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Billet de blog 31 août 2022

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Princes du ballon

Le Mondial est mort dans ses yeux. Son sport préféré ? Non. C'est sa vie. C'était. Je suis sûr qu'un jour, elle restera collée à ton pied, s'agaçait sa mère. Toujours une balle au pied, même pour aller à l'école ou à la boulangerie. Il rêvait de devenir footballer. Comme des centaines de millions de gosses de son âge. Son enfance taclée par-derrière.

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© “Les Grands Footballeurs“, de Nicolas de Staël

                Le Mondial est mort dans ses yeux. Son sport préféré ? Non. C'est sa vie. C'était. Avant de prendre sa décision. Le foot comme une seconde respiration. Je suis sûr qu'un jour, ton ballon restera collé à ton pied, s'agaçait sa mère. Toujours une balle au pied, même pour aller à l'école ou à la boulangerie. Il rêvait de devenir footballer. Comme des centaines de millions de gosses de son âge sur toute la planète. Tout s'est arrêté brutalement. Son rêve de devenir un grand joueur international s'est éteint au fond de son regard. À jamais. Pourtant, il y croyait. Ça ne pouvait être autrement. Son père y croyait aussi. Un chasseur de jambes finirait par le remarquer et lui donner sa chance. Ses crampons, c'était sûr, certain, l'auraient fait grimper au sommet mondial du ballon rond. Sa future carrière s'est brisée d'un seul coup. Son enfance taclée par-derrière.

Vieilli en accéléré. Son corps d'enfant héberge désormais les pensées d'un adulte qui a perdu toute naïveté et illusions. Ses yeux sont chargés d'une lucidité impitoyable. Personne, même le plus malin des bonimenteurs, ne l'embobinera. Vacciné contre tous les vendeurs de vent. Au cœur de sa tignasse brune, un regard brûlant, la flamme sombre d' un regard sans concessions, des yeux revenus de tout; sur des épaules de 12 ans. Une présence inquiétante. Personne n'ose le regarder dans les yeux. Sa maturité porteuse de la douleur d'un gosse et de la folie des hommes. Et du monde dont il sait qu'il devra se méfier. Rester sur le qui-vive.

Pas le même monde selon son pays et sa place sur l'échelle de vie ou de survie. Conscient, depuis que le téléphone a sonné à trois heures du matin, d'être un habitant de la patrie des écrasés : le plus grand pays de la planète ? Persuadé qu'on lui ment. Que toute parole a son revers. La famille, ses voisins, les hommes de Dieu, les profs, les journalistes, les politiques... Tous mentent pour camoufler la vérité.  C'est décidé: il ne le les croira plus. Le monde n'est pas pour tout le monde. La planète appartient à une minorité qui se goinfre sur le dos de la terre et de milliards de terriens.  Le paradis n'existe pas. Ni sur terre ni au-delà. Que la solitude de son corps.

Pourquoi les hommes n'ont pas des ailes ? La question qu'il s'est posé en apprenant le drame. Sorti soudain du sommeil et de son enfance. Nul besoin de mots pour comprendre ce qui s'était passé à des milliers de km: la nouvelle était gravée dans les yeux de sa mère. La douleur sans larmes d'une femme pesant encore moins que lui gosse, son père et ses frères, sur le clavier des dirigeants de la planète. Double peine pour les écrasées de la terre. Il est sorti dans la rue. Traînant jusqu'à l'aube. Première fois qu'il a détesté la lune. Auparavant son amie. De temps en temps, il lui parlait à voix basse. Elle ne répondait pas. Mais sa présence le rassurait.

Cette nuit-là, il aurait voulu tendre les bras pour atteindre la lune. La déchirer jusqu'à ce qu'elle retombe en lambeaux du ciel. Même le ciel le narguait avec son ballon lumineux au milieu des étoiles ; une nouvelle venait de les rejoindre. Sa haine dirigée contre l’univers entier. Première fois qu'il pensait à répondre à la mort par la mort. Tuer tous ceux qui venaient de l'amputer d'une moitié de sa naissance. La rage au ventre, il s'est mis à hurler. Un cri qui le secouait des pieds à la tête. Le silence est revenu, pas sous son crâne. Il a fini par rentrer. Le jour se levait dans ses yeux rougis par les larmes. Sa mère, ses frères et sœurs, étaient assis en silence dans la pièce principale. Il est allé au bout du couloir et a ouvert un placard. Là où son père rangeait ses outils. Il a fermé les yeux. Incapable de regarder ce que ses mains feraient. Un geste sans retour. Il a fermé les yeux. Son ballon découpé au cutter.

