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Billet de blog 28 mai 2024

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Les morts n'ont plus peur

Contrairement aux vivants. Surtout quand Abominable et Horreur se relaient en boucle sur les écrans. Et dans le ciel. Les vivants sont aux premières loges de la tournure tragique de notre siècle. Témoins impuissants.Tout en continuant «désespérément» de chercher à être heureux. Tenter de vivre dans un monde à feu et à sang.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
© Marianne A

« Il y a des limites au désespoir. Il n'y a pas de limites à l'espérance. » Edmond Jabès

« Sans doute avons-nous besoin aujourd’hui de la poésie, plus que jamais. Afin de recouvrer notre sensibilité et notre conscience de notre humanité menacée et de notre capacité à poursuivre l’un des plus beaux rêves de l’humanité, celui de la liberté, celui de la prise du réel à bras le corps, de l’ouverture au monde partagé et de la quête de l’essence. » Mahmoud Darwich


                Contrairement aux vivants. Surtout en ce moment où Abominable et Horreur ont le vent mauvais en poupe. Sur les écrans et dans le ciel. Chaque fois qu’il y a un carnage, un massacre, une guerre ici ou là, nous somme installés devant nos écrans. Sans être touchés directement dans notre chair. Bien à l'abri dans notre « cache en distanciel », nous échappons aux armes blanches, aux rafales d’armes automatiques, aux missiles, aux roquettes, aux bombes, aux viols de guerre, à la famine… Les vivants sont aux premières loges de la tournure tragique de notre jeune siècle. Témoins impuissants et avec parfois un sentiment de culpabilité.Celui d’être des survivants. Et de rester les bras ballants face à nos écrans du quotidien dégoulinant du pire dont est capable notre espèce. On ne pourra pas dire que nous n'avons rien vu. Tout en continuant « désespérément »  de chercher à être heureux. Profiter de sa petite histoire biodégradable. Ne pas céder à la désespérance. Jouir de son temps décompté, avec les gens qu'on aime et qui nous aime. Tenter de vivre dans un monde à feu et à sang.

           Avec la présence permanente de Abominable et Horreur. Ils ont tué ici, il re-tueront là... Un duo ultra-présent sur les médias du monde entier. Des acteurs de films gores et à gros budget. Ce sont les plus visibles et bruyants sur les tapis rouge sang et larmes. Jouant en de très nombreuses langues. Ils sont souvent maquillés pour changer de visage. Mais toujours les mêmes sous leur peau de destructeurs de vie et de beauté. Depuis plusieurs mois, les deux acteurs semblent redoubler d’activité. Du lever au coucher, nous ne cessons de regarder ou de croiser des images témoignant de leurs exactions, partout sur la planète. Le duo œuvre devant nos regards impuissants. Sans se soucier  de nos mots et silences inutiles. Que faire ? Détourner le regard ? Se préserver du pire de notre espèce ? Parfois envie de fermer l’écran, éteindre la radio, etc. Ne plus prendre des nouvelles du monde.

           Le laisser crever. Détourner le regard de notre monde qui dégringole. Se foutre que les humains, n’en ayant plus que le nom, continuent de s’entretuer. Après tout, certains semblent éprouver du plaisir puisqu'ils récidivent. Se désintéresser de leur morts et blessés; le temps file vite et je veux happer ma part de bonheur, ici et maintenant. Les laisser se mettre sur la gueule jusqu’ au dernier et à la dernière. Avec toujours leurs mêmes discours : de toute façon, les bons morts sont les nôtres, la bonne information, c’est la nôtre, etc. Et de l’autre côté, les méchants ; ils n’ont pas de bons morts et ne diffusent que de la propagande, etc. Des dizaines d’ années que ça dure. Avec une accélération depuis quelque temps. Manipulation contre manipulation. Et pendant ce temps, coule le sang.

