Mouloud Akkouche (avatar)

Mouloud Akkouche

Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...

Abonné·e de Mediapart

1801 Billets

0 Édition

Billet de blog 26 mai 2024

Mouloud Akkouche (avatar)

Mouloud Akkouche

Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...

Abonné·e de Mediapart

Fêlure du monde

Comment la grande fêlure du monde est-elle vue du ciel ? Aucun astronaute ne pourra nous envoyer de photos. Pourtant présente partout sur la planète. Sans doute une présence depuis des millénaires. Une fêlure s’agrandissant de siècle en siècle. Rien de nouveau sous le ciel des impasses de notre espèce. Avec néanmoins une différence de nos jours. Laquelle ?

Mouloud Akkouche (avatar)

Mouloud Akkouche

Auteur de romans, nouvelles, pièces radiophoniques, animateur d'ateliers d'écriture...

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
© Œuvre éphémère de Monica

                 La planète est traversée par une grande fêlure. Du Nord au Sud. Invisible de tous les sismographes. Elle a atteint une grande magnitude sous des milliards de cerveaux. Dans les villes et les campagnes. Partout, autour de son passage, elle a généré des petites et grandes fêlures, la plupart d’entre elles aussi hors des radars. Pourtant, elles sont bien présentes dans nombre de corps. Des micro-fêlures qui, mises bout à bout, peuvent détruire le cœur de tout individu vivant : son désir de continuer d’être. Ce sont des problèmes d’ordre psy ? Aussi. Et tout simplement des problèmes de chair mortelle soumise aux morsures contemporaines. Comme à toutes les époques de l'histoire de notre humanité. Avec une différence aujourd’hui : la fêlure se propage plus vite, notamment jour et nuit à travers le labyrinthe de la toile mondiale. Comment constater l’intensité des dégâts en cours ? Suffit d’ouvrir un écran du quotidien. Le constat peut s’effectuer au coin de sa rue. Même dans nos miroirs.

           Nos regards sont aussi traversés par cette fêlure sans frontières. Certains plus touchés que d’autres. Souvent les plus fragilisés. Nos mots sont aussi coupés en deux. Ainsi que nos silences. Rien ne semble lui échapper. Une onde de choc très puissante. Rares les êtres lui échappant. En tout cas parmi tous les individus reliés à un quelconque réseau. Pas un jour sans entendre, voir, entendre et voir, l’une de ces répliques. Ici ou là, la fêlure fait de gros dégâts. Une destruction pas uniquement dans les têtes. Dans de nombreux territoires du monde, elle détruit des corps et des populations. Citer ces endroits ? La majorité d’entre-nous les connaît. Chaque jour, combien d’enfants, d’hommes, de femmes, d’autre genres, ne mourant pas de maladie, pas non plus d’accident, ni de vieillesse ? Des guerres aux féminicides en passant par tous les homicides divers et variés au gré des « imaginations destructrices ». Du gâchis humain. Toutes ces fêlures importées à domicile. Et cohabitant avec votre histoire.

           Comment la grande fêlure du  monde  est-elle vue du ciel ? Aucun astronaute ne pourra nous envoyer de photos. Pourtant elle est ici et ailleurs, présente partout sur la planète. Sans doute une présence depuis des millénaires. Une fêlure s’agrandissant de siècle en siècle. Avec des périodes où elle s’est agrandie à très grande vitesse. Parfois, des répits lui permettant de se refermer quelque peu. Une accalmie avant d’être à nouveau élargi par l’habituelle propension de l’humain à détruire l’autre et s’autodétruire. Rien de nouveau donc sous le ciel de nos impasses. Juste des variations sur la même partition de l’horreur et de l’abominable. Avec néanmoins une différence de nos jours. Laquelle ?

         La fêlure est intériorisée en chaque histoire individuelle. Ne touchant pas uniquement les pays, loin, très loin, de nos pays : toutes ces parties blessés du globe au bord de nos écrans. La souffrance n’est plus localisée que sur tel ou tel territoire. Elle est visible partout sur la surface du globe. Réellement ou virtuellement sur notre smartphone. Même les gens plus ou moins nantis, avec des souffrances ordinaires, sont touchés plus ou moins par cette fêlure. Impossible de lui échapper. Ses répliques anxieuses ont envahi nos espaces intimes. La douleur du monde dans nos regards et nos oreilles. Avant de couler dans nos veines. Pour, peu à peu, se glisser sous notre poitrine. Jusqu’à entourer le muscle du désir d’une gangue sombre et poisseuse. Notre cœur tel un oiseau mazouté dans la fêlure ?