Une boule de colère et de mutisme. C'était fini la bouille souriante du garçon toujours joyeux et apprécié des bébés aux vieillards. Très vite, son visage sombre, ses poussées de colère, ont opéré le vide autour de lui. Même sa famille et son meilleur copain. Sa mère a dû batailler pour que son fils n'inscrive pas sur la tombe : « Mort par ballon» Il l'a tagué sur un mur, avec le nom de son père, sa date de naissance et de mort. Les agents de la ville l'ont effacée. Il l'a inscrite à nouveau. « Mon fils sera jamais plus le même. » Elle ne le reconnaît plus. Comme un étranger sorti de son ventre. Parfois, il l’inquiète. Elle le sent mort à l'intérieur. Plus rien à donner ou recevoir. Les numéros gagnants des maillots de ses idoles ont fondu dans ses yeux. Que la nuit et l'hiver entre ses paupières. Il ne parle presque plus. Toujours à marcher seul des heures durant. Ses copains insistent pour qu'il les rejoigne sur le terrain. En vain. Leur équipe a perdu son meilleur buteur.

Il fait toujours un détour pour ne jamais passer devant le stade. Les posters de ses joueurs de foot préférés ont fini froissés dans la poubelle au coin de la rue. Comme toutes les autres traces visibles de sa passion. « Faut pas que tu t'arrêtes de jouer. Tes copains comptent vraiment sur toi. Tu leur manques sur le terrain. Et ton père était si fier de toi quand il te regardait jouer. Qu'est-ce qu'il me tannait avec ça. Un de ses grands plaisirs c'était d'être au stade. Surtout quand tu marquais. » Même sa mère le pousse à reprendre. Il lui répond chaque fois d'un hochement de tête. Déterminé. Rien ne le fera changer d'avis. Son rêve ne ressuscitera pas. Fin.

Comme son père. « Je te promets le fiston qu'on aura le grand écran pour regarder la coupe 2022. Une belle télé avec de belles couleurs. On verra les matchs en très grand. Plus besoin de demander la permission aux voisins pour le regarder chez eux. Toute la rue viendra à la fenêtre de notre maison. ». Il se sent coupable. Même s'il sait bien que son père n'y est pas allé que pour l'achat d'une télé. Tant de choses beaucoup plus importantes pour une famille de huit enfants. Tous accrochés à une seule paye. Son père a accepté le boulot pour les nourrir, les vêtir, payer le loyer et les factures, les envoyer à l'école... Toute la force de son corps dédiée entièrement à sa famille. Il est parti en connaissant les conditions très difficiles. On fera une grande fête à mon retour à la maison, disait-il en souriant. Un maigre sourire pour cacher sa peur. La peur d'un homme jamais sorti de son quartier. Son avion a survolé leur maison. A-t-il regardé par le hublot ? Son retour  dans la soute. Parti homme, revenu bagage.

Jamais un jour, sans le voir. De nuit ou de jour. Tout le temps ramené à une seconde sans fin, témoin d'une scène qu'il n'a jamais vue. Obsédante. Les images tournent en permanence dans sa tête. Sans jamais voir son visage. Un homme sans regard. La silhouette de n'importe qui. Mais lui sait qui c'est. L'homme qui chute du 27e étage d'un immeuble en construction est unique. Pas un être interchangeable. C'est lui qui l'a invité au monde. Une invitation commune avec une femme aujourd'hui dévastée ; un homme regardant sa compagne comme la plus grande merveille du monde. Pour eux, les invisibles derrière leurs écrans de contrôle, son père est interchangeable: un numéro à remplacer pour cause de mort sur le chantier du Mondial. Priorité aux bâtiments; chaque jour de retard coûte cher. Plus que la chair d'un homme.

