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Billet de blog 30 juin 2024

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Mauvais plats de l'Histoire ?

Tombé avant-hier sur cette affiche. Des similitudes avec notre époque ? Notre ère d’explosion de l’antisémitisme et du racisme. Et des conflits entre les Juifs et les Musulmans. Avec de la suspicion même entre de vieux amis. En France et dans le monde.Un élément à noter sur l’affiche. On ne disait pas musulman. Autre temps, autre terminologie. Même mauvais plats de l'Histoire ?

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Illustration 1

         « Il y a des limites au désespoir. Il n'y a pas de limites à l'espérance. »

Edmond Jabès

               Un billet en mémoire de mon frère Stéphane Rozen, mon ami, mon pote…  La distance n'avait pas réduit la voilure de notre amitié qui savait prendre le large pour se voir. « Au moins, ma fin annoncée et proche m’apportera une belle satisfaction. Et tant pis pour vous, les mecs. Moi j'aurais au moins la satisfaction de ne pas assister au retour du fascisme dans ce pays. Ça peut aussi servir la mort.  » Ton humour noir me manque. Ainsi que tes blagues yiddishs. Et nos bières jusqu’à plus soif de la nuit. Tu es parti avant ce que tu craignais. Et c'est en cours… Une de tes devises était «  Ni Dieu, ni Maître, et mort aux cons. Je viens de voter entre autres pour toi. Par procuration pour nos belles années. Mais aussi pour celles des jeunes qui vivent ici.  J'ai voté aussi pour toutes leurs belles années en suspens.  Tous ces moments indéboulonnables dans la mémoire. Irréductible amitié de deux éternels gosses de France.

           Fin de la première digression. Revenons à cette affiche. Je suis tombé dessus avant-hier. En sirotant un demi au comptoir. C'était dans un bar de quartier très sympathique. Donner son nom et des liens avec son site ? Ce fut ma première intention. Avant de me raviser ? Pourquoi ? Nulle envie que d'éventuels fous furieux bas du front et du cœur ne débarquent pour salir ce très beau lieu. Le bar avait exposé des affiches.  Plusieurs autour de mai 68 et du référendum qui suivit ce moment historique. Ne sachant pas lire l'arabe, je n'ai que la version française (ma seule langue parlée et écrite). Pas historien, je ne peux dater avec exactitude l'affiche qui a inspiré l'écriture de ce billet. Des internautes pourraient nous offrir leur éclairage historique ?

         Une interrogation d'emblée face à cette affiche. Des similitudes avec notre époque ? La réponse est oui. Même si comparer les époques est le plus souvent périlleux.  Une affiche raccord avec notre ère d’explosion de l’antisémitisme et du racisme. Plus d'autres haines. Avec surtout des conflits ( Un euphémisme ? ) et de la violence entre les Juifs et les Musulmans. La campagne électorale s'en est largement abreuvée.  Avec de la suspicion même entre de vieux amis. Un élément à noter sur l’affiche. On ne disait pas musulman. Autre temps, autre terminologie. Un peu de baume à mon athéisme.

          Pourquoi avoir écrit ce billet ? Récemment, un internaute m’a accusé de ne pas avoir pensé à la fille juive de 12 ans qui a été violée parce que juive. Un acte abominable. L'internaute insinuait à mots couverts que j'étais antisémite. Pourquoi ? Parce que je n'avais pas parlé de cette horreur dans l'un de mes billets qu'il venait de lire. D'abord la colère. Puis très vite l'abattement. Impuissante face à l'aveuglement. Ce même homme a rajouté que je ne m’intéressai pas non plus à une Ukrainienne violée. Des viols par des hommes qu’il a qualifiés de mes cousins. Lui dire que je ne les connais pas ? Expliquer qu’ils ne sont pas de ma famille ? Je n’avais pas entendu parler du viol de cette Ukrainienne. Une autre horreur. À rajouter  sur l'ardoise de violences contemporaines. Deux trajectoires brisées. Putain de monde !

      Que faire ? Me justifier. Répondre ? Inutile. C'est rajouter une pièce dans la machine à haine.  À chacun chacune la solitude de son miroir... J’ai préféré focaliser mon énergie mentale sur une pensée empathique pour cette fille de 12 ans. Même si l'empathie et les mots ne changent rien à l'abominable. Comme celui subi par une fille de 12 ans : violée parce que juive. Une pensée aussi en direction de ses parents et proches qui doivent être dévastés. La violence subie par cette gamine a bouleversé tous les êtres dotés d’un cœur et d’un cerveau. Et il me semble posséder les deux. J’ai d’ailleurs évoqué cet acte ignoble dans ce billet : Magasin des haines. Écrit en pensant entre autres à ce qu'elle venait de subir. Une question à cet internaute. Que pense-t-il de la femme Rom enceinte tué parce que Rom ?

