- Que ferez-vous de l’argent que votre grand prix de Cinéma va sans doute générer ?
- Je vais acheter des centaines de milliers de poules. Et les lâcher sur les Champs Élysées
- Dans quel but ?
- Vous rendre toutes les poules que mon peuple vous à volées.
Réaction attribuée à Tony Gatlif
Quelle est la différence entre un gitan et un oiseau ? Je tends l’oreille. L’oiseau s’arrête parfois de voler. Éclat de rire général. Je lève la tête. Une brochette d'habitués au comptoir. Je les balaye d’un regard. De l’humour noir ? Pourquoi uniquement les humoristes connus ou les caricaturistes à pouvoir le pratiquer ? C’est tous que des drogués et des voleurs. Y a plein d'armes dans leurs camps. Ils pillent notre pays. Et on laisse faire. Pas moi qui vais pleurnicher sur le sort de leur chanteur dans sa roulotte dorée. Des voix en écho à celles du comptoir. Je tourne la tête vers un coin de la salle. L'entrée en conversation de trois vieilles femmes attablées autour de leur café quotidien. Elles décryptent les actus du jour sur Sud-ouest. Plongées elles aussi dans un événement devenu soudain plus important que le risque de guerre mondiale. Le réchauffement climatique beaucoup moins important que la blessure par balle d’un chanteur. Elles se lâchent. Sans jamais donner le nom du chanteur : Kendji Girac. Avec une espèce de mantra qui peut se mettre à toutes les sauces : ces gens-là. Visiblement pas de l'humour. Ou mêlée à une haine consciente ou inconsciente. Mauvaises odeurs flottant sur mon express matinal.
La parole libérée reprend du service au comptoir. Les chanteurs d’aujourd’hui, c’est tous des camés et passent leur temps à tromper leur meuf. Où à leur taper dessus. Y a plus de respect. En plus, leur musique, c’est de la merde. Le type qui vient de dire ça a un tatouage de Johnny Hallyday sur l’avant-bras. Lui expliquer que son « idole des jeunes » (je l’ai écouté et aimé certaines de ses chansons.) était adepte des drogues et des aventures hors mariage ? Rappeler que des acteurs et autre people - dits de souche - ont cogné, blessé, et même tuer un ou une - plus souvent- de leur contemporaine ? Indiquer aussi que les vols en haut du panier pèsent plus lourd en fric que les rapines des gitans ? Leur donner en guise d'exemple les agissements d'un ex Premier Ministre et son épouse qui ne sont pas gitans ni issus de « classe laborieuses qualifiées de dangereuses » ? Inutile de la ramener. Qui suis-je pour leur faire une leçon de morale ? En plus, ils sont plusieurs et costauds. Les muscles gonflés à la salle. Et le cerveau par la télé. Une gonflette mentale administrée par quelques animateurs jeteurs de feu sur l ‘huile. Le pire contre les valeurs républicaines de ce pays devra beaucoup à ces piliers de l'extrême cathodique. Donner leur nom ? Ils se présentent tous les jours.
Qu'est-ce ce qui fait peur à ces hommes et les trois vielles, femmes ? De l’étranger ? Oui. On leur a tellement dit que c’était lui leur souci ? N’épiloguons pas sur ce sujet - vieux comme l'autre pas comme soi- qui fait toutes les unes en boucle depuis des années. Mais évoquons leur autre peur. Laquelle ? Celle de devenir des étrangers. Tous sont issus du même monde. Des Français, chrétien de souche ? Oui, mais pas que ça. Ils ont de plus profondes racines. Lesquelles. D’origine Vieux monde. Comme moi. Et la majorité des étrangers – cailleras, gitans, migrants, et autres nominations plus ou moins tendres - qu’ils détestent. Malgré nos différences, nous avons ce point commun. Nos racines sont celles du vieux monde. Et il est en train de disparaître peu à peu. Ce qui génère des inquiétudes pour nombre d’individus et de groupes. Avec bien sûr des réaction différentes à ce changement inévitable qui est en train de se produire. Une évolution nécessaire. Sur de nombreux plans comme l'écologie. Mais aussi pour la condition des femmes. La plus ancienne damnée de la terre.
