L'année du masque

Le XXIe siècle est majeur et pas vacciné. Nul vaccin contre la connerie humaine. Mais plusieurs en cours de fabrication contre le virus tueur de l’année. Pourtant le premier fléau fait nettement plus de dégâts planétaires que la Covid 19. Et depuis des millénaires. Laissons le passé dans le rétro et revenons aux derniers jours des vingt ans de notre siècle. Chacun verra 2020 à sa porte.

           

 © Marianne A © Marianne A

 

                                                                                    Pour ceux qui ont connu les R16 avec cow-boys du 93...

 

                 Le siècle est majeur et pas vacciné. Nul vaccin contre la connerie humaine. Mais plusieurs en cours de fabrication contre le virus tueur de l’année. Pourtant le premier fléau fait nettement plus de dégâts planétaire que la Covid 19. Et depuis des millénaires. Laissons le passé dans le rétro et revenons aux derniers jours des vingt ans du siècle. Chacun verra donc 2020 à sa porte. Pour ma part, ce sera l’année avec le plus de morts de proches. Dont un frangin de ma famille choisie. Certains ont fini leur parcours avec des corps usés. Une mort gravée à fleur de peau bouffée par la maladie et une vie brûlante. Des êtres sans excès de modération et une existence bien remplie. Cependant tout décès, même prévisible, surprend quand il arrive. Moins évidemment que les brutales disparitions. Comme un hold-up de la grande faucheuse. Une forme d’injustice brisant à jamais une conversation en cours. « C’est la rançon de la vieillesse, mon pote. À partir d’un certain âge, t’as un abonnement gratis au cimetière et au funérarium. ». Le résumé d’un copain. Constatant aussi qu’aucune de ces morts de proches n’est liée au virus. Pour autant, il ne s’agit pas de minimiser le nombre de victimes de la Covid 19. Plus d’un million de morts et les centaines de milliers d’abîmés sur toute la surface du globe. Sans non plus oublier que la mortalité mondiale n’est pas liée qu’à une seule cause. Et chaque mort ne peut être enfermée dans une courbe. Toujours une histoire individuelle. Tout le reste n’est que de la comptabilité.

       Gosse, nous sommes un certain nombre à avoir eu déjà affaire aux « déconnades » de certains joyeux drilles de la BAC.  C'était le labo d’une nouvelle police sur le territoire de notre enfance. Avec nous en guise de cobayes. Ce labo était dirigé par un Préfet ayanr réprimé dans le sang (des dizaines de morts) des émeutes en Guadeloupe en 1967. Voilà donc les nouveaux cow-boys du 93 dans leur R16 et autres véhicules diesel repérable à l’oreille. Certes, en face d’eux, il n’y avait pas que des saints. Ni de grands humanistes non plus. Ne pas croire qu’il n’y a que de la beauté et subtilité chez les voyous. Ni chez le populo en général. Rien a envier en mesquineries et autres saloperies aux grands bourgeois des beaux quartiers. Toutefois, une grande différence entre les voyous côté police et ceux qu’ils poursuivent. Courses dans les rues et bars des villes. Certains voyous sont assermentés. Quelle parole pèse le plus dans la balance de la justice ? La violence de certains flics n’est donc pas nouvelle. Mais les portables et nouveaux journalistes (pourquoi leurs prédécesseurs étaient moins enclins à évoquer les violences policières ?) n’étaient pas sur la street comme on dit de nos jours. Pour ma part, j’ai eu de la chance dans mon parcours urbain de fils de prolos du 93 : juste une petite gifle assermentée et gratuite. Rien de grave. Contrairement à des copains (pas que des voyous) qui se sont fait dérouiller: des branlées non policées et sans images. Certes, quelques-uns mettaient de la très mauvaise volonté à se laisser embarquer. Fallait les encourager à entrer dans la bagnole ou le fourgon. Pour un petit voyage à la lumière d’un gyrophare. Pour une simple garde à vue. Ou plus si affinités judiciaires. Et au bon vouloir assermenté.

      Une nuit de 1977, j’ai assisté à une scène. Elle s’est déroulée très vite. J’étais planqué derrière une bagnole. Une demie douzaine de flics cognait un homme à terre. Un individu fort dangereux et menaçant avec ses menottes au poignet. J’ai cherché le portable dans ma poche. En vain. Une scène quatre décennies avant l’invention du désormais témoin numérique et civique. Juste mes yeux impuissants et inutiles. Le regard apeuré et sidéré d’un gosse de quinze ans. Un ado nourri à Liberté Égalité Fraternité et France terre des Lumières et Droits de l’Homme. Mon inquiétude en croisant la gente policière, une appréhension partagée par beaucoup de citoyens et citoyennes, pas uniquement des basanés, n’est pas le fruit d’une fiction. Une réalité nourrie entre autres par des années de contrôle au faciès. Dont une humiliation devant une copine du lycée dont j’étais amoureux. Elle m’attendait à quelques mètres dans le couloir du métro. J’avais joué l’indifférence. L’air fier et un Niagara de larmes sous la peau. L’humiliation encore là quarante ans après. Indéniable que le faciès du pauvre (aujourd’hui coloré) est plus recherché que celui (même basané) des quartiers huppés. La matraque a toujours aimé la chair populaire. Qu’avait commis l’homme roué de coups cette nuit de 77 ? Je n’en sais rien. Peut-être une ordure et un criminel. Mais un homme hors d’état de nuire et à terre. Pourquoi s’acharner dessus quand on est représentant de la loi ? « Pas vu, pas pris », inscrit aussi au code de déontologie de certains fonctionnaires ? Rien à voir cette nuit-là avec la vision de la République transmise par les enseignants et les manuels scolaires. Après Starsky et Hutch, les débuts du binôme « Outrage et Rébellion » ?

