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Billet de blog 29 août 2024

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Racines de chair

Nos racines dans nos émotions. Quel que soit le lieu où nous nous trouvons. Sur terre, dans l’eau, sur du sable, sous des draps, dans une gare, devant un écran… Elles sont présentes partout avec soi. Des racines de chair et d’os. Les émotions restent le drapeau d’un pays unique. Le sien. Un pays irremplaçable. Et mobile. Notre corps.Le premier et dernier de nos domiciles connus.

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Illustration 1
Traces © Pierre Soulages

«  Dans le lit d’un ruisseau

Je suis moins éphémère

Qu’au bord de mon regard. »

Philippe de Boissy

               Nos racines dans nos émotions. Quel que soit le lieu où nous nous trouvons. Sur terre, dans l’eau, sur du sable, sous des draps, dans une gare, devant un écran… Elles sont présentes partout avec soi. Sans avoir l’appréhension de les oublier ni de devoir les recharger. Et nul besoin de devoir les justifier sans cesse. Des racines de chair et d’os. Sans la nécessité d’être reliées à un carré de terre à ciel ouvert. Pour autant, ça n’empêche pas de vouloir se sentir de quelque part, d’y être attaché, et même de le revendiquer avec force. Libre bien entendu de se promener avec des couleurs de tel ou tel étendard. Avec les racines-émotions, pas d’incompatibilités de se définir géographiquement et se réclamer d’ us et de coutumes transmis de génération en génération. Elles ne contraignent pas. Néanmoins, les émotions restent le drapeau d’un pays unique. Le sien. Un pays irremplaçable. Et mobile.

              Notre corps. Le premier et dernier de nos domiciles connus. Riche, pauvre, noir, blanc, jaune, homme, femme, autre genre, enfant, juif, musulman, athée, agnostique, de gauche, de droite, hétéro, LGBT, d’ici, d’ailleurs… Ça a bien sûr de l’importance. Mais certains s’en servent comme d'une vitrine. Moi, je suis ça. Et toi, tu es quoi ? Vitrine face vitrine. Chacun et chacune derrière sa façade. L’essentiel, le moteur de chaque individu, ne me paraît pas se trouver uniquement dans une carte de visite ; il est ancré beaucoup plus profondément. Comment y accéder ? Pour ça, il faut fouiller sous les étiquettes – plus ou moins emmurantes. Pour plonger loin, très loin. Dans la part enfouie de son être. Là où vous échappez à tous les étiquetages. Même les étiquettes bienveillantes qui peuvent  vous enfermer. Dans cet espace hors des radars, vous n'êtes plus du tout confiné dans un document administratif, passeport et autre pièce d’identité, ou une image figée ou changeante dans le regard des autres. Qui êtes-vous sans carte de visite ?

            Une part de gâteau de l’humanité. Rien de plus, rien de moins. Posée sur la table du temps qui passe. Avec de très nombreux convives de son siècle. Une part semblable à celle de milliards d’individus de notre espèce. En effet, il y a un très grand nombre de ressemblances entre tous les êtres. Quelles que soient leurs origines, leur place sur l’échelle du monde, etc. Joie, générosité, empathie, colère, mesquinerie, courage, lâcheté… À la naissance, tous les humains bénéficient plus ou moins de la même trousse à outils. Le plus important est son utilisation. Certains êtres voudront construire, ou reconstruire, en ayant toujours un objectif conscient ou inconscient : toujours faire progresser notre humanité. Tandis que d’autres chercheront à détruire : une destruction de proximité ou d’envergure. Pendant ce temps, la majorité se contentera de vivre sans chercher à nuire ni à faire évoluer. Toutefois, il y a un point commun incontournable à tout le monde. Lequel ? Huit milliards de solitudes passagères.

        Dégondage de portes ouvertes ? Sans aucun doute. Depuis la nuit des temps, on sait que nous sommes surtout des sacs d’émotions. De la meilleure à la pire. Certaines d’entre elles, générant de l’amour, de l’amitié, de l’empathie, de la création nous élèvent et participent au chantier de la beauté individuelle et – ou – collective de l’humanité. Tandis que d’autres, telle la trouille, la jalousie, la quête effrénée de pouvoir, la course au toujours plus de fric, nos vanités, nos mesquineries, nous mènent tout droit au désastre : intime et planétaire. Avec en star du pire de notre espèce : la haine. C’est elle qui a la plus forte empreinte de sang versé sur la planète. Une haine courant de siècle en siècle et se nourrissant des technologies nouvelles pour massacrer son prochain. Guère un hasard si les manipulations - à petite ou grande échelle - se font le plus souvent sur le terreau de nos trouilles et anxiétés. Mais tout ça n’est pas un scoop. Pourquoi alors gâcher des mots et du temps de lecture des internautes ?