La veille, nous en parlions avec une libraire de cette même ville. Attablés autour d'un excellent Mojito et repas. Très bonne libraire et libraire. Libre dans ses choix, coups de gueule et de cœur. Une très grande auteure nommée Virgina Woolf s’était immiscée dans la conversation. Pourquoi moins de femmes autrices que les hommes ? À cause du temps et de l’argent. Contrainte le plus souvent de travailler et de s’occuper du foyer, elle avait peu d’heures et d’énergie à consacrer à la création. Pendant que des hommes, libérés des tâches domestiques, pouvaient se consacrer entièrement ou en tout cas beaucoup plus à leur art. Contrairement aux femmes devant mener nombre de combats au quotidien et le plus souvent contraintes à abandonner leur art. Combien de Mozarte ou de Victoire Hugo restée en friches ? Cela dit, les mâles hors du sérail culturel, sans carnet d’adresses ni fortune personnelle, sont très peu représentés non plus sur les étagères des bibliothèques. Combien d’hommes talentueux d’hier et d’aujourd’hui ayant abandonné l’écriture ou d'autres pratiques artistiques à cause de travaux chronophages pour remplir l’estomac et payer le loyer. L'argent et le temps sont la plupart du temps le carburant de la création. Revenons aux créatrices ; fort heureusement, il y a eu des progrès. De plus en plus de femmes écrivent de la littérature, réalisent des films, mettent en scène du théâtre ou de la danse, peignent, sculptent, chantent, etc. Un indéniable progrès. Même si tout n'est pas gagné.
Comme pour la fin de la domination des mâles blancs sur le monde. Elle est en cours depuis plusieurs années. Auparavant, une minorité de blancs dominait une majorité de noirs, de jaunes, de métisses, de blancs, de femmes. Aujourd’hui, il y a des changements dans les rapports de force. Des exemples ? Vous en avez partout dans les médias, le cinéma, la politique, l’industrie, etc. Les places visibles et de prestige (celles enviées par une grande majorité) se sont énormément colorisées. Et le plus emblématique de ce changement est un noir dirigeant pendant huit ans la plus grande puissance mondiale. Avec un étrange paradoxe ; il a piloté une opération contre un terroriste international ( Ben Laden) dont le nom de code était celui du chef d’une communauté décimée par les colons américains : Geronimo. Le vieux monde dominé par une seule couleur et un seul sexe a cédé sur de nombreux points. Désormais une minorité de blancs, de blanches, de noirs, de noires, de jaunes, de métisses, tous les genres, des LGBT, dominent une majorité de blancs, de blanches, de noirs, de noires, de jaunes, de métisses, tous les genres, des LGBT, etc. Les pauvres toujours aussi pauvres. Et les riches n'ont pas perdu de plumes avec le changement de monde. La domination continuerait-elle avec de nouveaux visages ?
L’homme du vieux monde n’est plus innocent. Ce que me disait un vieux copain. L’homme d’aujourd’hui va trinquer pour les millénaires, rajouta-t-il, et c’est compréhensible. On ne pourra pas faire l’économie de ça. C’est comme une sorte de décolonisation de la femme sur son colonisateur. Mais ce que nous allons endurer n’est rien par rapport à toutes les souffrances sur le dos des femmes depuis la nuit des temps. On ne va pas pleurnicher sur nos petites blessures narcissiques de vieux dominants. Nous avons bénéficié du système patriarcal. Et à ce titre, nous avons collaboré. Plus aucun homme ne peut se considérer comme entièrement innocent. D'abord un peu agacé. Puis j'ai fini par me dire qu’il n’avait peut-être pas si tort.
