Nuit sans phare

«Chaque être devrait porter en lui son phare et sa nuit. Certains n'ont que leur nuit. Ils doivent trouver des phares hors d'eux pour éclairer les traversées de nuit. D'autres disposent d'un phare qui marche à moitié ou complètement en panne. Eux aussi cherchent ailleurs un éclairage. Moi j'ai un phare en bon état et ma nuit. Ce qui ne m'empêche pas de sombrer parfois en moi.»

                      

            Vouloir briller c’est une ambition de lampadaire. Je viens de lire cette formule sur twitter. Elle m’a fait sourire. Une formule très drôle et percutante. Puis mon sourire a jauni. En me rendant compte que j’avais toujours été un lampadaire. Parmi d'autres me ressemblant. Certains brillent de l’école maternelle jusqu’aux grandes écoles. Puis après dans la haute fonction publique, les finances, la politique… Slalomant souvent de l’un à l’autre. Chaque fois très brillants dans le domaine où ils se trouvent. De bonnes mécaniques de guerre avec souvent un bon carnet d'adresses. Des caméléons capables de travailler pour n’importe quel groupe politique ou financier. Pareille efficacité dans telle ou telle association caritative de dimension nationale ou internationale. Je travaille dans cet hebdo mais j'aurais pu être dans celui qui affiche des idées diamétralement opposées. Apprendre à être interchangeable est une des cordes à l'arc de mes études. Peu importe le commanditaire, nous sommes programmés pour faire le job. Serial diplômés et mercenaires du haut du panier. Mais toujours dans la lumière.

           Être un homme ou une femme de l'ombre ? Jamais, comme d'autres de ma promo, je n'aurais pu me résoudre à être une éminence grise. J'ai besoin d’être reconnu dans la rue. Signer des autographes me met en joie. Je suis un des rédacteurs en chef d'un grand hebdo mais j'ai besoin d'être vu sur écran et entendu. Un addict aux caméras et micros. Prêts à tout pour passer en télé et en radio. Déjà tout gosse, je jouais au bon copain pour être délégué de classe. Pas du tout pour représenter mes camarades. Uniquement pour briller auprès des enseignants et défendre mes propres intérêts. Le reste de mon existence a continué sur ce registre égocentré. Plusieurs de ma promo et d' autres grandes écoles sont comme moi. Les valeurs de la République, l'écologie, l'antiracisme, la lutte contre l'antisémitisme, la violence faite aux femmes... Tous ces combats, que certains défendent avec des trémolos dans la voix, ne sont menés que dans un but: être élu et devenir Ministre. Occuper un poste le plus important possible dans la hiérarchie de la République. Jusqu'à ce qu'ils se lassent de leur jouet pour en trouver un autre. Rédiger un roman, réaliser un film, chanter... Ils y songent. Surtout ne jamais lâcher la lumière pour l'ombre. Cela dit, que ce soit au bas ou haut de l'échelle, dans les médias ou dans son petit réseau professionnel ou amical; rares celles et ceux qui échappent à cette maladie du siècle. La plupart d'entre nous sommes aussi, plus ou moins, dans ce désir de briller. La course aux followers, pouces levés, notifications, messages... Pareil dans le journal que je co-dirige avec notamment les articles les plus lus ou recommandés. Sans oublier les unes racoleuses. Le chiffre pèse lourd dans la balance de nos jours. Difficile d’échapper à notre époque 2.0 et narcisse plasma. Une réalité d'aujourd'hui. Le siècle des lumières de soi ?

