Lepeletier de Saint-Fargeau, Projet pour une éducation nationale

En ces temps de réforme du collège et autres débats de société, il est intéressant de se pencher sur le projet éducatif rédigé en pleine révolution, à la charnière des années 1792 et 1793, par Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau. On mesure alors un peu mieux quelle sorte de « progrès » nous avons accompli en plus de deux siècles.

En ces temps de réforme du collège, il est intéressant de se pencher sur le projet éducatif rédigé en pleine révolution, à la charnière des années 1792 et 1793, par Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau. On mesure alors un peu mieux quelle sorte de « progrès » nous avons accompli en plus de deux siècles.

Lepeletier n’est pas né révolutionnaire. Issu d’une grande famille de « parlementaires » (c’est-à-dire d’hommes de loi), marquis de Saint-Fargeau, à la tête d’une immense fortune qui lui procure 600 000 livres de rente annuelle, il entame une brillante carrière comme conseiller au Parlement de Paris, puis avocat général, enfin « président à mortier » du Parlement de Paris, la charge la plus prestigieuse de la magistrature de l’Ancien Régime. En 1789, à vingt-neufs ans, il est député de la noblesse aux États-Généraux. Cependant il abandonne vite son ordre pour embrasser la révolution et la cause du peuple. « Les fortunes immenses imposent de grands devoirs » dira-t-il. C’est un humaniste et un philanthrope, mais non de ceux qui soulagent ponctuellement la misère ou créent des fondations pour glorifier leur nom : Lepeletier veut régénérer la société, il croit aux idéaux de liberté et d’égalité de la révolution, mais de manière concrète : « Que serait la liberté si elle n’était soutenue par la forte éducation de tous, et comment cette éducation serait-elle possible dans la misère du plus grand nombre ? » Où on voit que « la République » n’est pas, pour lui, un slogan creux de discours électoral et qu’elle ne peut pas s’accommoder d’immenses fortunes côtoyant la grande pauvreté.

A la suite de la suppression des titres de noblesse, il ne signe plus que Michel Lepeletier.

Président de l’Assemblée constituante, il rédige un projet de code pénal qui propose l’abolition de la peine de mort (il votera pourtant la mort de Louis XVI). Plus tard il est élu député de la Convention, où il siège avec les Montagnards et dont il est le secrétaire. En décembre 1792 et janvier 1793, il rédige son « plan d’éducation nationale », qui ne sera présenté par Robespierre à la Convention qu’en juillet, mais avec enthousiasme (« C’est admirable ; c’est le premier ouvrage qui soit à la hauteur de la République ! »). Entre temps Lepeletier est mort, assassiné le 20 janvier par un garde du corps du roi pour avoir voté la mort de Louis XVI. Son plan, examiné par la Convention, ne sera jamais mis en œuvre.

De quoi s’agit-il ?

De fonder « une éducation vraiment nationale, vraiment républicaine, également et efficacement commune à tous. » Plus précisément, Lepeletier veut organiser le premier degré d’enseignement (l’école que nous appelons aujourd’hui « primaire ») pour que « tous les enfants reçoivent un commencement sérieux d’éducation », et qu’une éducation commune aux riches et aux pauvres façonne « une conception nouvelle de la vie. »

De 5 à 12 ans (11 ans pour les filles, sans que cette différence entre filles et garçons soit expliquée), tous les enfants sans distinction seraient ainsi élevés dans des internats (habitations d’émigrés, maisons religieuses confisquées par l’État) aux frais de la République (« mêmes vêtements, nourriture, instruction et soins »). Avant il vaut mieux qu’ils soient aux soins de leur mère, après ils sont en âge d’apprendre un métier et de travailler, explique Lepeletier.

L’instruction n’a pas pour but d’apprendre un métier : « Jusqu’à douze ans il s’agit de former non des laboureurs, non des artisans, non des savants, mais des hommes pour toutes les professions… L’apprentissage de leurs divers métiers n’est pas du ressort de la loi. »

Cette instruction est obligatoire. Les parents qui voudraient s’y soustraire se verraient privés momentanément de leurs droits de citoyens, et paieraient deux fois la « taxe des enfants » destinée à financer le dispositif.

