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« Pour moi, le poète, c'est quelqu'un qui réveille les mots […]. Les mots s'usent. Le travail du poète est de recharger les mots. » Jean-Louis Giovannoni
Les mots brûlent dans nos bouches. Et sur nos écrans. Des cracheurs et des cracheuses de mots en ont fait leurs fonds de commerce. Leur boutique a pignon sur Smartphone, tablette, etc. Cela dit, la plupart d'entre nous, sans en faire notre métier, crachons beaucoup de mots ( ce blog en est un exemple) au quotidien. Sans doute plus qu’au siècle dernier et les précédents. Des flux et reflux de textos et autres messages instantanés. Vite, plus vite. Avec la possibilité de toujours plus de visibilité et de puissance de son. Une course de sa langue ou de ses doigts sur un clavier pour empêcher l’installation du silence : ennemi de la communication. Graver son je le plus de fois possible. Pisser des phrases courtes et percutantes, fleuries d’émoji, pour marquer son territoire sur la toile. Ici, c’est chez moi. Le territoire de ma parole. Faut montrer pouce levé pour rentrer. Dire pour exister sur le réseau. Ne pas s'effacer.
Trouver n'importe quel prétexte pour signaler sa présence. Je suis là, je pense ça, j'aime ça, je déteste ci, je... Une parole souvent orpheline du sens. Juste là pour faire briller celui ou celle qui s’en sert. Ou colmater sa trouille de disparaître ? À force d’alimenter n’importe quels feux, la parole ayant quelque chose à dire a-t-elle disparu ? Une question qui peut se poser. Surtout dans une époque où dire, écouter, écrire, lire, sont soumis plus ou moins à la loi du pouce levé ou baissé. Sans oublier le cœur mis à toutes les sauces. Comme la majorité de mes camarades d'époque, je pratique aussi certains travers que je dénonce. Que reste-t-il quand les cracheurs et cracheuses de mots ont tourné le dos à la caméra ? Des odeurs de brûlé. Celles du vide parti en fumée. Plus que des braises de la parole ?
Parler aujourd’hui, c’est bien souvent chercher à occuper un espace. Délimiter une surface marchande et zone d'influence. En essayant d'agrandir le plus possible sa zone d'influence. Et y attirer le plus grand nombre de chalands. Une bataille commerciale sous le ciel de la réalité ou dans le labyrinthe du virtuel. Au fond, rien de nouveau. Le hâbleur de comptoir ou ailleurs est aussi un commercial de lui-même. De tout temps, la langue a servi à la vente de soi ? Qu’il s’agisse d’un oral d’examen, d’un casting pour le cinéma, de vendre son bouquin, dealer son spectacle, de séduire un être désiré… Au cours de son histoire, chaque individu s’est plus ou moins vendu. Quelle est alors la différence avec notre époque connectée ?
L’infiltration de notre parole. Intime et publique. Des espions se sont glissés à l’intérieur. Retournant certains mots pour qu’ils deviennent leur instrument. Pour quelle puissance œuvrent ces espions ? Pour les dirigeants du pays de l’algorithmie. La plus grande puissance mondiale. Avec des espions partout sur la planète. Pénétrant sous toutes les peaux pour savoir qui nous sommes et ce que nous pensons. Épiant le moindre de nos gestes et capable d’imiter notre démarche. Dans quel but ? Pour, le plus vite possible, nous guider vers telle ou telle enseigne. D’excellents guides commerciaux s’étant nourris de notre histoire. Après avoir scanné notre intimité, ils sont capables de trouver l’âme-sœur, un partenaire de jeu sexuel raccord avec nos fantasmes, une association correspondant à nos convictions, etc. Mais tout ça n’est pas gratuit. Notre parole est essorée le plus possible de son sens. La vider pour la remplir à nouveau et l'étiqueter. Qu'elle devienne une marchandise. Avec un compteur (followers, nombre de clics, etc.) pour savoir si c'est un produit rentable. Nos mots s’achètent et se vendent. La majorité d'entre nous reste coincée dans le grand supermarché de la parole ?
Pour autant, le débat n’est pas mort. Mais il a beaucoup de mal à respirer. Suffit de regarder les agités sur nos écrans ou les écouter à la radio. Leur parole toujours essoufflée. À vouloir toujours étouffer les mots dans la gorge de l’autre. Ne pas lui laisser le temps de parler. Souvent la formule « il ou elle l’a mis en PLS » pour illustrer une polémique. L’écrit n’échappe pas à cette parole essoufflée. En tout cas sur les réseaux sociaux. Toujours la répartie qui tue ou laisse KO l’autre sur son clavier solitaire. Peut importe que le commentaire a du sens ou non. Ce n’est pas le but. L’objectif est le silence de son adversaire numérique. Pour recueillir les likes et autres applaudissements virtuels. Fidéliser son public. Et tenter d’élargir son champ d’amis. Être aimé et suivi toujours plus. Avec plusieurs K d’amitié. Tous ces amis jamais présents à l’enterrement de votre vraie vie.
