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Billet de blog 28 septembre 2015

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Comment reconnaître un «cerveau de race blanche» ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

         Hier soir, une femme est arrivée dans notre unité psychiatrique.  C’est une piétonne victime d’un chauffard qui s’est enfuie. Elle a le visage et le crâne complètement bandés. On ne voit que ses yeux. Un regard inquiet. Malgré la violence du choc, elle s’en est fort heureusement plutôt bien sortie. Pas la moindre cicatrice ou quelconque trace visible à terme. Mais le responsable des urgences, après les scanners n'ayant décelé aucune séquelle sur le plan plan physique, s’est quand même inquiété des éventuelles soucis sur le plan mental. Notamment à cause du mutisme de l’accidentée. Et il a préféré la transférer dans notre service.

Ce matin, elle a commencé à parler à une infirmière. Une logorrhée comme un disque rayé en boucle. Impossible de comprendre ce qu’elle essaye de nous dire. C’est un mélange  de plusieurs langues dont on ne saisit que des bribes de français et d’anglais. Elle semble fachée de ne pas pouvoir être comprise. De plus en plus fébrile.

Qui est cette femme ? Les pompiers, intervenus après l’accident,n’ont rien trouvé sur elle pouvant l’identifier.  Une femme sans identité nous parlant dans une langue inconnue.  Première fois que je me trouve confronté à un tel cas. Comment agir avec cette patiente ?

Sûr que c’est une migrante. On a qu’à la renvoyer chez elle, retrouver son beau pays sans impôts. Toujours l’humour noir de Damien, mon assistant pourtant incapable de faire du mal à une mouche. Depuis quelque temps, en plus des SDF habituels, nous recevons de plus en plus de roms et de réfugies dans notre service. Loin d’être un scoop de dire que les populations précarisées par la misère, l’exil, etc, soient victimes de troubles psychiatriques.  Pas uniquement les nantis, très nantis, victimes de décompensations psychiques et autres bouffées délirantes. La folie ne demande pas de bulletin de naissance.

Dans le cas d’étrangers trouvés délirant sur la voie publique, nous finissons toujours par communiquer avec eux, grâce notamment à l’aide d’interprètes. Avec elle, nous avons essayé l’anglais et le français. En vain. L’une de nos psychiatres, d’origine turc, a saisi plusieurs mots d’arabes dans la bouillie verbale de la patiente. Elle lui a parlé en arabe. Même échec de communication.  Un cas qui sera complexe à traiter. Sans doute besoin de beaucoup de temps avec cette patiente.

Sur la route de chez moi, j’entends une info à la radio. Incroyable ! Non, ça ne pouvait pas être ça. Dans le doute, faut tout de même vérifier. Je fais aussitôt demi-tour pour rejoindre l’hôpital. Tu as tant de problème de fric pour faire des heures sup. Bousculant Damien, je me précipite à la chambre. J’examine la patiente qui sommeille. Elle ou pas elle ? Je sors et vais chercher Damien en lui expliquant le but de mon retour. Il fixe à son tour la patiente et acquiesce d’un signe de tête. Pour lui, c’est bien elle. Je demande à deux infirmières dont une qui est sûr de l’avoir reconnue.

Damien et moi gagnons le bureau du grand patron de l’hôpital. A lui de prendre en charge  officiellement le cas de cette dirigeante politique de droite extrême, portée disparue, qui se trouve actuellement dans notre service. Judéo-chrétienne ou pas, le pète au casque est sans frontières. Si ça s'ébruite, pas bon du tout pour son plan com politique de délirer aussi en arabe. Damien se marre. Je l’imite.

Nous sommes bien placés pour savoir que le cerveau de souche n’existe pas. Même si certains tentent de le faire croire en ce moment. Pas de cerveau judéo-chrétien, musulman, bouddhiste, mormon, blanc, noir, vert... Juste une superbe mécanique qui s’enraye parfois. Nos premières racines sous le crâne ?

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