux à très fort tirage ont de moins en moins de poids sur les opinions publiques. Jamais une élection ne se gagnera avec du papier. Contrairement à Twitter, Tik Tok, etc.
Toutefois, ce nouvel outil a beaucoup de défauts. Bien sûr la boue, la merde, la haine, les fake-news, qui sont déversés sur les réseaux sociaux. 24 heures sur 24. Des dégueulis camouflés ou non derrière un masque. Que le bas du panier numérique à se lâcher de la sorte ? Non. Des intellectuels, des politiques, des médecins, alimentent aussi de leur boue ce fleuve traversant toute la planète. Un autre de ses défauts est le savoir sans apprendre. D’un clic, on a la réponse à une question. Idéal pour briller lors d’un repas. La course à l’index sur écran qui saura le plus vite. Mais le savoir ne se borne pas à une réponse en temps réel. Même hyper puissants, les moteurs de recherche ne proposent pas une pensée et sa trajectoire - souvent tortueuse et ponctuée de doute. Fort heureusement, la réflexion ne se borne pas à une réponse googlisée. Ne pas savoir - en temps réel - deviendra-t-il bientôt le luxe d’une minorité ? Affaire à suivre...
La main qui a laissé sa trace a-t-elle été aidée par l’écriture ? Une question que certains passants et passantes se sont peut-être posée. J’avais fait marche arrière sur le trottoir pour m’arrêter devant le mur. Immobile. Comme envoûté par cette phrase. Une poignée de mots pour exprimer une détresse. Celle d’un être en souffrance accroché à l’écriture comme à une bouée de sauvetage. Peut-être que ma projection était exagérée. Rien de très grave. Juste un petit coup de déprime passager. Ou l’envie de faire un bon mot. Mon instinct me traduisait autre chose. Je sentais que l’écriture de ces mots était liée à une douleur profonde. Mais rien de sûr. Dans tous les cas, une phrase sans visage qui nous donnait une leçon d’élégance. Pas d’étalage comme certains tags immenses et bourrés de couleurs voyantes. Sujet, verbe, discrétion. Sans avoir opté pour le silence. Au contraire.
Une parole forte. Beaucoup d'interrogations en une économie de mots. Notamment sur la difficulté d’être. Et une forme de solitude. Comme celle qui peut pousser à venir écrire sur un mur. Une ombre qui a décliné son « je » dans l'espace public. Sans doute en écho avec toutes les phrases écrites par la même main, sur papier, écran, ou les deux supports. Une invite à tous les individus « à s’écrire » pour garder une trace de leur passage ? Juste le plaisir de sortir ses mots dans la rue ? Des questions auxquelles même le plus puissant des moteurs de recherche ne pourra répondre. Et tant mieux. Cette phrase dans la ville gardera son mystère. Sûrement que l’inscription a été érodée par le temps ou effacée par des produits nettoyants. Juste un éphémère offert aux regards passant. Mais des interrogation perdurent.
Sur le sens de la phrase. Que voulait-elle bien vouloir dire ? Quel message caché ? Même avec le recul, cette phrase demeure obscure. Une écriture en cavale de soi ? Planter des mots pour faire germer son histoire ? Écrire pour s’aimer ? Nombre de possibilités d’interprétations s’offrent à l’œil-lecteur. J'ai essayé d’imaginer le moment de l'inscription. Sans doute en pleine nuit. À mon avis, les mots d’un être cherchant à se fuir. Pourquoi sinon avoir choisi une écriture passagère et non-signée ? Comme pour ne pas laisser d’indices pour remonter jusqu’à l’auteur ou l’autrice. Une pause avant de reprendre la fuite ? Ça ne restera que des supputations. Qu'est devenue cette ombre qui a laissé une poignée de mots dans son sillage urbain ? Vivante ? Morte ? Continue-t-elle d’écrire ? L’ombre au marqueur ne sera jamais identifiée. A-t-elle réussi à se semer ?
Plusieurs années que j’ai lu ce graffiti sur un mur. Pourquoi remonte-t-il aujourd’hui à la surface ? C'est en croisant plusieurs autres phrases dans l'espace public. Cette fois, elles sont signées. Et bien mises en valeur sur des panneaux devant la gare centrale de Toulouse. Quelques mots d’un chanteur et poète. Dans la ville de ses premiers pas. Je m’arrête face à la citation. Tout autour de sa poésie et de sa photo, des dizaines de passants, d’autres assis sur la nouvelle place de la gare Matabiau. Sous un ciel bleu sans la moindre rature sombre. La grande majorité est penchée sur un smartphone ou une tablette. Parmi ces passagers du printemps, certains se raturent-ils ardemment ? D'autres préoccupations au menu de leur jour.
Indéniable que l’écriture et la lecture sont aujourd'hui très importantes dans nos us et coutumes. Combien de mots ricochent de mobile en mobile ? Sans nul doute, il y a plus de production écrite - jour et nuit - que dans toutes les périodes de l’espèce humaine. Même si l’image conserve une grande place. Tu es où ? Je vais avoir un peu de retard. Je suis encore en réu ; tu peux aller chercher la p’tite à l’école ? Je passe à la salle de sport avant de rentrer. Tu prends une baguette sur la route. Bises. Prends-moi du tabac à rouler. On se retrouve au resto. Des expressions souvent machinales. Néanmoins, sans elles, pas de relations humaines. Des échanges nécessaires pour alimenter notre quotidien. Bien sûr pas une écriture du strict nécessaire recherché par le poète. Ni de la littérature. Juste des balises pour son histoire au quotidien. Des mots sans urgence.
Comme ce billet.