Chair à podium

Un rêve d'enfance ? Oui. Quand je regardais le Tour de France dans le salon de Papi et Mamie. Que de beaux souvenirs assise entre eux deux sur le canapé. Les paysages de toute la France défilaient dans un silence religieux. Le pays à domicile que pour nous chaque jour de la Grande Boucle. Et moi gosse rêvant d'être une hôtesse du Tour de France.

 

              Un rêve d'enfance ? Oui. Quand je regardais le Tour de France dans le salon de Papi et Mamie. Que de beaux souvenirs assise entre eux deux sur le canapé. Les paysages France défilaient dans un silence religieux. Le pays à domicile que pour nous chaque jour de la Grande boucle. Loin de mes parents qui détestaient le Tour. Pour eux, il ne s’agissait que d’un ramassis de beaufs alcoolisés au Ricard, sexistes, racistes, antisémites, homophobes, etc, dégueulassant tout sur le passage. La caravane qu'une vitrine marchande mobile avec de la verroterie balancée dans son sillage. Mes parents n'ont pas tort. Ni raison. Ils restent focalisés que sur ce qui les dérange. Sans vouloir voir ce qui ne correspond  pas à leur idée d'origine. Refusant de sortir du confort de leurs certitudes. Remettre nos convictions sur l’ouvrage du doute nous emmerde tous. Moi la première. Une vraie butée. «Les larmes de joie et de tristesse, la lumière dans les yeux des gosses et des adultes, les déceptions, les applaudissements... Chaque étape est comme la synthèse d'une existence.». Rien à faire; ils restent complètement fermés aux arguments de mes grands-parents. Mamie est la plus calée sur la grande boucle. « Plus tard je voudrais être une hôtesse du Tour de France.». Les deux retraités avaient échangé un regard atterré. Avant de faire semblant de n'avoir rien entendu. Nous n'en avons plus jamais reparlé. Mon rêve de devenir hôtesse du Tour  a continué en silence encore quelques tours, mes yeux de gosse scotchés à la télé, avant d’être remplacé par un autre projet. Un rêve qui ne s'est pas arrêté aux portes de l'enfance. Peindre et écrire. Deux activités ayant un point en commun: elles remplissent peu le frigo. Souvent pas du tout. Comme depuis bientôt six mois.

      Guère un hasard si je me retrouve seule dans cette chambre d’hôtel. Les mains sur le clavier à tenter de raconter mon Tour de France. « Il cherche des hôtesses. T'as besoin de blé. Pourquoi tu ne postules pas ? ». Jeff  mon plus vieux copain, sachant que j'étais dans la merde, m'a envoyé un lien avec l'annonce. Que faire ? J'avais envie mais en même temps c'était compliqué. Très compliqué. J'en parlais à Jo. Frère, confident, serpillière, coup de pied au cul, tendresse... Il est tout ça pour moi. Le seul qui sait tout de moi. « Arrête de toujours culpabiliser d'avance. De ne jamais te sentir toi ou tu dois être. Fais et au pire tu te plantes. Personne ne pourra être toi à ta place. Tente le coup. Tu verras bien. ». J'ai postulé. Rarement aussi tendue que ce jour là. Et ça a marché. Je ne savais pas si je devais être triste ou heureuse. Y aller ou chercher un autre boulot ? Le salaire balaya mes doutes.

     Mes parents ont raison sur nombre de points. Le rêve de gosse, devenu très vite  un cauchemar, s'est brisé sur le terrain du Tour de France. Les mains au cul, les remarques salaces, les propositions de baise, la bêtise, la cruauté, les jalousies... L’impression que c’est le rendez-vous du pire du pire tous les jours. Je n’ai qu’une envie: me casser. Comment réagissent les autres hôtesses ?  Certaines mécontentes, d'autres visiblement très heureuses. La majorité prenant ça comme un simple boulot d'été, sans colère ni culpabilité. Sûrement quelques-unes, comme dans tous les jobs, feront tout pour une promotion ou aller briller sur un plateau télé. D’abord rire aux pires conneries dans une soirée bien arrosée. Toujours dans de bons établissement avec les huiles locales venues se faire mousser. Puis, dans la nuit, elle fermera les yeux pour ne pas voir le corps d’un amant d’intérêt qui se désintéressera d’elle dès qu’il aura tiré son coup. Je ne leur en veux pas à ces filles attirés par les lumières des écrans. Ni aux mecs, pas que des femmes, couchant pour une promo quelconque.  Moi c'est hors de question. Mais chacun est libre de son cul et de son ambition. Ou de ses muscles pour les vigiles. Comme le beau black à ma droite qui ne rêvait pas de fondre au soleil dans un costard trop serré. Ma plastique et ses gros bras contre un salaire. Chien de garde avec oreillette est-ce plus gratifiant que belle plante sur podium ?  En tout cas le cul et les muscles des pauvres sont un bon investissement.

     Un homme se plante devant moi dans la rue. Il me tend une feuille. Sans doute encore un pub pour un resto ou une boîte. Une fille vient le rejoindre. « Pour ou contre la pétition contre les hôtesses sur le Tour de France ? ». Elle me dévisage et attend ma réponse. Heureusement que j’étais en civil jean et tong. « Désolée mais je suis pressée.». Un mensonge et un sourire avant la fuite. Sa question m’a déstabilisée. J'ai du mal à me prononcer. Quand je vois l'ignoble comportement de certains, à l'intérieur de la caravane, ainsi que parmi spectateurs, j'ai envie de signer tout de suite. Même aller à mon tour distribuer des tracts et réveiller les consciences anesthésiées par le spectacle incontournable du Tour de France. Mais il y a aussi un aspect festif indéniable. De très bons moments. Suffit de voir la gueule si heureuse de certains gosses. Que faire ? Je me sens tiraillée. Qui a raison ? Qui a tort ? « Quand tu doutes, penche toujours du côté des opprimés.». La leçon de mes grands-parents qui sont restés en colère. Malgré leur incompréhension et réticences, ils m’ont soutenu dans tous mes choix de vie. Contrairement à mes parents. Surtout Maman qui refuse de venir chez moi. Pour ou contre les hôtesses du Tour de France ? Je n’arrive pas à trancher. De prendre position. Rare que ça m'arrive d'être aussi indécise. 