          Exagération ? Caricature ? C’est possible. À force de soulever le tapis pour voir la poussière, on oublie de les regarder. Je m’efforce de le reposer souvent pour l’admirer. En effet, il y a de très beaux tapis. Même parmi ceux qui hébergent nos pas de tous les jours et nuits. Important de s’arrêter, reculer, pour en admirer la beauté. Ne serait-ce qu’un instant avant de reprendre ses allers-retours ordinaires. Et pour les quêteurs indécrottables de poussière, la possibilité de pouvoir se pencher et fouiller à nouveau sous les apparences. Essentiel ce genre d’interlude beauté pour ne pas complètement sombrer dans toutes les boues contemporaines. Vital de s’aérer l’esprit et jouir du temps qui n’a pas de marche arrière. Mais très compliqué en ce moment. Sauf à se débrancher entièrement de l’autre et du monde. Occulter l’abominable ici et là. Refuser de voir et d’entendre l’horreur plus loin, sur un autre bord de la fêlure. Détourner le regard de toutes les violences, les humiliations et autres cruautés dont notre espèce - l’animal soi-disant le plus intelligent - est capable.

        Livre monde: une formule souvent employée. Notamment dans la bouche et sous la plume de certains journalistes. Une formule pas au goût de tout le monde. C’est comme ceux qui ne disent plus l’équipe de France ou les bleus, mais le groupe France, s’agaça un copain auteur. D’autres affirmant que la littérature ne pouvait être que monde. Une formule pour se gonfler d’importance en la prononçant ? De la pédanterie de l’entre-soi ? Un mot-valise pour mieux vendre la littérature ? Chacun chacune sa version. Et si le monde était un livre ? Unique. Quel livre le monde serait en ce moment ?

         Certains répondraient un livre saint. Pour critiquer le retour en force du religieux sur la planète. Ou au contraire, pour le saluer. Chacun et chacune aura sa vision de la tournure que prend notre jeune siècle. Pour ma part, je vois plutôt le Livre des records. En plusieurs volumes. Le livre de l’abominable et de la connerie humaine. Un duo qui opère sur toute la surface du globe. Les lieux des théâtres des opérations sont connus de tout le monde. Ils se trouvent partout où il y a une trace de notre espèce. Une connerie humaine sous toutes sortes de visages. Pas de discrimination de couleurs de peau, de sexe, de genre ; tous les individus, tous les peuples, peuvent œuvrer dans ce chantier de destruction de l’autre et de notre planète. Plus le moindre espoir ? Au contraire. Puisque tout semble foutu, il ne reste plus que l’espoir. Lequel ? Pas qu’un seul espoir.

         Désolé, mais on ne peut pas laisser de côté un « Livre monde ». Il est omniprésent dans nos vies. Et dans celle de la nature et la faune. Incontournable. Nous avons besoin de ce livre au quotidien. Dans chaque échange journalier. Vous avez bien sûr deviné qu’il s’agit de l’argent. Ou si vous préférez, du fric, du pognon, du flouze, de la caillasse, de la thune… Que de mots pour l’ argent alors qu’une minorité mondiale détient la majorité des gonos planétaires. Un livre qui, entre les mains d’une poignée de cyniques (de toutes les couleurs, sexes et genres), ne vivant que pour toujours plus pour eux et toujours moins pour la majorité, est en train de détruire notre espèce. Par l’uniformisation commerciale. En nous transformant les uns, les unes et les autres, en consommateur mondialisé. Guère un scoop que ces dominants, transformant la planète en surface marchande, cherche à éteindre une à une les lumières de nos cerveaux et cœur, afin de ne laisser  que la signalétique lumineuse et quelques algorithmes pour nous diriger vers les rayons. Guère un scoop. Mais le «  livre du fric » me semble plus dangereux que tous les autres réunis. Réussira-t-il à coloniser huit milliards de crânes ?

