Être à côté de la plaque. Des individus qui ne sont pas solubles dans le fleuve Standard. Impossible pour eux de nager dans le même sens que la majorité. Nous connaissons tous un être qui est décalé. Une place à part à table et dans le monde. Un choix ? Une situation subie ? Chaque individu à côté de la plaque a sa propre histoire. Comme toutes les solitudes uniques et universelles. Mais avec une différence de taille avec la foule de « gens dits normaux ». Les à côté de la plaque seront souvent réfractaires. Avec ou sans bruit. Visibles ou invisibles. Certains d’entre eux verseront dans la rébellion. Violente ou calme. Dans tous les cas, aucun de ces décalé ne sera conforme. Même en portant le masque des bonnes apparences. Sous la peau, toujours le volcan. Et la solitude des inadaptés de toute sorte.
Qu’est-ce que vous voulez faire plus tard ? Ma question lors d’un atelier d’écriture à des élèves de première. Quelle est l’orientation recueillant le plus de suffrages ? Sciences Po. Quasiment tous les élèves voulaient intégrer cette école après le bac. Pourquoi ce choix ? Ma question a généré un silence ponctué d’échanges de regards entre les lycéens. Parce que ça ouvre toutes les portes. Une lycéenne s’était jetée à l’eau. Visiblement, porte parole de la classe pensant la même chose. Elle connaissait bien le sujet. Briefé par ses parents ? Des infos par un enseignant ou une cellule d’orientation ? Sa propre recherche ? Je n’aurais jamais la réponse. Une jeune fille en tout cas décidée à intégrer Science Po - Paris répéta-t-elle. Leur demander si elle et les autres n’avaient pas une « porte rêvée » ? Je me suis contenté d’ esquisser un sourire. Atterré par cette unanimité. La grande majorité sur les mêmes rails. Déjà le port d’un uniforme mental ?
Pourquoi pas faire Sciences Po. Si c’est leur désir. Et souvent celui des parents. Qui suis-je pour penser que ma vision est la meilleure ? Même si j’ai quelques réticences à ces grandes écoles apprenant surtout à obéir et à faire obéir. À mon avis, partagé par d’autres, ce sont des machines déshumanisantes ; certains élèves voulant les changer de l’intérieur finissent souvent par s’exfiltrer ou adopter les us et coutumes. Qu’est-ce qui peut me permettre de parler de cet aspect « hommes et femmes machines » de haut vol ? Suffit d’écouter et regarder certains et certaines grenouillant dans les hautes sphères de la politique, des médias, et autres leviers de commande. Certes des êtres brillants. Mais beaucoup brillant comme des lampadaires. Rares celles et ceux éclairant tels des phares. Sans doute pas le but recherché de ces grandes écoles. Cela dit, elles ont une grande côte. Le choix de ces élèves est tout à fait respectable. Un chemin vers toutes les portes ?
Combien de futurs robots du haut du panier parmi ces élèves ? Elle future présidente de la République ? Lui dirigeant d’un hebdo ? Lui Premier ministre. Elle animatrice de radio publique, privée, puis retour au public ? Arrête d’exagérer, me dit une voix. Elle a raison. Tout n’est pas aussi simple. En plus, je suis peut-être trop « vieux monde » pour comprendre tout ce qui se trame en ce moment. Un individu aussi à côté de la plaque contemporaine ? Pourquoi, sans les connaître, tous les coller dans le même panier ? Parmi eux, il y aura obligatoirement d’autres trajectoires. Même si c’est un lycée dit d’excellence. La qualification répétée plusieurs fois par le proviseur et des profs. Persuadés que leur établissement générerait beaucoup de pages Wikipédia et peut-être même dans le Who s Who. Ce qui était sans doute vrai.
Choqué que ce soit un lycée d’excellence ? Pas du tout. Puisque visiblement les élèves et le personnel en étaient heureux. Très sincères dans leur propos. Ce qui me gênait, c’était plutôt le statut de certains autres établissements. En réalité, la majorité en France. Comment qualifier les autres lycées « sans excellence » ? Établissement moyen, peut mieux faire, nul, irrécupérable… Évidemment pas un scoop. Les lycées de France sont notés comme les grands restos. Avec ou sans étoiles. Mais tous en ont trois au début. Lesquelles ? Les trois étoiles inscrites au fronton de chaque école du pays. Liberté Égalité Fraternité. Une formule creuse dépoussiérée aux grandes occasions ? Un leurre républicain ? Rien de nouveau.
