Combien pèse la poésie ?

Tu bosses dans quoi ? La poésie. Ma réponse laisse souvent sans voix. Parfois en écho un petit sourire. Ou elle déclenche un flot de paroles. Rarement de l'indifférence. Puis je rajoute que je suis serveur dans le restaurant d’un espace culturel dédié à la poésie. Avec une scène de théâtre pour lire ou réciter des poèmes. Une ambassade idéale de la poésie. Avec deux poids, deux accueils ?

Tu es plus belle que le ciel et la mer, Blaise Cendrars © Nicolas Anctil

       

Merci à Franck Magloire pour «Combien, ça pèse, une vie? »

 

        Tu bosses dans quoi ? La poésie. Ma réponse laisse souvent sans voix. Parfois en écho un petit sourire. Ou au contraire elle déclenche un flot de paroles. Rarement de l'indifférence. Puis je rajoute que je suis serveur dans le restaurant d’un espace culturel dédié à la poésie. Avec une scène de théâtre pour lire ou réciter des poèmes. Une structure très réputée, reprise par un couple. Des comédiens de renommée nationale et internationale viennent jouer ici. Ainsi que des quasi inconnus. L’association leur offrant une audience et de très bonnes conditions techniques. Une ambassade idéale de la poésie.

      C’est ce que je croyais. Naïf inculte n’ayant jamais récité ou lu la moindre poésie. Parti de l’école à 14 ans pour goûter la liqueur de la rue. Une ivresse qui me donna nombre de clefs. Avant de prendre celles des coulisses d’un premier comptoir. Continuant de feuilleter le livre du monde et de mon époque. « Cet artiste ne pèse rien mais il rentre dans notre quota. Je programme des gens qui pèsent rien ou pas grand chose, sans carnet d’adresses, juste pour justifier les subventions. Mais pas avec eux qu’on fait salle comble et que les journalistes se déplacent.». Le nouveau patron discutait avec son adjointe. « Qu’est-ce qu’on fait pour elle.». Il grimace un sourire. « 80 euros pas plus. Si tu peux baisser… Et en seconde classe.». L’adjointe pianote sur sa tablette. « Le moins cher ça les fait repartir à 8h00 du matin le lendemain. Un peu tôt quand même après…..». Il l’interrompt d’un geste agacé. « Je m’en contrefous. C’est déjà un honneur de venir réciter ici. Certains sont même prêts à payer. On leur fait un cadeau de les programmer. ». C’est ce jour-là que j’ai compris qui était réellement ce couple de patrons. Rien à voir avec les précédents. Ni d’autres avec qui j’avais bossé. Un couple de rapiats. Des radins du fric et de l’âme. Lourd, très lourd, le poids de leur vanité. Discours humaniste face caméra. Et que comptable hors champ. Sa femme est encore plus cynique que lui. Je l’ai entendue à plusieurs reprises humilier des comédiens inconnus voulant se produire. Un jeune type reparti en larmes. J’ai su qu’elle avait eu des rôles au théâtre dans sa jeunesse. Une très mauvaise comédienne. Sa frustration remboursée sur le dos de jeunes artistes ?

     Ne rien peser. Ce terme m’a fait gamberger. Je ne pèse rien aux yeux des nouveaux patrons. Juste le poids d’un serveur qu’il paye au lance-pierres. Je sens bien leur mépris. Semblable à celui qu’ils ont des artistes ne pesant rien. « On leur donne de la visibilité et une ligne de plus à leur CV. On ne va pas en plus leur offrir à manger. Comment faisait mon père qui bossait à la chaîne ? Il emmenait son sandwich dans sa musette. Et, en plus très généreux, il me rapportait son dessert pour que je puisse avoir un goûter. Ça c’est de la générosité. Cette générosité qui s’est penchée sur mon berceau. Et que j’essaye de faire perdurer dans ce lieu de la poésie. ». À chaque réclamation, la patronne dégainait ses origines modestes. Incritiquable.