        Stupide comptabilité de ma part. Celle que je ne cesse de dénoncer. Nous baignons dans cette atmosphère de comptabilité depuis des mois. En réalité, depuis des décennies. Sans doute même plus. C'est à l'individu ou à la communauté qui aura la souffrance la plus souffrante. C'est moi qui ai la plus grosse douleur du monde. Non, c'est moi. Pourquoi pas essayer l'empathie multiprise. Pas uniquement destinée à ses proches. Être en empathie avec cette gamine de 12 ans, l’Ukrainienne, la femme Rom enceinte, et toutes les autres victimes de barbarie militaire ou de proximité. La déshumanisation commence par une empathie élitiste. Ne plus compatir à une autre souffrance que la sienne et celle de ses proches. Rarement, notre pays a été plongé dans une telle empathie sélective.

          Chaque communauté semble recroquevillée sur sa douleur. Une souffrance le plus souvent légitime. Mais pourquoi vouloir nier toute souffrance sortant de sa zone d'empathie ? Préférant le conflit à l'empathie.  Pendant ce temps, certains occupent peu à peu le terrain. Misant sur la division pour ramasser la mise finale.   Un jeu sur du velours brun. Tandis que les autres en conflit oublient que qu'in fine: les blancs, les noirs, les Arabes, les Sémites, les non-sémites, les homos, les Lgbt, tous les «  pas comme il faudrait... », et tant d'autres, sont dans la même cible. Certains au cœur. Mais le tireur a plusieurs cartouches. Et la cible est large. Même la mémoire de Jean Moulin s'y trouve... Que s’est-il passé pour  ce déferlement de haine dans tout le pays  ?

          L’abominable du 7 octobre en Israël et les massacres en cours de Gaza et ailleurs en Palestine ont généré une indéniable fracture. L'émotion plus forte que la raison. Comment résister  à sa propre émotion et celle de ses proches ? Très compliqué.  Certains êtres, sans doute moins fragiles, ont réussi à résister. Contrairement à d'autres ayant opté pour le premier raccourci venu.  Depuis que de bouffées quasi-délirantes de haine. Attisés par des hommes et des femmes de chaque bord. Rien de nouveau. Certains et certaines ne vivent que sur les haines et les divisions. Se servant de la moindre goutte de sang versé pour exister. Détruire toute possibilité ne serait-ce que de trêve. Alors que la majorité de chaque bord ne souhaite que la paix. Pouvoir profiter de leur temps de passage sur terre. Avant de disparaître.

          La haine finira par retomber. Même elle finit par s'user. Les tensions continueront. Avec à ce moment-là, un nouveau chantier dans chaque camp. Éliminer le pire de chez soi. S’occuper de l’ennemi intérieur. C’est souvent le plus dangereux car il nous ressemble. Même genre de faciès, même langue, même us et coutumes, même religion, même mémoire collective… La plus grande tâche de chaque camp est de se regarder dans un miroir. Sans concession. Pour pouvoir localiser enfin ce contre quoi, il faut se battre. La pire part de son camp. Grande gageure d'accepter de voir le pire sur son bord. Et très vaste chantier. Bénéfique pour tout le monde.

       Ne soyons pas naïfs. Tout ne se fera pas en un coup de baguette magique et des mots - même les plus forts. Le sang versé a une mémoire très longue. Relayé de génération en génération. La haine et la vengeance ont un point en commun. Lequel ? Le cuir solide. Mais un jour, le désir de vengeance sera moins vif. Les intelligences du cerveau et du cœur sauront profiter de cette brèche pour tendre la main. Essayer de reconstruire ne serait-ce que des passerelles. Avancer lentement les uns vers les autres. Troquer les armes pour d'autres. Lesquelles ? Celles de la parole. Pour consolider les relations au présent et dans le futur. Tester la passerelle... Solide ? Pas assez solide ? Allez, on s''y remet....Avant d’attaquer le gros ouvrage des ponts.

         Pourquoi tenter de reconstruire ? Pour que le sang cesse d’être versé de part et d’autre. Sortir du cycle infernal d'œil pour œil. Avant - comme disait... je ne sais plus qui - d’être tous aveugles. Accepter de remiser les rancœurs du passé. Revenir s’occuper du présent. Et préparer le futur. Pour que la loi de la haine ne soit pas la plus forte. Est-ce encore possible ? La question ne se pose pas. Pourquoi ? Pas d’autre solution que de reconstruire. Et un autre élément important.

         L'urgence de vivre, en mieux.

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