La vitesse de nos réactions numériques nous joue aussi des tours. Telle la parole trop rapide qui peut générer des dégâts. Notamment pour arriver en tête des colères et indignations sur la toile. Comme face à l’abominable. Et conduisant parfois à une empathie uniquement que vis à vis des victimes de son camp ou de sa famille. Une réflexe sûrement naturel. Mais pouvant conduire parfois certains et certaines à nier tout autre souffrance que celle la plus proche de soi. Tandis que d’autres, des deux camps, parviennent à développer une empathie multiprise. Toute réaction à chaud peut générer un aveuglement. Souvent préférable d’attendre que l’horreur ait quitté son corps pour réfléchir sans la domination de l’émotion. Puis, si on le désire, s’exprimer sur l’événement. Parfois, ce n’est pas possible d’attendre. L’émotion est trop oppressante pour ne pas l’exprimer sur-le-champ. La parole tel un cri. Il y a aussi les situations demandant une réaction immédiate - colère et ou indignation - pour aider à ce que l’horreur en cours cesse au plus vite. Dans tous les cas, la parole à chaud n’est pas la plus fiable. Ni la plus intéressante. Même si elle correspond le plus à notre ère de « pensée-tweet ».
Et la parole donnée ? Sans doute qu’elle existe encore, ici ou là. Cette parole donnée qui avait un poids. J’y crois encore. Même en sachant qu’elle n’a plus guère de valeur. Une des naïvetés que je veux conserver. Sans doute un des restes de l’enfance où donner sa parole n’était pas un vain mot. Un contrat invisible gravé à jamais. Ne pas la tenir était la pire des trahisons. M’efforçant de toujours essayer de ne pas la trahir. Pourtant, au fil du temps, j’ai compris que ce n’était plus d’actualité. La parole est devenue un produit comme les autres. Avec code-barres et obsolescence programmée. Vente directe de son principal produit : soi. Chaque bouche et clavier avec sa langue vitrine.
Toutes les langues sont-elles assujetties aux mots de la communication ? Non. La parole « hors supermarché » n’a pas dit son dernier mot. Elle a su s’adapter à notre époque de vente permanente de soi et du reste. Elle continue d’œuvrer. Certes le plus souvent dans l’ombre. Mais elle ne dédaigne pas la lumière. Bien au contraire. Toutefois méfiante. Elle fait tout pour échapper à la traque des espions « récupère tout ». Où peut-on croiser cette parole ? Dans de nombreux lieux de la planète. Même au cœur de certains silences. Chacun, chacune, la trouvera à l’endroit de sa recherche. Ou pas hasard. Nulle règle pour la trouver. Pour ma part, je la trouve de plus en plus dans un tout petit espace. À peine visible et audible dans le brouillard-brouhaha contemporain. Une sorte de cabane pour vieux gosse. Là où ne peuvent nous atteindre les censeurs-censeuses, les commerciaux des religions ou des ismes, les vendeurs de vérité unique (la leur), les voleurs de beauté, les arbitres des élégances (les leurs), et tous ceux et celles ne supportant pas les êtres débordant du cadre. Un débordement pour tenter de rester soi. Et unique. Quel est ce refuge ?
Un carré de présent. Là où des voix soufflent sur les braises de la parole. Des ombres se sont penchées. Sur le tas de cendres de la parole brûlée et remplacée par la langue de la communication. Des ombres qui soufflent. Difficile de relancer le foyer. Beaucoup d’ombres ont renoncé. D’autres persistent. Un souffle souvent solitaire. Sans doute d’abord pour se réchauffer. Comme d’autres frottant des silex sous une chape de ténèbres. Aujourd’hui, d’autres obscurités pèsent sur nos épaules mortelles. Les mots comme des silex. Après s’être réchauffé, avoir éclairé leur histoire en laissant tout de même de belles zones d’ombre pour rêver, douter encore ; que feront ces voix ? Certaines voudront garder la chaleur et la lumière pour elles et quelques initiés, pour ne pas à nouveau retomber entre les mains des « récupère-tout ». Protéger à tout prix le sens, la poésie, de l’incendie consumériste. Un choix respectable. Comme celui de partager la chaleur et lumière de cette parole brûlant à nouveau. Transmettre la beauté que leur souffle a fait renaître.
Un passage de témoin de siècle en siècle. Avec des porteurs, des porteuses, et autres genres, traversant les millénaires. Pour porter la langue de l'humanité jamais éteinte. Même quand les coupeurs de lumières de tout poil intégriste et de souche veulent plonger le monde dans l'obscurité. Et fermer toutes les portes et fenêtres ouvrant sur l’autre et le monde. Une flammèche finit toujours par percer la nuit carnivore. Très discrète pour éviter la lame des coupeurs de lumières. Elle fleurit dans le silence. Jusqu'à devenir une flamme et sortir de l'ombre écrasante. Pour repasser d'être en être. Une parole échappant à la main mise de la com et de toutes les censures. Déterminée à rester libre. Elle est capable d'être transgressive et de mordre quand on veut l'asservir. Une parole irréductible. Elle est indispensable à chaque être. Et encore plus essentielle en siècle obscurci.
La parole éclairante.