L’enseignement religieux n’y a aucune place : « Je désirerais que, pendant le cours entier de l’instruction publique, l’enfant ne reçût que les instructions de la morale universelle et non les enseignements d’aucune croyance particulière. Je désirerais que ce ne fût qu’à douze ans, lorsqu’il sera rentré dans la société, qu’il adoptât un culte avec réflexion. Il me semble qu’il ne devrait choisir que lorsqu’il pourrait juger. » Toutefois Lepeletier n’est pas opposé à la religion, et il est pragmatique : anticipant le possible mécontentement des familles « surtout dans les campagnes » si on soustrayait leurs enfants aux pratiques de tout culte religieux, il accepte qu’à certains moments et « hors du cours de l’éducation nationale » les enfants soient conduits « au temple le plus proche » pour « y apprendre et y pratiquer la religion à laquelle ils auront été voués par leurs familles. »

Le moyen de financer cette école nationale est aussi pour Lepeletier celui d’atténuer les inégalités : «  diminuer les nécessités de l’indigence, diminuer le superflu de la richesse. » Il imagine ainsi une « taxe pour l’éducation commune des enfants » proportionnelle à l’impôt, donc à la fortune. Ainsi ceux qui payent trois journées de travail (trois livres) de contribution directe verseront en plus une livre et six sous de taxe pour l’éducation. Pour 200 livres de contribution la taxe sera de 100 livres, pour 20 000 livres elle s’élèvera à 10 000 livres. « L’enfant du pauvre sera élevé aux dépens du riche, tous contribuant pourtant dans une juste proportion, de manière à ne pas laisser à l’indigent même l’humiliation de recevoir un bienfait. » Comme les enfants ne seront plus, pendant sept années, à la charge de leurs parents, mais à celle de la République, Lepeletier y voit un moyen supplémentaire de faire disparaître l’indigence. Ainsi les bienfaits de la Révolution pénétreront plus profondément dans les couches de la population qui n’en ont pas encore bénéficié, c’est-à-dire les plus pauvres. Quant aux plus riches, ils verraient la « surabondance maladive » de leur fortune retranchée et versée au soulagement des citoyens peu fortunés, et à la fondation d’ »une institution vraiment digne de La République. »

Jaurès, dans son Histoire socialiste de la Révolution française, consacre plusieurs pages au compte-rendu de ce projet (pages qui ont alimenté le présent billet). Il en fait un bilan critique. Outre l’inégalité de traitement entre filles et garçons, l’instruction prévue par Lepeletier, consacrée surtout au travail manuel, n’était pas faite pour « déclasser les enfants du peuple ». Le plan de Lepeletier livrait les enfants, à l’âge de douze ans, aux « maîtres de la production » : « au sortir de ce communisme passager de l’instruction publique, » écrit Jaurès, « les enfants retrouveront les lois de la concurrence illimitée et de l’individualisme bourgeois. » De même il est illusoire, pense Jaurès, de croire que l’éducation commune des riches et des pauvres suffirait à « fondre les classes, ou même à atténuer sensiblement les antagonismes qui résultent du privilège de la propriété. » Propriété que Lepeletier ne remet d’ailleurs en question à aucun moment.

Cependant Jaurès salue le pragmatisme de Lepeletier, sa sincérité et sa force de conviction, sa vision sociale et historique, et voit dans son plan « le terme idéal vers lequel évolue l’organisation de l’enseignement dans la démocratie française. »

« Ce ne sont encore que des tendances, » écrit-il, « mais qui iront se développant à mesure que grandira l’influence sociale du prolétariat et que l’esprit socialiste pénétrera les pouvoirs publics dans la commune et dans l’État. »

Jaurès serait hélas forcé de réviser son jugement s’il revenait parmi nous. Avec les appels à « libérer » l’enseignement du contrôle de l’État et à le confier aux parents, les pressions du Medef pour un enseignement « adapté aux besoins des entreprises », les grandes polémiques sur la religion et les petites économies de transport scolaire et de cantine on est aux antipodes des projets réformateurs de Lepeletier ... On serait pourtant bien inspirés de s’en souvenir, tant sa vision, au-delà des différences de style dues à l’époque, résonne encore aujourd’hui. « Tant que vous n’aurez pas acheminé à une trace et moulé sur une même forme de vertu tous les enfants de la patrie, c’est en vain que vos lois proclameront la sainte égalité, la République sera toujours divisée en deux classes : les citoyens et les messieurs. »

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