     Tous les musulmans sont-ils des terroristes ? Tous les hommes des tueurs et violeurs de femmes ? Tous les politiques et journalistes des pourris ? Toutes les féministes ennemis des hommes ? Tous les réalisateurs de cinéma des pédophiles ? Tous les caricaturistes des racistes et sexistes ? Chacun peut compléter la liste selon ses centres d’intérêts. Ou de sa mauvaise foi. Non est bien sûr ma réponse à toutes ces questions. Le refus d’amalgamer uniquement quand il s’agit de son camp et de ses convictions ? Au risque de m’engueuler avec certains copains, les flics ne sont donc pas tous des barbares assermentés. Fort heureusement. Sinon le nombre de victimes serait beaucoup plus important. Violence systémique ? Certains pensent que c'est un système. D’autres considèrent qu'il s'agit de brebis galeuses. Même proportion de racailles chez les flics que n’importe où ailleurs ? J’aurais tendance ( naïveté et erreur de ma part ? ) à penser plutôt ça. Sans toutefois oublier que les « racailles assermentées» sont plus dangereuses que les autres racailles. Surtout quand la hiérarchie les couvre et les encourage à casser du citoyen. Prioritairement quand il est pauvre. Ce serait bien de faire du ménage parmi des fonctionnaires chargés – normalement - de protéger leurs concitoyens. Non de les détruire. L’œil numérique citoyen est un outil pouvant aider à ce ménage. Où au moins calmer certains trop enclins à « déconner ». Déconnade avec amputation de main, énucléation... Quand il n'y a pas mort d'homme ou de femme.

      Plus de morts en France et dans le monde qu’en 2019 ? Sans aucun doute un nombre plus élevé que chaque année précédente. Cependant, n’étant ni épidémiologiste ni expert cathodique tout terrain, je ne peux rien affirmer. Sauf que 2020 a été une année de merde. Les quatre mots revenant le plus souvent pour la qualifier. Et à juste titre. Encore plus merdique pour ceux déjà dans la merde. Plus tous les autres, en équilibre précaire, les précaires en équilibre, qui se cassent la gueule. Rares ceux qui vont adorer cette année. À mon avis, elle ne sera guère regrettée le 31 décembre. Vite balancée avec les coquilles d’huîtres. Avec en guise de résolutions des doigts croisés autour de la bouteille de Champagne : un toast pour que 2021 ne ressemble pas à sa terrible petite sœur. Peut-être que d’aucuns y ont vécu le plus beau jour de leur vie. Un début d’histoire d’amour, une naissance, gagner au loto… Un bonheur malgré tout masqué. Au cœur d’une année de merde.

           Rayer 2020 du calendrier d’avant ? Les années de guerre ou de grippe espagnole (apparue en réalité aux États-Unis) et autres horreurs sont inscrites dans les mémoires collectives et bouquins d’histoire. Pourquoi jouer la politique de l’autruche ? Pas que des années de jours heureux et tapis de fleurs jusqu’au dernier jour de décembre. Stupide de vouloir cacher la réalité 2020. Elle laissera des traces chez tous ceux l’ayant vécu. Une réalité très étrange et confuse. Comme si nous étions des acteurs confinés dans un film de SF planétaire. Ou sur un gigantesque terrain de sport à ciel ouvert. « Temps mort ! ».  Avec le brusque arrêt de sept milliards de joueurs. Un temps mort à rallonges. Tous confinés au vestiaire en attendant la reprise de nos activités. Sans masque, ni autorisation signée de sa main. Revenir à la vie avant Covid. Loin d’être parfaite, mais pas confinée et masquée. Quand reprendra le match ?

         Vingt ans et frappé par une pandémie. Pour paraphraser Paul Nizan : pas du tout le plus bel âge de notre siècle. Ni pour le monde et ses habitants. Un virus planétaire nous tombant sur le rabe, en plus de tout le reste. Que va-t-il se passer au sortir de tout ça ? Retour au monde d’avant ? Le début d’un monde d’après ? Une affaire à suivre... En attendant, la ronde continue. Celle des saisons et de la planète. Avec des morts et des naissances chaque seconde. De la boue et beauté à tous les étages. Banalité du manège de l’humanité. En tout cas, indéniable que nous sortons d’une année avec cinq lettres. Merde restera le qualificatif de 2020. Une année vécue comme dans une salle d’attente. Ce n’est pas une vie… Que nous souhaiter pour la prochaine année pointant son nez ? Cinq autres lettres pour 2021.    

    Une année de vivre.

NB : Dernier billet de ce blog avant une hibernation numérique. Pour d’autres chantiers. Difficile de souhaiter bonne continuation et bonnes fêtes à toutes et tous. Pourtant faudra la finir cette année de merde. Vivement le retour des saisons non masquées. La beauté de notre banalité quotidienne. Comme boire un demi bien frais en terrasse, sans masque ni dérogation. Pour trinquer à la fin d’une année qui nous a fait trinquer. Et revenir à nos essentiels de mortel imparfait.

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