      Trêve de digression et revenons à l’espoir. « Dont celui d’un nouveau monde. Avec moins de livres de comptes et plus de livres de contes et de poésie. Pourquoi pas troquer la «  fêlure monde » pour une « Robe monde ». Autrement dit, passer les clefs de la planète aux femmes. Des millénaires qu’elles se trouvent entre les mains d’une poignée de mâles dominants ( blancs, noirs, jaunes, etc) rejointe par quelques femmes. Proposer les clefs à l’autre moitié de l’humanité. Les femmes aux commandes de la planète, seront-elles pire que les dirigeants mâles depuis la nuit des temps ? Ce sera difficile. Sexiste de n’imaginer la femme qu’avec une robe ? Ah, je sens le passage à la douane de la justification. Désolé, mais j’ai trouvé que la composition de cette œuvre éphémère pouvait illustrer le propos de ce texte. Me servir de ce travail désormais invisible pour imaginer une « Robe globe ». Non, ça reste sexiste. Vous avez le droit de penser que je le suis, et peut-être même pire. Et libre à vous d’inventer un «jogging monde », un «  pantalon monde », un «  short monde », un « blouson monde », un «  crop-tops », une « veste monde », d’un «  foulard-genre fichu »… Pourquoi la dernière proposition ?

         Nouveau passage de douane sémantique. Seriez-vous quelque peu islamisant ? Pour ça, il faudrait que je croie en Dieu. Ancien athégriste et désormais qu'athée. Absolument plus rien contre les « porteurs de croyance » qui ne m’empêche pas de ne pas croire. D’autre part, pas à moi-homme – de dire quel vêtement doit porter une femme. Ni ce qu’elle doit faire de son corps. Toutefois, ne nous voilons pas la face ; certains (pas tous) musulmans, manipulateurs d’êtres fragiles et de culte, contraignent ou veulent contraindre certaines (pas toutes) femmes à porter le voile et baisser les yeux sous le ciel qui leur appartient aussi. Ce n’est pas aussi simple que yaka et faukon. Sous chaque crâne de femme, se déroule une histoire différente. Écoutons-les d’abord avant de prendre la parole en leur nom. Elles ont des choses à dire. Et même des exemples de résistances à nous donner. Notamment dans un pays. Où ? Suivez leurs regards « perse nuit »…

       Revenons aux clefs du monde aux femmes. Après tout, pourquoi pas essayer. Au moins, même si ce n’est pas meilleur, on aura un changement de visages dominants. Ça ne réussira pas. Si, ça réussira. À chacun, chacune, et les autres, d’avoir son opinion. Pour ma part, je trouve que ce ne serait pas une mauvaise opération. Après des lunes et des lunes de domination des hommes, passer la flamme de l’espèce humaine entre les mains des femmes. Ne pas oublier la dernière lettre de mondE. Pas que le M de mâle au début du mot. La femme n’est pas que l’origine; elle est aussi le monde. Comment sera notre planète après cette passation de pouvoir du M au E ?  A mon avis, il y aura sans doute le même problème qu’avec les hommes. Lequel ? La mécanique des effets pervers générée par tout pouvoir. Quel qu'il ou elle soit.Une lapalissade d’affirmer que le pouvoir  a  tendance à tout corrompre. Avec toujours les mêmes perdants, sans distinction de couleur, de sexe, de genre, etc. Même si la femme est la « plus vieux damnée » de la terre, l’écrasement social - pas que du sociétal, chers certains médias mono-centrés- reste dominant. Les pauvres toujours aussi pauvres avec les femmes au pouvoir ?

        Mais peut-être suis-je mauvaise langue. Et que les femmes arriveront à corrompre le pouvoir.  Le transformer du tout au tout. Pour justement le rendre moins dominé par la connerie. Et essayer de colmater la « fêlure monde » pour un très long moment. Proposer - ou qu’elles les prennent ou arrachent de leur propre cheffe - les clefs du monde aux femmes me semble un beau pari. Et que peut-être, puissance suprême, elles finiront par s’en débarrasser. Se délester du pouvoir. Pour que, à terme, notre espèce dispose d’un trousseau de huit milliards - sans doute plus - de clefs pour chaque solitude. Avec pour tout être un soi unique et un toit sur la tête. Utopiste ! Bisounours ! C’est sans doute vrai. Mais rêver ne grève pas le budget du réalisme. Rien n’est donc entièrement foutu. Reste encore nous : huit milliards de souffles sous les poitrines. Et d'histoires uniques et universelles sur cette vieille planète.

       Notre grand chantier d'ici.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.