Pour autant, devons-nous porter la responsabilité de tout un système quasi millénaires ? Comme si les blancs d’aujourd’hui étaient responsables de l’esclavagisme, tous les Allemands du nazisme, tous les descendants des colons des horreurs durant les colonisations, tous les musulmans du terrorisme et notamment du massacre du 7 octobre, tous les Israéliens du massacre de Gaza, tous les Russes de l'invasion de l'Ukraine, tous les descendants des colons américains du massacre des Indiens, etc. Vaste problème, comme dirait l’autre. Le débat reste ouvert. Pour les individus encore capables de débattre sans anathématiser ni penser détenir la seule vérité. À ce propos, les amateurs et amatrices de débats: une espèce en voie de disparition ? Une question qu'on peut se poser. Suffit de regarder les échanges médiatisés. Et ceux parfois - de plus en plus ? - à sa propre table. Personne n'est à l'abri de la fermeture au dialogue avec l'autre. Surtout s'il a une pensée différente de la sienne.
Ne pas blesser l’autre est ma devise. J'essaye de m'y tenir. Avant même les changements sociétaux en cours générant en ce moment nombre de conflits. Depuis bien longtemps, j'aime à rire de tout, mais pas avec tout le monde. Sachant que l’humour n’est pas la chose la mieux partagée du monde. Ce qui fait rire l’un ou l’une ne fera pas rire l’autre. Rien de nouveau. Néanmoins, aujourd’hui en une période de « haute susceptibilité », je fais encore plus attention. Sachant que chaque mot est susceptible de toute sorte d’interprétation- avec du sens ou juste pour instrumentaliser le propos dans un sens qui nous arrange. Nulle intention donc de blesser quiconque par une remarque ou une vanne qui serait mal venue. Même si ça m’arrive parfois d’être blessant sans chercher à l’être.
Toutefois, il y a un seul élément sur lequel je refuse d’être assujetti aux arbitres des élégances -même celles et ceux avec qui je partage certaines idées - distribuant les bons et mauvais points. Hors de question d’obéir dans un domaine précis à leurs pressions pour me faire marcher au pas de leur morale ou idéologie. Quel est cet espace à protéger ? L’écriture. Hors de question d’obéir à une ou un quelconque lecteur en sensibilité. L’art doit désobéir. Ne jamais céder aux censures du vieux monde et du nouveau en chantier. Quitte à déplaire à ses proches.
Nombre de marcheurs de St Jacques dans cette ville. L’un d’entre eux me dit qu’il est athée et marche en compagnie d’un croyant. Une marcheuse m’explique que la majorité d’entre eux est catholique. En effet, nombre de croix sur les cous. Et de bibles dans les sacs à dos. Comme d’ailleurs, ce qui m’a beaucoup étonné, le nombre croissant de croix fleurissant sur des coups de collégiens et de lycéens. Parfois d’une manière très ostentatoire. Indéniable que le religieux catholique est lui aussi de retour. À l’arrêt de bus, nous discutons avec un groupe de marcheurs et marcheuses du monde matérialiste, égoïste, etc. Une conversation assez classique. Avec beaucoup de religieux dans leur propos. Ce qui ne me gêne nullement : chaque individu libre de son culte. Et vous ? Moi, je suis athée. Silence complet. Avec des froncements de sourcils. Sans doute qu’ils auraient préféré que je sois musulman. J’ai senti que mon coming-out d’athée les a à minima troublé. Je me suis éloigné. En repensant à mon livre saint. Je l’ai souvent en tête lors de mes déplacements. Quelle est cette lecture religieuse ? L’usage du monde, de Nicolas bouvier.
Deux jeunes beurs montent dans le train. Ils sont visiblement aussi du vieux monde. Comme moi et leurs ennemis votant RN croisés dans les bars de la ville et ailleurs sur la route. Deux jeunes qui roulent des mécaniques dans le train. Un frottement se produit entre eux et un autre voyageur, sur un quiproquo. Rien de grave. Une petite tension ordinaire sous le ciel des news toujours sombres et souvent manipulées pour rajouter de la noirceur sur la palette contemporaine. Après le frottement, les deux jeunes s’assoient face à une jeune fille. Elle porte une croix. Eux deux musulmans ? Sans doute à ce que je comprends de leur dialogue mi-arabe mi-français. En fait, ils ont envie de la draguer. Je crains le pire. Oreille tendue au cas où. De brefs échanges entre le duo et la fille. Une conversation de jeunes du monde d’aujourd’hui. À un moment, l’un des deux « vieux monde » lui dit qu’il la trouve belle. Elle dit merci et se replonge dans son portable. Ça ne va pas plus loin. Les deux jeunes, atteints de bougeotte, changent de place. Avec des rires de leur âge. Le paysage de France continue de défiler sur la fenêtre. Un beau pays qui mérite mieux qu' une impasse. La douce France en train de perdre son F de fraternité ?