     J’ai appelé Jeff. « Pour moi, c’est des conneries. Une réaction de mec ? C’est possible. Des femmes aussi trouvent aussi que c’est une connerie. Je crois que... ». Il bâille.  Pourquoi l’avoir dérangé aussi tard. Il commence sa tournée de facteur super tôt. « Ma p’tite Lola te fais pas avoir par cette époque où tout le monde veut parler et penser à la place de l’autre. Bien sûr, toujours pour son bien. Et le plus souvent sans lui demander son avis; imagine en plus qu’il ne soit pas d’accord d’être aimé et sauvé. Tu crois que ces Robins des bois de la pétition balancerait leur Smartphone. Pourtant ils savent bien que des gosses crèvent dans des mines de Cobalt pour que eux puissent tweeter et échanger des images. Regarde d’abord la propreté de ton cul avant de renifler celui du voisin. Malins de nous diviser en couleur de peau, de sexe, de religion, d'orientation sexuelle, de nos habitudes alimentaires,... pour mieux régner. Plus de damnés de la terre, de pauvres et miséreux; désormais que des minorités.  Ils ont raison puisque ça marche bien. Les naïfs c'est nous.  ». Longtemps que Jeff ne s’était pas autant fâché. Pourtant pas un adepte du Tour ni d’aucun autre sport. Que les mots croisés et la solitude de sa baraque isolée. Plus le vin rouge. «Tu as tué quelqu’un ? Tu as violé ou volé ton prochain ? Non. Tu fais juste un job pour avoir un peu de fric pour attaquer ta rentrée avec un découvert moins grand. C’est tout. Si tu lâches ton job, tu crois que les pétitionnaires vont lancer un Ulule ou kiskisjesais pas quoi pour aider Lola à payer ses loyers de retard.». Il a raison. Je n’ai pas le choix. Mon proprio suspend mon expulsion si je lui verse 2800 euros en septembre. Mais je me sens en même temps sale. Très sale dedans. Je joue le rôle de la belle plante sur talons dans une saison sexiste qui dure depuis la nuit des temps. Une trahison vis à vis des femmes. Toutes celles qui se sont battues pour l’égalité des sexes. Moi aussi j’ai été et suis des combats de toutes les minorités. Pourquoi avoir accepté d'être de la chair à podium  ? Je me suis soudain mise à chialer à grosses larmes. Comme une gosse paumée.

    Un silence au bout du fil suivi du son d’un briquet. Je n’arrivais pas à parler. Il a tiré deux longues bouffées. « Au lieu de pleurnicher, ponds un roman ou un scenar de film. Tu imagines la matière que tu as jour après jour. Si tu n’arrives pas à fictionner, fais-en un témoignage. Tu imagines la matière que tu as entre les main. Ton regard à l’intérieur de la machine. Et pas n’importe quel regard. ». Jeff m’a encore secouée. Mais pas lui qui se tape le Tour en robe moulante. En plus sous un cagnard qui rend tout le monde barge. « Comme cette histoire te fait galérer dans ta tête, j’ai un titre pour ta fiction. Tour d’errance. Si tu veux casser le Tour, tu peux titrer Tour des rances. J’ai aussi celui-ci mais… Tour de … Non, c’est trop con. Bon, ma p’tite Lola, y se fait sommeil. Rappelle-toi: tous nos p’tits soucis finiront en poussière. Bon, j’arrête de me la jouer sentence à deux balles.  Commence à radoter le vieux Jeff.  Bonne nuit ma grande. ». Tout plaquer et rester raccord avec mes convictions et combats contre les discriminations ? Continuer de jouer la belle plante souriante et conserver un toit sur ma tête ? Seule face à mon proprio pour signer la pétition de  rentrée.

    Je grimace un sourire. Comme à chaque montée de podium. Aucun d'entre eux ne peut s'en douter. Ni les organisateurs, ni les cyclistes que j'aide à s’emmailloter de gloire, ni les spectateurs, ni le beau vigile avec qui je bois des coups... Personne ne le saura. J’ai menti aux gens qui ont fait la sélection. Ils ne m'auraient évidemment pas engagée si j'avais dit la vérité. « Tu es une femme et assume le dans tous les gestes de ta vie. De tes fringues à l'écriture. Regard, moi je… Ben je suis con et je l’assume au quotidien. ». Jeff finit toujours par rire de tout. Sa protection contre les morsures de sa lucidité. Une lucidité tournée aussi contre lui. Sans Jeff, je me serai foutue en l'air depuis longtemps. Grâce à lui que je suis encore en vie. Un être apaisé et sûr d'avoir fait le bon choix pour soi.  En total accord avec le petit garçon rêvant d'être une fille.

    Première hôtesse trans du Tour ?


NB : Une fiction inspirée de la pétition pour la suppression des  hôtesses du Tour de France. Je dois avouer ne pas trop savoir quoi en penser. Pour ne pas dire être indécis. Un débat certes pas prioritaire mais qui interroge. Comment l'aborder ? Peut-être en donnant la parole aux premières concernées. Mettre ses idées sur le sujet en mode vibreur et écouter ces hôtesses.

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