Brouillard de miroir

« Vieillir ne me dérange pas. Au contraire. Je me préfère aujourd’hui à soixante-cinq ans qu’à vingt-cinq. Plus tolérante et moins sentencieuse. Plus je vieillis, moins j’affirme. Ni dans le c’était mieux avant. Plutôt pas mal sous mon crâne de sexagénaire. Une femme épanouie mais… C’est plus fort que moi. Les années ne devraient s’imprimer que sous la peau. »

 © David Hockney © David Hockney

 


        Un champ de ruines dans son miroir. Elle le sait, mais refuse de le voir. Sa lucidité s'efface devant son reflet dans la glace. Depuis son soixantième anniversaire, elle tente de retisser le masque de sa jeunesse perdue. Une trouille qu’elle ne pensait pas avoir. Persuadés d’être comme sa mère. Rêvant de finir comme celle qui l’avait mise au monde. Une belle vieille femme avec deux étoiles bleues accrochées à une toile de rides. Ses yeux et son sourire se sont éteints à quatre-vingt-douze ans. Morte quelques semaines après l’incinération de l’homme de sa vie. « Vieillir ne me dérange pas. Au contraire. Je me préfère aujourd’hui à soixante-cinq ans qu'à vingt-cinq. Je me trouve plus équilibrée et intéressante maintenant. Plus tolérante et moins sentencieuse. Plus je vieillis, moins j’affirme. Ni dans le c’était mieux avant. Plutôt pas mal sous mon crâne de sexagénaire. Mais pour… C’est plus fort que moi. Les années ne devraient s’imprimer que sous la peau. ». Sa réponse à une inquiétude d’une de ses copines. Elle lui avait encore emprunté du fric pour faire des courses. Pas un mois sans un grand découvert. Elle est toujours au bord de l'interdit bancaire. Toujours à se promettre d’arrêter. En vain. Comme d'autres sont accro aux jeux d’argent ou à l'achat compulsif de vêtements. Une femme addicte à sa quête de jeunesse.

      Sa fille et mon fils sont très en colère. La moitié de sa retraite de prof de collège part dans la chirurgie plastique et autres crèmes et pilules de jeunesse. « Pourquoi tu fais ça ? Toi la féministe qui t’es toujours battue pour que la femme ne soit pas qu’un objet. C’est comme ça que tu m’as éduquée. Voilà que tu agis comme les actrices que tu ne pouvais pas supporter. Tu les traitais de poupée sans cerveau. Désolé, mais tu fais exactement comme elles. T’écraser devant le chantage à la beauté et la jeunesse des magazines de mode. Je te comprends plus. ». Sa fille est la plus remontée contre son obsession à vouloir garder son visage de jeunesse. « En plus, Maman, t’es plus belle sans toutes ces merdes que tu fais à ta peau. Regarde tes lèvres. Une vraie cata. Je n'ai pas l’impression que c’est toi qui m’embrasses. C’est plus les lèvres de ma mère. Une bouche de magazine. Arrête de courir après ta plastique de vingt ans. C'est un leurre qui est en train de te détruire. Faut plus te mentir.Tu ne retrouveras jamais ton corps de vingt ans. ». Leur dernière rencontre avait été très tendue. Quatre ans que la mère et la fille ne se voient plus. Juste un coup de fil pour les anniversaires et le jour de l’an.

     Son ex-mari ne partage pas la colère de leurs enfants. «Moi aussi, les cheveux se font la malle, le petit ventre, tout ça, c’est vraiment emmerdant. Surtout la peau flasque des bras. Je n’enlève plus le haut pour faire l’amour. C’est la vie. J’ai pas mal de copains qui passent sur le billard pour se refaire le corps. Chacun fait ce qui peut et veut avec son vieillissement. Pas tous égaux dans ce combat à rides. ». Il pouffe comme à chacun de ses jeux de mots. Un vieux gosse avec son catogan. L’un des rares avec qui elle pouvait en parler librement. De ça et de quasiment tous les sujets. Sans jamais se sentir jugée. « Je sais que mon corps part en capilotade. Mais je suis heureux, car je garde un truc encore intact. Celui de tous les combats et manifs. J’en suis encore. Je bande de moins en moins, mais… Ça ce n'est pas prêt d’être en berne. ». Il a levé le poing. « C’est le privilège de la rage. ». Duo de rires complices.