    Les pèse-rien à l’affiche mais pas à table. On ne mélange pas les serviettes et les torchons de la poésie. Un sandwich dans les loges s’ils insistent. Plus quelques tickets boissons. Le couple ne va même pas les saluer avant leur entrée en scène. Quittant leur bureau uniquement pour accueillir les vedettes. Avec qui ils dînent au restaurant. Petits plats dans les grands que je leur sers. Mes oreilles flottant sur les conversations. Puis elle ou lui me demande d’appeler un taxi pour emmener «leurs chers invités» à l’hôtel. Aux petits soins avec les poids lourds en caisse enregistreuse. Et couverture médiatique. Pas les seuls patrons de lieux culturels à opérer de cette façon. La loi du marché plus forte que celle de la beauté ?

    Elle était accoudée au comptoir. La comédienne de la soirée. Les deux musiciens l’accompagnant se trouvait avec elle. « Pas un mot d’accueil. Rien. Première fois que ça m’arrive en plus de trente ans de tournée. Pourtant j’en ai fait des lieux sans beaucoup de fric qui savent accueillir. On n'a jamais demandé un palace et  un resto gastronomique. Juste la courtoisie de l’accueil à quelqu’un qu’on a invité. Ce qui se fait partout. Et dans tous les milieux. Un truc simple et naturel entre gens civilisés. Et là rien du tout. Ce couple nous prend pour de la merde. J’en veux pas de leur fric de merde. Il va polluer mes poches. Et polluer la mémoire des poètes que je viens transmettre aux spectateurs. Il ont qu’à s’offrir un resto avec mes 80 euros si ça leur fait plaisir. Et dire que ça tient un lien culturel. Que ça parle de liberté, de tolérance, de respect humain… Que de la façade. Je suis triste et déçue. Blessée pour les deux poètes que je représente.». Son regard est de plus en plus sombre. Elle parle fort. Sa main claque souvent sur le comptoir en guise de point final. Ses deux musiciens tentent de la raisonner. Cette femme d’une soixantaine d’années a conservé une force à l’abri de l’usure du temps. La colère et l’enthousiasme brillent dans ses yeux. Elle ne vit pas. Elle brûle. Une flamme très élégante. La grande classe d'une femme refusant de se laisser piétiner. Ni par le temps. Ni par les hommes.

    Seul son souffle semblait usé. Comme si sa toute sa douleur, sa révolte, sa colère du jour, avaient élu domicile sous sa poitrine. J’aurais voulu lui parler. Aider ses musiciens à calmer sa colère. Mais je n’ai pas les mots. Ou il ne pèse guère comme on me l’a toujours appris. Ma parole poids léger de génération en génération. Seule pèse la honte. Celle qui fait que je finis toujours par courber l’échine. Même quand je me redresse et gueule. Des patrons de bars m’employant ont eu mes gueulantes en pleine gueule. Parfois accompagnée des poings. Ma colère libérée me faisait du bien. Pas longtemps. Revenait chaque fois cette sensation d’avoir tort. Ne pas être légitime face à ceux qui savent et ont le pouvoir du fric et des mots. Les mots qui pèsent lourd. Un gosse à perpétuité dans un monde d’adultes qui savent pour moi. Mieux que moi qui suis qu’un gosse sans tête. La honte me fait courber l’échine sous la peau. Me sentant si petit. Minuscule et invisible. Jusqu’à la rencontre avec cette femme. Sa colère et son énergie m’ont fait monter d’un seul coup sur une balance donnant mon vrai poids. Celui d’un homme. Pesant autant que chaque être parmi les sept milliards de passagers de la planète. Et le poids de toute l’humanité.

