Le Front National est-il d'extrême droite?

C'est la question posée ce matin (lundi 7 octobre) sur France Inter à Jean-Luc Mélenchon par Thomas Legrand. Apparemment pour ce journaliste la réponse ne va pas de soi.

Mélenchon a répondu quelque chose comme "Ben oui, c'est évident". Pour moi aussi c'est évident, et je voudrais dire brièvement pourquoi, et aider ceux et celles qui comme Thomas Legrand resteraient dans l'incertitude et penseraient que le Front National est peut-être juste "à droite", ou "apolitique", voire même "à gauche", sait-on jamais, les aider donc à y voir plus clair.

Les deux piliers du Front National sont le nationalisme, et un discours social qui "emprunte" à la gauche ses références et son vocabulaire. Souvenons-nous : national + socialiste, c'est le nom donné par Hitler au parti qu'il fonde en 1920 : Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei.

Le nationalisme du Front National prend pour cible

  • d'une part, l'immigration (dont il gonfle les chiffres) rendue responsable des déficits (les immigrés coûteraient des milliards à la France, sans rien lui rapporter), de l'insécurité (selon Marine Le Pen "les cartes de la délinquence et de l'immigration se superposent de manière quasiment totale"), et généralement de tous les maux réels ou imaginaires, passés, présents et à venir, puisque pour le père Le Pen "demain les immigrés s'installeront chez vous, mangerons votre soupe et coucheront avec votre femme, votre fille ou votre fils". Tout ça sur fond de racisme assumé, puisque "Oui, il ya inégalité des races, comme il y a inégalité des civilisations, je persiste et signe." (le même). La solution est bien sûr d'interdire toute immigration, de procéder à des expulsions en masse (entre 200000 et 400000 personnes, on ne sait pas trop), d'interdire l'accès aux immigrés aux prestations sociales, "trop généreuses" et censées attirer les immigrés comme le miel attire les mouches, et bien sûr la "préférence nationale", qui revient à priver de droits les étrangers sur le territoire français et donc à instaurer une sorte d'apartheid "à la française".

Le nazisme pour sa part, dans son "Programme en vingt-cinq points" de 1933, exclut les juifs de la citoyenneté allemande, proclame la supériorité de la race aryenne sur toutes les autres, et les nazis demandent par exemple que "tous les non-Allemands établis en Allemagne depuis le 2 août 1914 soient immédiatement contraints de quitter le Reich", et que "tous les directeurs et collaborateurs de journaux paraissant en langue allemande soient des citoyens allemands".

  • d'autre part le nationalisme du Front National s'en prend aussi à l'Europe, à l'euro, et en appelle au retour d'une monnaie nationale et au repli sur soi ("La France ne doit plus verser un seul centime aux pays de la zone euro" selon Marine Le Pen). Mais sans remettre en cause le principe de la dette, sans changer la politique monétaire, en refusant le contrôle des changes, et avec une banque de France indépendante comme l'est aujourd'hui la Banque Centrale Européenne : la même politique, mais repeinte en bleu-blanc-rouge.

 Les nazis se disent anti-capitalistes et sont opposés à la finance internationale (aux mains des Juifs bien entendu...), aux grandes entreprises et à l'économie de marché. Il fallait que l'Allemagne eût un contrôle direct sur les ressources de son "espace vital" plutôt que de dépendre du commerce international. Mais Hitler reste vague sur son programme économique, ne remet pas en cause le capitalisme allemand, et au bout du compte le régime nazi, loin de menacer les grandes entreprises capitalistes allemandes, leur est très profitable, allant jusqu'à leur apporter une main-d'oeuvre gratuite puisée dans les territoires conquis.

Et puis il y a le discours social.

  • Le discours du Front National de Marine Le Pen semble opposé à l'ultralibéralisme et cherche à séduire les "couches populaires" dont il partagerait les préoccupations. "Virage social" du parti dit une partie de la presse, car le père était miltonien et reaganien (mais pas tout-à-fait nouveau puisque Bruno Mégret prépare dans les années 90 les "51 propositions sociales"). Donc on voit le Front National prendre position contre la réforme des retraites de Sarkozy et celle de Hollande, dénoncer la "stagnation du revenu des Français", la "pression fiscale croissante exercée sur les ménages", la "progression des inégailtés", etc. Evidemment tout ceci ne concerne que les "Français". Evidemment, le FN ne croit pas (comme Jérôme Cahuzac) à la lutte des classes, lui préférant une "reconciliation" entre patrons et salariés de type corporatiste. Il préconise en même temps l'allègement du coût du travail, la suppression du droit au minimum vieillesse pour les étrangers n’ayant pas travaillé et cotisé en France pendant au moins dix ans, il ne parle pas d'augmentation du SMIC mais attend, pour redresser le pouvoir d'achat, "le retour de la croissance", prend violemment parti contre les syndicats, qualifiés de "gréviculteurs" - etc. La limite des préoccupations sociales de Marine Le Pen apparaît bien dans l'un des points de son programme présidentiel : supprimer la prise en charge de l'IVG. Ainsi l'IVG resterait accessible à celles qui peuvent la payer, les autres (et les immigrées bien sûr) devant assumer une maternité forcée ou avoir recours à la clandestinité.

Dans l'Allemagne nazie, la rhétorique anticapitaliste fait référence aux termes de socialisme et de révolution, mais en des termes extrêmement vagues et souvent contradictoires. Les cadres nazis emploient le vocabulaire révolutionnaire de façon symbolique et totalement coupée de la réalité, de la même manière que le rouge est emprunté pour le drapeau de l'Allemagne nazie au drapeau soviétique, "patrie des travailleurs" qui a alors le vent en poupe. Pour Hitler, qui utilise les mots "nationalisme" et "socialisme" de façon interchangeable, le socialisme se résume finalement à un dévouement inconditionnel à la Nation : "Celui qui est prêt à faire sienne la cause nationale, dans une mesure telle qu'il ne connaît pas d'idéal plus élevé que la prospérité de la nation ; celui qui a compris que notre grand hymne Deutschland über alles signifie que rien, rien dans le vaste monde ne surpasse à ses yeux cette Allemagne, sa terre et son peuple, son peuple et sa terre, celui-là est un socialiste ». Dès 1930 l'aile "socialiste" du nazisme sera éliminée physiquement lors de la Nuit des Longs Couteaux.

Nationalisme étroit, xénophobe et raciste; affichage social en trompe-l'oeil : oui, M. Legrand, le Front National est bien un parti d'extrême-droite.


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