De nombreuses heures dans ce lycée d’excellence. J’ai appris à mieux connaître les élèves, à travers leurs textes et nos conversations. Pas la caricature que je m’en faisais. Même si la plupart étaient programmés pour réussir et grimper en haut de l’échelle. Ce qui ne rendait pas plus antipathiques ou sympathiques que des élèves de n’importe quel autre lycée « peut mieux faire ». Et parmi mes élèves d'excellence en atelier d'écriture, des à côté de la plaque. Notamment une lycéenne dont on sentait qu’elle portait un désir qui n’était pas le sien. L’ombre de ses parents et de son milieu assis à côté d’elle. Ma fille, tu feras Science-Po, puis... Un jour, tu nous remercieras d'avoir bien aidé à choisir ta voie. En plus, avec cette école, on peut tout faire. C'est l'avenue royale pour une carrière réussie. Laquelle, Papa Maman ? N'importe laquelle. Une présence parentale plus ou moins lourde. A-t-elle réalisé son rêve ? Elle voulait devenir clown.
Pourquoi repenser à elle et d’autres dans le même genre ? Tous ces à côte pas très à l’aise sur les rails tracés à l’avance. Je pense à eux parce que j’ai l’impression que c’est plus dur pour ces élèves de nos jours. Erreur de ma part. Ça a toujours été très dur pour eux. Dans tous les milieux. Quand tu débarques dans une famille ne comprenant pas du tout la grande « richesse de l’à côté ». Un certain nombre d’entre eux rentrera dans le rang. Avec plus ou moins de souffrance et frustration au fil de leur histoire. D’autres arriveront à trouver un équilibre en prenant le rail, sans négliger entièrement leur rêve d’enfance. Et il y a les irréductibles. Les individus refusant de transiger. Ce sera ça ou rien. Dans la plupart des cas, ils souffriront en se prenant sans cesse la réalité en pleine gueule. Parmi, une poignée réussira à transformer l’à côté en objet transmissible. Et quelques fois monnayables. Mais avec toujours ce sentiment étrange d’être à côté.
Sur le bord. Peut-être que ça a été toujours comme ça pour les moins adaptés au monde. Néanmoins l’impression que ça risque de devenir dur pour les prochains pas comme il faudrait. Pourquoi ce sentiment ? Les « robots nouvelle génération » dirigeant le pays semblent vouloir écraser tout ce qui ne marche au pas du rendement et de l’efficacité. Notamment les individus ne correspondant pas à la norme. Guère un hasard si la culture est à nouveau très attaquée. Et la nouvelle ministre chargée de ce secteur rue dans les brancards. Prête à mordre. Qu’on l’apprécie ou pas, elle a une réaction saine. Elle, venant d’un milieu modeste, mère de famille à son tour, sait à quel point l’accès à la culture – surtout à un large choix culturel - est très compliqué, surtout loin de certains centre-ville. Un réflexe salutaire que de défendre le ministère de la Culture. Et à travers son coup de gueule de protéger tous les « à côté » souhaitant s'orienter vers les arts. Peut-être que la nouvelle ministre de la Culture n'a pas réagi pour ces raisons. Dans tous les cas, celles et ceux avec une fibre artistique mais inadaptés aux études, issus de familles dites favorisées, pourront peut-être se rattraper aux branches. Tandis que les « à-côté » venant de la même enfance que la ministre, vont avoir beaucoup de mal. Encore plus de murs visibles et invisibles. Les temps vont être très durs pour les pas dans le moule. Et double peine pour les sans carnet d’adresses.
Sale temps pour les maladroits. Tous ces individus qui ne savent pas penser et rêver dans les clous. On va vouloir les faire rentrer dans le rang. Certains finiront pas se résigner et faire profil bas. D’autres exploseront en vol pour finir en prison, en HP, au bout d’une corde. Et il y a tous les autres qui ne lâcheront pas. Ces artistes, inventeurs, aventuriers, qui éclaireront notre époque et les suivantes. Ont-ils été heureux ? Sans doute certains. La plupart sûrement insatisfaits, toujours en doute et quête. Des solitudes actives qui ont su échapper aux nouveaux robots issus de la machine à faire marcher droit. Sur le bord, les inadaptés à la pensée droite bricoleront leur histoire unique. Transformant leurs maladresses en traces. Quelques-uns et unes auront un jour une plaque à leur nom. En pleine lumière.
Et à côté de la plaque.