Un homme passe l’aspirateur sur le trottoir. À la terrasse d’un café, une poésie fleurit sur le Smartphone d’une femme. La ville a changé. Le monde aussi. Des « c’était mieux avant » s’accrochent à leur mémoire comme à une bouée. Des femmes, des hommes, d'autre genres, de toutes les couleurs de peau, d'univers très divers, vivent dans la ville. Tous et toutes appartenant à la tribu des « Crânes blancs ». Tentant de flotter sur les eaux tumultueuses de l’époque. Quelques Crânes blancs vont y parvenir. Avec des images du passé comme visa sur leur dernier passeport. En exil du vieux monde. Un exil gris et doré sans la trouille au ventre. Si ce n’est celle de l’ultime nuit. D’où viennent ces silhouettes de plus en plus voûtées. D’un monde que d’anciens jeunes avaient cru aussi éternel que leur jeunesse. Désormais de vieux paumés. Entre ciel et amertume.
D’autres du même âge ne flottent pas. Nul besoin de la bouée rassurante du passé qui rappelle que, avant la fin, il y a eu un début et un pendant. Sans avoir besoin de porter leur histoire en bandoulière comme preuve. Continuant de nager ou de naviguer. Des têtes aux cimes dégarnies ou enneigées qui vont et viennent sur les eaux du présent. Un voyage au fil du jour et de la nuit en cours. Chaque minute est essorée jusqu’à la dernière seconde. Même en sachant que le temps se rétrécit à vue de souffle. Un jour ou une nuit, le soleil cessera de se lever sur le bord de leur histoire. Et l’aube ne posera plus son invitation dans leur regard. Conscients de la fin. Mais pas encore des êtres finis. Flottant ou nageant, tous ces corps ont un point commun. Lequel. Une naissance dans un monde qui s’éloigne. Inexorable disparition. Quels soient leur réaction, amers ou dévorant le temps qui reste, rien n’arrêtera la dérive de leur monde natal. Fondant comme un glacier sous le soleil d’autres us et coutumes.
Une première dans l’histoire de l’espèce humaine ? Non. Chaque ancienne génération se retrouve entre ce glacier fondant et la rive. Deux mondes les entourent. Celui de leur enfance qui s’éloigne et disparaît peu à peu de la surface. Et la rive. Celle de leurs premiers pas. Dans des espaces urbains ou ruraux qui ont changé. Leurs premiers pas s’effaçant eux aussi sur les rues du passé. Recouverts par de nouveaux premiers pas. Certains Crânes blancs prennent plus ou moins bien cet effacement. Avec sérénité, parfois humour. En se souvenant des anciens râlant contre les changements. Nombre d'entre eux auraient voulu que le monde de leur enfance soit empaillé. Pour pouvoir le conserver tel quel dans le formol d’un regard voilé par le temps. Les moins malheureux des Crânes blancs sont ceux qui acceptent que le monde ne restera pas figé dans leur enfance. Conscients que les générations passent comme des saisons. Et il y a les autres se sentant spoliés jusqu’à la mort de leurs images d’enfance. En colère contre le présent. Et un monde que leurs mains devenues maladroites - comme lors des premiers gestes - n’arrivent plus à saisir. Des êtres au crépuscule de leur histoire confinés dans le passé. Vivant dans une sorte de double exil. Plus d’hier et ni d’aujourd’hui. Mais toujours d'ici.
Sur des trottoirs qui se dérobent sous leurs pieds. Attention, un vélo ! Fais gaffe, une trottinette ! Font chier ces putains de scooters ? Y en a plus que pour les deux-roues et les bagnoles. Les crânes gris les plus vaillants s’équipent de bâtons de ski. Ils sillonnent les villes et les villages. Pour se maintenir en forme. Ne pas laisser la chair s’affaisser, ni le ventre prendre de l’avance sur leur silhouette. Serai-je un jour aussi un de ces skieurs sans skis ? Je n’en sais rien. Mais je les trouve courageux. Ici et là, des êtres promenant leur bâtons de présence dans une ville, un village, un monde qui tangue sous leur histoire. Refusant de s’absenter dans le, « c’était mieux avant » ou de se noyer dans un verre Duralex où leurs yeux ne cessent de lire le temps qui passe. Recroquevillés sur leur fin. Pendant que d’autres se penchent sur le verre de leur histoire pour en boire l’eau, le vin, ou tout simplement y lire le plaisir de l’instant. De temps en temps, j’aperçois un jeune regard plein de tendresse posée sur ces crânes gris solitaires ou en groupe. Sur des skis invisibles. Ceux du désir et des rêves d’enfance. Pour continuer d’être. Des solitudes dans une ascension horizontale.
Quoi qu’il en est et sera, tout ça, le reste aussi, n’est que passager. Nos réussites, nos échecs, nos erreurs, nos saloperies, la beauté, la laideur, le courage, la lâcheté, la colère, la poésie, la jouissance, la douleur, notre souffle sous la poitrine… Ce n’est que de l'éphémère. Des histoires de poussières. Mais en attendant la fin, nous pouvons œuvrer. De quelle façon ? En transmettant le meilleur de cet éphémère. Une transmission des Crânes blancs à la jeunesse. Et inversement. La transmission ne se fait pas que dans un sens. La jeunesse a aussi des choses à transmettre. Rester dans l’échange au quotidien. Le frottement de nos histoires passagères. Avec nos lumières et zones d’ombre de mortels. De la chair à doute... Sur la même planète en orbite.
L'homme a aspiré la dernière feuille morte du jour. La poésie écrite est en attente de lecture ou d'écoute. Les bâtons de ski sont rangés avant la prochaine marche des Crânes blancs. Le crépuscule s’efface peu à peu pour laisser place à la nuit. Au loin, l’aube se prépare dans sa salle de bains. Que sera demain ? La réponse se trouve dans le miroir de l’aube. Un vieil Indien de fiction s’approche. Il marche à pas lents. Sans bâton. Il murmure une phrase. Ce n’est pas tout à fait celle qu’il a prononcée dans le scénario. Il a parlé en pointant l’index sur les premières miettes de lumière sur un monde usé. Le nôtre et unique. Un monde incontournable pour tous les vivants. Ici et ailleurs. Sur une planète malmenée par nous et où, désormais, il s’agit de survivre, ensemble ou séparément. Que faire pour ne pas sombrer dans la noirceur ambiante et tueuse de désir ? Tenter de réenchanter notre présent. Pour éclairer aujourd'hui et demain.
Même si chaque solitude avance sous le même ciel, de plus en plus brûlant. Avec une échéance gravée dans l'air planétaire pour notre espèce qui finira par s’éteindre. Stop : enfonçage de portes ouvertes. Déjà trop digressé dans une époque qui compte le nombre de ses pas et minute son temps de lecture. Laissons la parole à un personnage de fiction. Tendons l'oreille pour l'écouter. Que nous dit cet indien au crâne blanc ?
C’est un beau jour pour se rêver.