           Juste émettre un petit son dans le brouhaha numérique. Certes inutile. Du déjà dit et redit beaucoup mieux. Toutefois peut-être faut-il le répéter. Surtout en notre époque d’étiquetage permanent. Nous retrouvant comme dans un gigantesque supermarché en orbite. Avec de nouveaux produits bien rangés : nos chairs à histoire. Les uns et les autres installés dans des rayons bien séparés. Selon sa couleur de peau, sa religion, ses origines sociales, son orientation sexuelle, sa couleur politique, pour ci, contre ça, etc. Il me semble (mauvaise interprétation ? ) que la force de quelques-uns, une poignée de commerciaux de la secte «  toujours plus de profits en un minimum de temps», est d’avoir réussi à transformer la majorité des humains en des produits. Chaque individu représentant de telle ou telle marque : blanc, noir, jaune, femme, homme, autre genre, hétéro, LGBT, beauf, bobo, etc. Difficile d’échapper à notre codebarisation mentale et intime.

        Nos chairs sont désormais en rayon. Entre les produits surgelés et les derniers mobiles. Des magasiniers-algorithme nous ayant installé à une place précise. Selon les critères que nous avons donnés à la machine à étiqueter. Elle a tracé un portrait-robot avant de nous diriger vers notre espace prêt à nous accueillir. Parmi nos clones. Dans notre entre-soi rassurant. Dans les allées, il y a une signalétique et des logos bien repérables pour ne pas se tromper de destination. Se perdre ? Nul crainte, il y aura toujours quelqu’un pour vous guider et ramener à votre rayon d’assignation. Des produits humains consommateurs de produits manufacturés ?

            Conclure par un brin d’optimisme. En effet, tout n’est pas foutu. Ici et là, des individus n’acceptent plus l’assignation à un rayon jusqu’à la fin de leur existence. Refusant de n’être qu’une marque. Des êtres qui, au risque de passer pour des traîtres, sont même capables de critiquer leur famille d’origine. Et cerise sur le gâteau de la transgression, de penser contre leur « vérité vraie ». S’exfiltrant du si tu ne penses pas comme moi, c’est que tu un… ou une…, si tu n’es pas pour ma belle et grande idée , c’est que tu es du côté des méchants. Certains individus n’acceptent plus la relation binaire et la pensée courte très en vogue en notre siècle. Préférant sortir de leur zone de certitudes pour aller voir de l’autre côté de son entre-soi. Même si la pensée complexe requiert une plus grande énergie et souplesse. Difficile de lâcher toutes nos laisses( Papa, Maman, la famille, la religion, l’idéologie, sa radio préférée, son psy, celui ou celle qui a parlé en dernier et très fort…) pour aller visiter l’inconnu. Le sien. Et l’inconnu de l’autre.

           Sans rayon ni laisses. Jamais je n’aurais pu penser convoquer Rika Zarai dans ce genre de billet. Encore un coup d’une de mes laisses : mon éducation populaire par la radio sur la table de la cuisine. Revenons à ces êtres refusant de binariser et de croupir à vie dans des rayonnages de l’entre-soi. Sont-ils nombreux ? Difficile de répondre. Puisqu'ils ont décidé de sortir du catalogage. Donc de la mécanique à tout comptabiliser. Parmi ces êtres quittant les rayons de l’assignation, certains laissent des traces. Elles sont vues ou pas vues sur des écrans. De plus en plus, je suis à l’affût de leurs traces. M’éloignant de la parole des « leurristes » permanents (notamment certains - pas tous - politiques pathétiques sans politique ni éthique, penseurs sans pensée, etc.) qui alimentent le bruit du vide avaleur de sens. Où se trouvent ces laisseurs et laisseuses de traces ?

         Au rayon poésie. Dans une librairie ou une médiathèque. Avec entre autres comme guides, Philippe de Boissy , Céline Coulon. Et d’autres poètes et poétesses. Pourquoi pas aussi lire ou relire le très fort «  Là où les eaux se mêlent », de Raymond Carver. Nombre de traceurs et de traceuses. Pas que dans le domaine de la poésie. En ce moment, on peut aussi trouver des traces dans une grange au fin fond d’un village du Causse. Sous un carré de ciel d’ici. Là où un peintre-sculpteur (Chamanartiste ?) a déposé quelques «  fragments du temps » et de sa vision du monde. Sans bruit ni la moindre injonction à suivre ses traces. Peut-être juste une invite à se perdre. Tâtonner sans aucune laisse. Retrouver les racines de ses émotions ?

          L’actu me tombe des mains. Je m’intéresse de moins en moins aux gesticulations récurrentes sur écran ou à la radio. Me contentant du strict minimum (quelques articles et les miettes d’ondes matinales du radio-réveil) des infos. Depuis quelque temps, la poésie, la musique, la peinture, ont phagocyté mon agenda. C’est ma priorité sur le reste. Pourquoi désormais négliger le fil de l’actu si importante auparavant dans mon quotidien ? Une façon de fuir lâchement la réalité un monde qui penche vers son néant ? Sûrement plusieurs raisons. Dont certaines indicibles. Peut-être une autre manière d’aborder l’actualité, sans passer par les fils habituels des médias. Les artistes ne sont-ils pas aussi des lanceurs d’alerte ?

         La réponse dans leurs traces.

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