   Un soir, elle a voulu lui emprunter une somme pour se faire refaire le nez. « Tu fais ce que tu veux avec ton âge, mais ne me demandes pas de cautionner ce truc. Hors de question de filer le moindre centime à ces vautours de la peur de vieillir. ». Il refuse de lui prêter du fric. Mais toujours prêt à régler un loyer, des charges, remplir son frigo, payer la réparation de la bagnole… Présent chaque fois qu’elle se trouve dans le besoin. «Pourquoi tu ne vas pas voir quelqu’un pour en parler ? ». La seule fois où elle s’est mise en colère. Pour qui la prenait-il ? Une barge ? « Regarde le couple là-bas. Des gens bourrés aux as. Tu crois que tout est d’origine chez eux. Tous les deux se sont faits liftés. Pourquoi uniquement les gens à fric qui auraient la possibilité de traquer les ravages du temps sur leur corps ? Et moi que dalle. ». Elle hurlait dans le restaurant. Lui ne savait pas où se mettre. Ils sont sortis et ont marché sur le trottoir sans un mot. « Ne parlons plus de ça. Comment dire ? C’est un truc qui ne s’explique pas. ». Puis elle lui a pris le bras. Un couple de vieux copains. Semblables sur de nombreux points. Sauf face au miroir.

    Lui dire ou pas ? Elle se sent honteuse. Prête à vendre un cadeau qu’il lui a offert pour ses trente ans. Un portait d’elle. La toile était titrée « Ton jour d’été ». Son ex mari est peintre. Il a longtemps vécu dans la misère avant de commencer à en vivre. A bientôt soixante dix ans. Sa côte a même explosé il y a quelques mois, après une rétrospective et une vidéo. Elle lui en a parlé. Il l’a dévisagée. Elle a baissé les yeux. « C’est combien ta prochaine opération ?». Elle a relevé la tête. Très gênée. Elle a murmuré la somme. Il a poussé un soupir. «Y se font vraiment pas chier les mecs. Dans une prochaine vie, je sais ce que je ferai comme taf.». Il a sorti son chéquier. « Voilà. C’est moi qui rachète ma toile de jeunesse. Elle sera bien dans ton atelier. Dans ma collection privée. Je l'embarque aujourd'hui. ». Elle a esquissé un sourire. Débarrassée d’une culpabilité. Et d’assez d’argent pour sa prochaine opération. Sur sa poitrine.

 Une semaine après, elle s’est arrêtée devant son portail. La fenêtre de la salle de bains ouverte. Un troisième cambriolage ? Elle a fait le tour de la maison. Aucun doute : quelqu’un était rentré durant son absence. Le ou les voleurs étaient peut-être encore à l’intérieur. Appeler les flics ? Elle a tendu l’oreille. Pas un bruit. Elle est entrée à pas lents et a examiné toutes les pièces. Pas la moindre trace de cambriolage. Peut-être qu’elle avait juste oublié de fermer la fenêtre. Soupir de soulagement. Elle se laisse tomber sur le canapé et ôte ses chaussures. Le chat la rejoint. Elle s’est redressée. Les yeux rivés sur le mur. Quelqu’un avait bien pénétré chez elle en son absence. La toile de ses trente ans est revenue. Elle s’est levée. Heureuse de la retrouver accrochée à sa place. Elle a souri. Un sourire en écho à celui sur la toile. Une jeune femme en robe d’été assise pieds nus sur un rocher. Il avait changé le titre.

   Ton miroir.

NB) Cette fiction est inspirée d’un tweet. Une femme évoquait son actrice préférée. Elle regrettait de voir son visage déformé par la chirurgie esthétique. Mais sans prononcer le moindre jugement à son encontre. Juste très attristée de constater les dégâts sur son idole de jeunesse. Que reflète cette course à l'éternelle jeunesse physique ? Le reflet d'une époque de jeunisme à tout prix ?

 

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