     Puis elle était allée sur scène. « Super spectacle ! Je suis sur le cul.». La température d’un spectacle est difficile à prendre. Les démagos habituels trouvant toujours tout «magnifique », juste pour faire rouler les superlatifs dans leur bouche. Et ceux qui, au contraire, chercheront le bémol pour en faire leur fiel de la soirée. Plus tous les autres se taisant. Comment a été accueilli le spectacle ? Rien de tel que derrière le comptoir pour prendre la température. Un succès. La femme blessée avait fait un succès. Je la voyais derrière la baie vitrée de la porte d'entrée. Elle faisait les cent pas sur le trottoir. Se calmait-elle sur sa clope ? 1200 kms aller-retour, un hôtel en zone industrielle, le bus pour venir en centre-ville, 80 euros… Et un non accueil. Ignorés par les patrons du lieu, si prompts à ouvrir leurs bras aux artistes réputés. Deux poids, deux accueils.

    L’idée m’est venue à ce moment précis. Ça tombait bien parce que je n’étais pas de fermeture ce soir-là. J’ai passé les consignes à la cheffe de rang qui prenait le relais. La comédienne est rentrée de sa pause clope au moment où je partais. Souriante. D’avoir donné ce qu’elle était venue donner l’avait comme libérée de sa colère. Heureuse de sa mission d’ambassadrice de deux poètes. Je l’ai observé en coin. Souriante et remerciant les spectateurs venant la saluer. Un accueil post scène. Mais, dès qu’elle était seule, son sourire s’effaçait légèrement. Sa blessure toujours bien présente au fond du regard. Touchée mais pas coulée. Debout dans sa présence. « Merci Madame.». J’ai juste balancé ce mot avant de passer dans les coulisses. Faire ma petite affaire. Rétablir l'équilibre sur la balance de la beauté.

    C’était il y a deux ans. Entre temps, j’ai plaqué ce lieu. Pour le bar d’une autre structure culturelle. Mieux payé et même bon accueil - normal- pour tous les artistes. Chaque fois que je croisais le couple, je ne pouvais m’empêcher de me marrer intérieurement. Ils n'ont jamais su que c’était moi. Tous deux absents pour le spectacle de la comédienne sans poids sur la balance de la culture. Comment a-t-elle réagi en ouvrant son sac dans les loges ? Avec toute la recette en liquide du spectacle et celle du bar. Je l’avais glissée au fond de son sac de voyage. Avec un petit mot: « Votre poids en espèces. Une somme à partager avec vos musiciens.». J’ai su qu’elle n’avait pas rendu le fric. Les flics cherchent toujours l’auteur du vol. Les caméras ne m’ont jamais dénoncé. Je les avais mises en pause syndicale le temps de vider le coffre. Ce jour restera gravé dans ma mémoire. La honte venait de me quitter. J’avais pris du poids dans la tête. Plus jamais soumis aux regards méprisants.

     Ce soir d’automne où le vent jouait avec les feuilles. Comme moi avec les billets. J’ai remonté mon col avant de sortir. Un large sourire aux lèvres. Le regard de Maman m’accompagnait. Très fière de son fils. Maman qui n’avait jamais courbé l’échine. Ni devant son mari, ni devant un quelconque cravaté ou paroles d’en haut. Ne se baissant que pour cultiver son lopin de terre. Comme cette femme irriguant de ses mots le sillon de la poésie. Coup double: deux femmes rémunérées au poids de leur être. Le froid de la ville m’a saisi. Ramené sur les rives de la réalité. Je me suis dirigé vers ma voiture. En larmes jusqu’à chez moi. Un rire explosant en liquide dans l’habitacle. Des larmes de joie pesant très lourd. Le vent était encore là quand je me suis garé devant chez moi. Il jouait avec les branches.

    Combien pèse le vent ?

 

   NB : Cette fiction est inspirée d’une vraie soirée. Trois artistes, ayant fait plus de 1200 kms aller-retour, accueillis à bras fermés par le lieu culturel les ayant programmés. Des chieurs capricieux comme il y en a chez les artistes et ailleurs ? Pas du tout. Le trio ne demandait pas la lune. Elle les escortait au-dessus de la ville. Pas le moindre accueil pour une très belle représentation.

Vive la poésie !

 

 

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