            Cette phrase me replonge dans le passé. Comme si un fantôme vient de traverser les locaux du journal. Je jette un regard en coin à Sophie, une des rédactrices en chef partageant le même bureau que moi. Se sent elle comme un lampadaire ? Je ne crois pas. Elle et quelques autres du journal, ou rencontrés ailleurs, formés dans les mêmes écoles que moi, ne sont pas opportunistes et refuseraient de travailler dans tel ou tel secteur contraire à leur éthique. Pas que des killers sans foi ni idéal comme moi. Leurs convictions, malgré le formatage du cursus, n'ont pas fondu sous les ors de la République ou des ponts d'or du privé. Même proportion de cons et gens sans scrupules que partout ailleurs. Sauf que notre formation nous appris à savoir parfaitement maquiller nos intentions. Elle lève la tête et me dévisage avec un air interrogateur. Je dois avoir une drôle de tête. Pas mon masque habituel tout sourire. Le moment d'aller m'en griller une sur la terrasse. Je me lève, et en évitant les regards, gagne rapidement le fumoir. Il est désert. Tant mieux car je ne me sens pas d'attaque à bavarder. Le tueur a un coup dans l'aile. Tout ça à cause d'une phrase parmi des milliers d'autres croisées au quotidien sur mon écran. Une brusque plongée dans le passé.

          C'était la fin de l'année scolaire. Nous étions une dizaine à fêter l'obtention de nos diplômes. Le public, le privé, les médias, la haute-fonction publique, la politique... Chacun avait le choix. Mais cette nuit là place à la fête. Une fête sacrément arrosée. A un moment, nous nous sommes retrouvés autour d'un comptoir à écouter un type d'une soixantaine d'années. Un pochetron qui nous faisait marrer. Pas les filles qui trouvaient qu'il les matait comme un gros cochon. Nous, les garçons, étions d'accord avec elles: un gros dégueulasse avec un regard dégoulinant de vulgarité. Mais tous, les filles aussi, avions décidé de l'écouter: notre dîner de con" en accéléré. "Toute votre intelligence les gars, vous saurez un jour que ça sert juste à camoufler votre connerie et votre profonde trouille de crever. ". La caricature du c'était mieux avant. " Non on préfère c'est mieux pendant.". Il m'avait fixé avant de me répondre: «Tant que tu réussis à bander, mec.». Une copine l'avait fusillé du regard. «Encore un vieux macho de merde qui a le cerveau coincé dans les couilles. C'est fini ton vieux monde à la con.» Elle était prête à lui casser son verre sur le crâne. Nous avions réussi à la sortir du bar et la calmer. Une agression qui aurait entaché sa carrière de ministre.

            Puis le barman a demandé le silence. Le pochetron a pris sa respiration. «Phare sans nuit. C'est un poème que j'ai écrit il y a exactement dix ans. ». Il s'est mis à déclamer avec force gestes. Nous nous retenions de ne pas pouffer. Je ne me souviens plus du tout du texte. Juste des yeux rougis du type noyé de rosé. Sa façon de toujours recoiffer sa tignasse grise avant de parler avec un air sentencieux. Il prétendait avoir été gardien de phare. Vrai ou faux ? Peu importe. À une certaine heure, la vérité et du mensonge ont les mêmes fuseaux horaires. Tout le monde à la même heure: demain il fera jour. Et nous étions là comme au cirque. Avec notre clown de la soirée que nous alimentions en alcool. «Un phare ne peut vivre sans nuit.». Une lapalissade qui nous a fait marrer. Pour lui, un phare de jour c'est comme un astre mort au bord de l'eau. Il nous décrivait son métier de gardien de phare. Menteur ou pas, il avait réussi à happer toute l'attention des clients du bar. Et boire gratis jusqu'à la fin de la soirée. «Chaque être devrait porter en lui son phare et sa nuit. Certains n'ont que leur nuit. Ils doivent trouver des phares hors d’eux pour éclairer leur traversée. D'autres ont les deux mais le phare marche à moitié ou il est complètement en panne. Eux aussi cherchent une lumière ailleurs. Moi j'ai un phare en bon état et ma nuit. Ce qui m'empêche pas de sombrer parfois en moi.». Il avait jeté un coup d’œil sur son auditoire. Nos airs policés cachaient bien notre moquerie et mépris. Pas nos yeux où il avait tout lu de ce que nous pensions de lui. Une autre rougeur se mêla à celle de l'alcool dans son regard. Il balança des pièces sur le comptoir avant de se tirer en colère. Pour sortir totalement de ma mémoire.