             Tandis que l’humanité meurtrie se trouve au bord de la noyade. Comme aujourd’hui où nombre de ses membres perdent la notion de la vie de l’autre. Et en écho de la perte de la valeur de leur propre existence – indissociable de celle de ses semblables. Bien sûr, après toute mort violente ou blessures, il y a le désir de vengeance. Un réflexe naturel quand on a arraché le souffle à un ou plusieurs êtres qui vous sont chers. Rares les individus assez puissants pour ne pas réagir avec ce réflexe. Encore plus rares les êtres blessés à jamais qui le dépasse, pour ne jamais tomber dans le piège tendu par la haine ; elle sait que, à ce moment précis de souffrance, vous êtes fragile et manipulable. Son piège est de vous faire basculer de son côté : vous extraire à de l’humanité. De quelle façon ? En vous transformant à votre tour en bourreau. Perdant de vue le prix d’une vie. Quelle qu’elle soit.

           Qui a le plus de sang sur les mains ? Quels sont les puissants qui télécommandent les carnages ? Des questions qui doivent évidemment se poser à la diplomatie, la justice, aux autres instances internationales, et aux historiens. Avec le recul que ça nécessite, sans être englué dans une émotion légitime. Mais des questions qui ne sont pas prioritaires. L’urgence est la réponse : arrêter le carnage en cours. Lequel ? D’abord celui d’une population en cours de destruction sous les bombes. Les images tournant sur la toile sont insoutenables. Qui, même de l’autre camp, peut ne pas être choqué. Des images insoutenables comme l’ont été celles de l'abominable massacre du 7 octobre, et de l'horreur du calvaire des otages israéliens. L’indifférence à ce carnage en cours signifie que vous êtes passés du côté des «  barbares » ou en train de basculer vers le pire. L’empathie d’hier doit continuer aujourd’hui. Et demain si ça reproduit. En ce moment, la population palestinienne subit à son tour la pression de Horreur et Abominable. Une empathie pour deux peuples en souffrance.

          Toutefois indéniable et une lapalissade de dire que l’un, moins puissant que l’autre, est plus écrasé que celui qui a une plus grande force de frappe. Mais, dans tous les cas, les deux peuples sont plongés en réalité dans la même mare de sang ; jamais à sec et alimentée par des nappes souterraines de haine depuis des décennies. Pour ça qu’on ne peut dissocier les deux populations. Avec toutefois en ce moment une hiérarchie des priorités. Un peuple tout entier va-t-il être effacé de la surface de la planète, dispersé en une diaspora de solitudes, avec des clefs invisibles accrochées à chaque mémoire en fuite. L’avenir nous donnera la réponse.

            Pour un peuple ? Contre l’autre peuple ? Non. Ne plus tomber dans le piège du pour ou contre de la même mâchoire à diviser et embrouiller le débat. Pour tous les deux. Car aujourd’hui se joue la survie des deux. Même si le plus faible deux peut disparaître très vite de sous son ciel natal. Et être émietté sur les routes du monde. Mais l’autre peuple, même s’il est le vainqueur, sera perdant à terme. Il ne pourra plus se regarder dans un miroir. Sa victoire se sera faite sur un champ de morts. Que léguera-t-il à ses enfants ? La destruction de tout un peuple ? Le film de Horreur et Abomination ? Même les plus hautes protections et miradors n’empêcheront pas les ombres de traverser les frontières. Le vent continuera de faire circuler la mémoire d’un carnage humain. Ce sera inscrit à jamais dans l’ADN de tout le peuple vainqueur. Le rongeant de l’intérieur. Pour finir par le détruire peu à peu. Une bombe à retardement dans l’inconscient d’un peuple ?

     Trouver une solution pour les deux populations, si proches si lointaines. Il n’y a pas d’autres solutions. Pour que les deux puissent gagner. Et pouvoir se regarder chacun dans son miroir. Ce sera sans doute long. Chaque goutte de sang versé retarde la solution. Une situation qui arrange bien les affaires des bourreaux de part et d’autre. Chaque pays ayant deux ennemis : l’un à l’intérieur et l’autre à l’extérieur. Pris en étau. Autrement dit, un double combat à mener. Celui de la paix avec l’autre peuple. Et du retour de la justice. L’autre combat, sans doute plus complexe, sera contre ses démons de l’intérieur. La moindre goutte de sang versé suffit à les faire renaître. Des démons intérieurs actifs ou toujours en sommeil. Toujours prêts à détruire. L’ennemi intérieur plus dur à combattre que celui de l’extérieur ?