Se déconnecter de notre monde devenu de plus en plus matérialiste. D’autres marcheurs de St Jacques discutent à l’arrêt de bus. Apparemment de milieux sociaux différents. Mais avec la même quête : sortir du matérialisme et se plonger dans la spiritualité. Retrouver les vraies valeurs humaines est leur credo partage sous l’égide de la coquille mobile. Je les écoute. Cette fois sans prendre part à la conversation. Entre deux phrases, la plupart d’entre eux retournent à leur smartphone. Et pas uniquement pour consulter leur trajet en cours ou la météo. Rien de différent avec le commun des mortels connectés. Malgré leur désir de détachement, se rapprocher en l’occurrence de Dieu, ils n’arrivent pas à se débarrasser de leur appendice numérique. Avec entre leurs mains l’un des objets les plus emblématiques du matérialisme ordinaire de notre époque. Le bus démarre. Et je me mets à rêver d’un monde réellement dé-matérialisé.
Un jeûne de portable trois semaines ou plus par an. C'est un décret du nouveau gouvernement mondial. Fermeture annuelle de tous les réseaux sociaux et chaînes d’infos. Seuls les numéros d’urgence seront accessibles par numérique. Pour téléphoner, retour au numéro fixe. La fermeture totale du numérique ? Non. En plus des urgences, vous pouvez travailler à domicile ou dans des bureaux. Mais plus aucun accès autre que l’urgence ou professionnel pendant la durée du jeûne. Comment s’informer du monde ? Que des dépêches AFP. Pas la moindre information commentée par des journalistes. Et pour la culture ? Retour au livre papier, théâtre, cinéma, spectacle de danse, etc. Vous trouvez que le portable n’est pas un bel outil ? La question posée au porte-parole du gouvernement mondial.
Il hoche la tête avant de répondre. Non, au contraire. C'est un fort bel outil. Avec beaucoup de possibilités. Mais l’espèce humaine n’est peut-être pas encore assez prête pour s’en servir. Moi y compris. Voilà pourquoi nous avons instauré ce jeûne. Une période où les uns ou les autres, nous pourrons prendre du recul et réfléchir sur notre assujettissement. Redevenir d’abord des humains. Et pas les animaux de compagnie de nos portables. N’est-ce pas une forme d’autoritarisme et d’atteinte aux libertés individuelles de la part de votre gouvernement ? Oui, bien sûr. Nous l’assumons complètement. Ce jeûne peut-être en effet comparé à certains vaccins obligatoires. Un acte de salubrité publique planétaire. Mais avez-vous une autre façon de faire baisser le taux de PIB en cours sur notre siècle et sur toute notre planète ? Si vous avez une solution pour le réduire, notre gouvernement est preneur. De quoi voulez-vous parler exactement ? Du Produit International de la Bêtise.
Réveil en sursaut. Le car est arrivé à son terminus. Plus personne à l’intérieur. Disparus tous les personnages croisés en 48 heures. Des êtres de chair et d'os qui se sont télescopés dans un jour ordinaire en France. Vous pouvez vous dépêcher. J’ai fini ma journée et je voudrais bien aller me reposer. Je prends mon sac et sort précipitamment. Coup de klaxon. Va te faire enculer connard ! Échange rapide entre deux automobilistes. Le vieux monde a encore de beaux jours devant lui. Le bus s’éloigne. Je lève les yeux. Des nuages obscurs viennent du pire passé de l'histoire de l'humanité. Une progression en rangs serrés.
Le ciel du vieux monde bientôt brun ?