           Jusqu'à me revenir en pleine gueule ce jour. Aujourd’hui où j'ai un âge avoisinant le sien au moment de cette soirée. Ma nuit déposée chaque semaine depuis des années sur le divan d'un psy. Une part de mon intelligence, comme il disait, ne réussit plus à camoufler ma trouille de crever. Même si le lampadaire des médias et dîners en ville sait bien donner le change. Comme lui, je louche sur les jambes et décolletés des jeunes filles. Un regard certes plus filtré que le poète du phare et de la nuit. Avec l'absence de vulgarité de ceux qui décident des canons de la vulgarité. Mais l'arrière plan est le même, tapie entre des jambes vieillissantes. Mes appréhensions de mâle se rapprochant peu à peu de sa dernière érection. Le mépris que j'ai eu à son égard peut m'être retourné. Une enveloppe bien élevée de bientôt soixante ans. La façade bien brillante. Qu'est devenu cet homme ? Mort ou vivant ? J'écrase ma clope et remets mon masque. Même s'il n'est pas si beau que ça. Mais je n'ai pas d'autres solutions. Sinon c'est la nuit. J'ai la trouille de la nuit et d'être oublié, ne plus rien peser dans le jeu. La lumière du lampadaire me rassure. Ma veilleuse d'adulte.

           Pourquoi le grand patron a-t-il voulu me voir ? C’est un jeune type de 35 ans qui a fait fortune dans le numérique. Une énorme fortune. Il a racheté récemment notre hebdo. Un big boss plutôt discret. « Je ne vais pas prendre de gants. Votre article est nul. Vos histoires de lampadaire, phare, nuit, et histoire d’une teuf d’anciens de grandes écoles, n’a aucun intérêt. Allez parler de lampadaires aux parents du gosse qui est mort dans la Loire ou à tous ceux qui dérivent en mer Méditerranée, et vous serez bien reçu. Vos blessures narcissiques, interrogations intimes, ne concernent que vous. Il y a des événements plus importants que ceux de quelques quartiers de la capitale. ». Pour qui se prend ce branleur qui n’a jamais pondu une ligne ? Un fils a Papa comme moi qui a juste fait exploser les compteurs de la fortune familiale avec les nouvelles technologies. Il ne va pas m’apprendre le métier. « Je ne l'ai encore dit à personne de la rédaction. Mon grand-père maternel a été un des cofondateurs de cet hebdo. Jusqu’à qu'il se fasse jeter par des jeunes loups, un peu dans mon genre. Mais, avant d’être un jeune loup du numérique, j’ai passé toutes mes vacances avec mon Papy. Il m’a appris à pêcher, surtout braconner d’ailleurs, la montagne… C’était un grand alpiniste. Mais il m’a aussi beaucoup parlé de son métier de journalisme. De son journal qu'il aimait tant. C'était quasiment toute sa vie. Il a tout donné pour ce journal. Avant qu’il ne devienne une vitrine pour des montres, des téléphones portables, ou une agence immobilière pour maisons de luxe. Papy en chialait. Un jour, je me suis dit que je le rachèterai son journal. C’est fait. Finie la vitrine d’encre et de pixel pour vendre du luxe. Désormais, place au journalisme. Plus de commerciaux déguisés pour la promo de telle ou telle enseigne.». Je l’ai titillé pour voir ce qu’il avait dans le ventre. Son grand-père l’avait beaucoup briefé sur le métier. Plus tout ce qu’il avait visiblement appris tout seul. Il avait largement étudié le sujet. Un interlocuteur avec des billes sur le métier du journalisme et des médias.