       Ce genre de billet générera sans doute les mêmes reproches. Pourquoi ce mot et pas un autre ? Pourquoi cet angle et pas un autre ? Sans doute qu’il y aura des imperfections, des oublis, des approximations, des interprétations, comme dans tout billet d’humeur à chaud ; pas un article de journaliste ou spécialiste du sujet. Chaque camp reprochant de ne pas voir écrit ci, ça, ou de l’avoir mal dit. Calculette à la main, ils feront le décompte de leur souffrance. Chaque bord aura Sa raison et n’en démordra pas. Avec une bascule des deux parties dans l’irrationalité. Défendre entièrement un côté, c’est se tromper. Et idem pour l’autre bord. Coincé. Quoi qu’on écrive, dise, on a perdu, puisque le sentiment d’injustice, la souffrance, se vivra de chaque côté. De plus en plus difficile et complexe de prendre position et s’engager - en risquant d’être taxé du pire par chaque bord. Pourtant, il faudra le faire. Prendre position pour un seul bord. Lequel ? Se positionner pour l’humanité.

        Des mots, toujours des mots inutiles. C’est vrai. Pas le premier ni le dernier à écrire ou parler sur ce sujet, sans le moindre effet sur la réalité. Pourtant, le silence serait pire. Et lui non plus n’agit pas sur le réel. Écrire, parler, n’est jamais vain. Sinon à quoi serviraient les journalistes, les écrivains, les cinéastes, les journalistes, et toutes les voix – connus et inconnues - témoignant de la souffrance des êtres et des peuples. Bien sûr que les mots ne ressuscitent pas les morts, ne soignent pas les blessés, ne remontent pas les immeubles détruits, ne recousent pas les mémoires déchirées, ne rendent pas un cerveau et un cœur aux adeptes de la haine… Toutefois, la parole est une lueur dans l’obscurité. À peine perceptible quand elle est seule. De plus en plus puissante quand d’autres apparaîtront. Certaines plus fortes que d’autre auront un large écho lumineux. Elles éclaireront les massacres. Lesquels. Tous sans exception. Pour éclairer là où Horreur et Abominable se sont donné rendez-vous. Un éclairage pour que personne n’oublie. Et tout faire pour que ça ne se reproduise plus.

          En attendant, mot ou silence ; il y a une urgence absolue. Celle du peuple palestinien exsangue et au bord de son dernier souffle. Des vies à sauver du carnage. Que le sang cesse de couler. Une urgence aussi pour le peuple israélien, souffrant sous le même ciel. Certes pas les mêmes souffrances. Mais deux populations sur les rives de la même plaie béante. Agir pour que tout un peuple - dirigé en ce moment par une poignée de fous de guerre - n’endosse pas la responsabilité de la destruction de tout un peuple voisin. Une urgence aussi pour vous, moi, nous, le monde entier : des milliards de témoins impuissants du spectacle tragique de Abominable et Horreur. Usés par les massacres en boucle sur nos écrans. Et une urgence pour notre humanité. Pour qu’elle puisse se regarder dans un miroir. Lequel ?

        Le miroir de la paix sans fin.

NB : En lisant des poètes comme Edmond Jabès, Mahmoud Darwich et d’autres, on a l’impression que le monde pourrait être meilleur. Ou moins pire. Leurs mots sont les meilleurs ambassadeurs de notre humanité. Et de nos solitudes uniques et universelles. Loin des mots manipulateurs de nombres des dirigeants de la planète. Pourquoi pas donner les clefs du monde aux poètes ?  Ça nous changerait.  Et ce serait sans doute pas  pire que les dirigeants actuels de la planète. Mais ça n'arrivera jamais. Poésie et pouvoir sont incompatibles.Et tant mieux pour la poésie.

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