Sa passion du foot est devenue d'un seul coup son pire ennemi. Il a envie de la dégueuler. Se débarrasser du poison qui a détruit son histoire en cours de construction et ravagé sa famille. Ne plus laisser une goutte de son rêve dans ses veines. « Ce n'est pas le foot qui a tué ton père, mais la cupidité des hommes. Leur course aveugle au fric. Ils ont accepté de sacrifier des hommes et des femmes pour continuer de signer des contrats avec des princes. Ce n'est que du commerce. Le foot, c'est autre chose... C'est... Ton père et moi, on était comme toi à ton âge et... On ne va pas refaire le match. Moi aussi à ta place, j'aurais rêvé de vengeance. Tous les tuer : les princes et ceux qui travaillent avec eux. Mais pas la solution. Ton père t'aurait engueulé si tu pensais à transformer ta colère en sang. Sois digne et fort pour sa mémoire. Elle vaut mieux que de la haine. Sèche tes larmes et continue de vivre. Ce sera ton plus beau cadeau à ton père. Et à tous ceux qui t'aiment.  » Son oncle a essayé de le raisonner. Sans y parvenir.

Pour lui, c'est un meurtre. Il n'en démordra pas. Ce n'est pas un accident comme c'est écrit sur le papier officiel. Ceux qui l'ont embauché n'étaient pas au courant ? Des journalistes et d'autres personnes  en ont parlé à la radio à la télé. Mais ils ont refusé de les entendre, niant les morts recensés sur la toile ; leur œil comptable rivé uniquement sur la pendule pour être prêt à temps. Peu importe les morts et les blessés, priorité à terminer le chantier. On ne va quand même pas tout arrêter pour des petites mains aux familles sans le bras long pour défendre la mémoire de leurs morts et réclamer justice. Circulez; nous, on travaille. Avec tout de même un petit dédommagement pour effacer l'ardoise. Un geste princier ?

Une aumône qui ne contentera pas un gosse de douze ans. Entêté à vouloir comprendre, il passe son temps à se documenter sur le chantier du Mondial. Incollable sur le sujet, comme il l'était sur les noms des joueurs.  Le seul de sa famille à fouiller pour savoir. Une quête fébrile. Il pense que son père et les milliers d'autres ouvriers ont été assassinés par des princes et leurs complices du monde entier. Même si leurs mains ne portent pas de traces de sang. Qui jugera ces assassins qui savaient et n'ont rien fait, ni parlé fort pour dénoncer et arrêter ce chantier tueur ? Personne, lui répond une voix en lui : la lucidité qui a bouffé à jamais sa confiance en l'humanité. Certains criminels par procuration, les mains loin de la boue et du sang, comme les assassins de son père, ne seront jamais jugés. Pourquoi ? Qui sont ces hors la loi planétaire ? La voix a la réponse. Les juges de la planète ?

     Son voisin s'est approché. L'un des fils de la famille qui possède la plus grande télé du quartier. « Tu pourras venir regarder tous les matchs de la Coupe à la maison. » Il l'a fusillé du regard. « Non.». Son voisin dansait d'un pied sur l'autre « Tu crois que c'est pas bien de regarder la coupe du Monde cette année? Ça se fait pas à cause de... de tous les morts.  » Il a froncé les sourcils, très étonné que le voisin âgé de 25 ans vienne lui demander conseil. D'habitude, il ne s'intéresse pas du tout à lui, un gosse; chaque génération derrière sa frontière invisible. Son voisin semblait très gêné. Honteux de regarder le Mondial après ce qui s'était passé ? « Tu fais comme tu veux. Pas à moi de dire. » Son visage s'est fermé. 

     La silhouette vient encore de chuter. Des mois qu'elle tombe. Cessera-t-elle un jour de chuter dans sa mémoire ? Il a poussé un soupir. « Peut-être que si c'était pas mon père qui était mort, j'aurais vu les matchs. Mais c'est impossible maintenant.» Puis il a regardé au loin, vers l'aéroport : toute la famille l'avait accompagné à pied. Son père n’arrêtait pas de raconter des blagues. Il était parvenu à crever la bulle d'inquiétude. Même sa merveille du monde souriait. Un cortège joyeux. Sans se douter qu'il ne reviendrait plus. Un esclave mort pour un jeu de pouvoir et d'argent. Sa sueur et son sang pas versées pour des millions de jeunes rêveurs sur crampons. Ni pour le plaisir de milliards de regards. Il a tourné le regard sur la droite. Jusqu'à un long mur. Ses yeux posés sur un lieu désormais fermé pour un gosse blessé. Son père ne viendra plus l'encourager au stade. Son plus grand supporter écrasé sur le sol d'un chantier de morts.

Carton rouge sang.

 NB: Une fiction inspirée de cet article.

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