          L’envoyer chier ou pas ? « Je sais bien ce que vous pensez. C’est qui ce gosse qui a l'âge de mon fils et qui me donne des leçons de journalisme ? Vous n’avez pas tort: je ne viens pas de la profession. Je suis sans doute incapable de rédiger le moindre billet. Mais je ne suis pas là pour écrire ou surveiller la rédaction. Juste vous dire que vous n’êtes pas obligés de courir le buzz pour satisfaire l’actionnaire. Il n’y a plus d’actionnaires. Si ce n’est moi. Cet hebdo m’appartient entièrement. Et, aussi invraisemblable que cela puisse vous paraître, je ne cherche pas à faire du fric dessus, ni vendre des produits, ou servir les intérêts d’un quelconque groupe politique. Je ne vais pas épiloguer des heures. Faites votre métier sans vous soucier de la rentabilité. Juste votre travail de journalisme du mieux possible. Et je vous fais le pari que ça payera. Les lecteurs nous le rendront. ». Il me semblait sincère. La première chose qu’il avait faite en arrivant c’était de supprimer les pages de pub. Tous étions persuadés que nous allions déposer le bilan très vite. Pas du tout. Il a compensé la perte avec ses fonds propres. Première fois que je vois un type puiser autant sur sa fortune personnelle pour faire vivre un organe de presse. Un barge qui offre une danseuse post-mortem à son grand-père. Peut-être cache-t-il mieux son jeu que les autres. Quelle arrière-pensée a-t-il dans la tête ? J’ai quand même du mal à croire à son histoire d’héritage moral du grand-père journaliste à l’ancienne. « Pour conclure notre entretien, ce n’est pas à moi de décider si votre billet passera ou pas. Vous verrez ça entre vous au comité de rédaction. Mais vous avez mon avis. Désormais à vous de faire votre métier. Le plus beau métier du monde, radotait mon grand-père. Et il rajoutait toujours: si on écrit pas avec une plume brosse à reluire et aveugle à l’époque.». Il m’a serré la main. Je suis sorti de son bureau.

         Étrange journée. D’abord le lampadaire puis la remontée de bretelles du big boss. J’en parle aux collègues. « On va pas se plaindre de ne plus être obligés de courir le buzz. Ou de faire des reportages à la con pour faire plaisir à nos actionnaires. Bon, on va la coller cette plume dans la plaie du monde. Au boulot ! ». Sophie est très enthousiaste. Comme la majorité des collègues heureux de sortir de la pression plus ou moins subtile des gens qui nous font les chèques de paye. Contrairement à moi peu enthousiasmé par ce nouveau tournant. Je ne suis pas devenu journaliste par vocation ou désir chevillé au corps d’informer. Juste parce que ça me permettait d'être dans la lumière et près des stars et ceux qui détiennent le pouvoir. Ce nouveau boss me met dans la merde. J’en parle à Sophie. « J’ai lu ton truc de lampadaire. Il n'y a pas que toi qui est comme ça. On est tous un peu dans cette course avec nos Smartphones. Besoin toujours de se faire mousser sur la toile. Toujours à chercher à être le premier ou le plus original avec ses photos ou textes. Mais pas une raison pour ne pas essayer de changer un peu nos habitudes. Pour ralentir le réchauffement climatique sous nos crânes en réseau.». J’ai souri avant de plonger mon nez dans l’écran.

        Pour chercher une autre boîte.

NB: Une fiction inspirée de " Vouloir briller est une ambition de lampadaire". Cette phrase, lue sur le web, me semble être le reflet de notre époque. Celle où souvent chacun d'entre nous, d'une façon plus ou moins appuyée, cherche à briller. Miroir, dis -moi que j'ai le plus de vues, followers, notifications, de clic.... Rares celles et ceux échappant à cette course à l’échalote numérique. L’auto-promotion est très présente sur la toile. Sans doute semblable réflexe dans toutes les autres époques. Mais avec moins d'outils pour l’éclairage de son nombril.

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