François Fillon, l'héritier d'Augusto Pinochet

On a largement souligné la filiation politique, revendiquée par François Fillon lui-même, avec Margaret Thatcher. Mais il en existe une autre, moins avouable et dont on n’a pas parlé : celle avec Augusto Pinochet.

On a largement souligné la filiation politique, revendiquée par François Fillon lui-même, avec Margaret Thatcher. Mais il en existe une autre, moins avouable et dont on n’a pas parlé : celle avec Augusto Pinochet.

On fait souvent remonter les débuts de l’offensive libérale aux mandats de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne (1979-1990) et de Ronald Reagan aux États-Unis (1981 - 1989), mais on oublie généralement que c’est au Chili, après le coup d’État de 1973, que fut testé pour la première fois l’agenda économique et social du libéralisme, de façon dogmatique, systématique et à l’échelle d’un pays. « C’est la première fois », dit Milton Friedman lui-même, « qu’un mouvement vers le communisme était remplacé par un mouvement vers le marché libre. »

On trouvera peut-être outrancier le rapprochement entre François Fillon et le général Augusto Pinochet. Il est vrai que le premier ne porte pas l’uniforme, et surtout que s’il arrive au pouvoir ce ne sera pas, a priori, par un coup d’État sanglant. De toutes façon le but de ce billet n’est pas de repeindre François Fillon en dictateur, mais de rappeler la filiation qui existe entre la politique qu’il entend promouvoir et celle menée par Pinochet dans les années 1970 et 1980, l’inspiration libérale étant la même et les mesures concrètes souvent étrangement proches comme on le verra plus loin.

Il y a d'autres points de rapprochement : Fillon comme Pinochet sont à la fois catholiques conservateurs dans le domaine des mœurs, et ultra-libéraux dans le domaine économique. Pinochet parlait de « guerre » contre le marxisme. Fillon, ne craignant pas les références à forte connotation, décrit la mise en œuvre de son programme de gouvernement comme « une forme de blitzkrieg ». L’un et l’autre entendaient ou entendent contourner la démocratie, le Chilien en mettant fin au gouvernement élu de Salvador Allende et en instaurant un régime dictatorial et répressif, le Français plus pacifiquement en annonçant tranquillement qu’il utilisera les moyens que lui donne la Ve République pour passer par-dessus le Parlement : ordonnances, votes bloqués, 49.3 et « enfin tout ce qui est nécessaire ».

Les situations respectives du Chili en 1973 et de la France en 2017 ne sont évidemment pas les mêmes. La principale différence est que la France est déjà engagée depuis plus de trente ans, de façon « démocratique » et sous des gouvernements de droite et de gauche, dans la voie du libéralisme, tandis qu’en 1973 au Chili l’État tenait une grande place dans l’économie et la société, place renforcée encore avec l’élection d’Allende en 1970. Ainsi la France a déjà privatisé une grande partie de ses entreprises, contrairement au Chili de l’Unité Populaire qui avait beaucoup nationalisé. La politique monétaire et budgétaire française est déjà largement contrainte par les traités européens. Le pays ne connaît pas une inflation à 3 chiffres. Il n’a pas un gouvernement d’inspiration marxiste (on en aurait entendu parler). Cela explique certaines différences majeures entre les programmes de réformes économiques et sociales du Chili des années 1970 et de la France de 2017.

Une autre différence importante concerne la préparation de ces plans. Alors que Fillon envisage d’arriver à l’Élysée avec un package de réformes libérales prêtes à infliger, Pinochet prend le pouvoir en 1973 d’abord pour mettre fin au « chaos » de l’expérience marxiste d’Allende, mais n’a pas encore de religion bien définie en matière économique. Ce n’est que progressivement, devant les revers économiques rencontrés dans les premières années (inflation galopante, fort déficit commercial, chute de l’activité et du pouvoir d’achat, hausse considérable du chômage…) que l’option libérale, promue par les Chicago Boys installés depuis les années 60 à la Pontificia Universidad Católica (PUC) de Santiago et leurs disciples chiliens, parviendra à s’imposer à la Junte comme un « traitement de choc » indispensable, et ce au prix de rivalités et de « purges » des récalcitrants au sein du gouvernement militaire lui-même.

On peut pour simplifier résumer les mesures prises par les gouvernements chiliens, surtout à partir de 1975, à deux volets : économique et social, eux-mêmes divisés en quatre domaines chacun. Sans surprise pour nous qui vivons en 2017, le dogme qui inspire ces mesures est celui du retrait massif de l’État de l’économie et des institutions sociales, remplacé par le marché qui doit réguler l’ensemble (rappelons au passage la promesse de François Fillon de supprimer 500 000 postes de fonctionnaires), et l’ouverture complète du pays au marché international.

Dans le domaine économique, l’action des gouvernements chiliens postérieurs au coup d’État a porté principalement sur la libéralisation du commerce extérieur (abaissement des droits de douane à 10 %, suppression des barrières non tarifaires aux importations), la libéralisation financière intérieure (privatisation du secteur bancaire, libération des taux d’intérêts et du crédit, mise en place des financieras, sortes de banques opérant pratiquement sans régulation), et la libéralisation financière extérieure (fin des restrictions aux entrées et sorties de capitaux étrangers) : dans tous ces domaines François Fillon n’a plus grand-chose à faire, le travail ayant été déjà effectué par les institutions européennes (marché unique, « indépendance » de la BCE, liberté des mouvements de capitaux etc.). Il ne reste qu’à approuver les traités CETA et TAFTA qui balaieront les derniers obstacles à la « liberté du commerce ».

Les privatisations ont représenté le quatrième volet de la politique économique de la Junte : restitution à leurs anciens propriétaires des entreprises nationalisées par l’Unité Populaire (500 environ), puis à partir des années 1984-85 nationalisation des entreprises du patrimoine public historique (télécommunications, énergie, transport aérien…). Là aussi une grande partie du travail a déjà été faite en France. Mais François Fillon déclarait le 1er décembre 2016 : « Moi je veux reprendre les privatisations. Je veux que l’État sorte des entreprises du secteur commercial... » ;

Dans le domaine social, le traitement de choc a porté sur quatre domaines :

- la législation du travail : au Chili il s’agissait, sans surprise, de réduire l’influence des syndicats et de « flexibiliser » (flexibilizar) le marché du travail, objectif mis en place en 1979 avec le « Plan du Travail » (Plan Laboral), prévoyant notamment la possibilité de licencier sans avoir à fournir de justification, les restrictions à la création de syndicats dans les entreprises de moins de cinquante salariés, l’interdiction de la négociation par branche ou secteur au profit de la négociation par entreprise, la limitation du droit de grève à 60 jours par an (au-delà desquels le licenciement sans indemnisation est automatique), la désindexation des salaires dans le privé, etc. avec comme résultat la soumission entière des travailleurs au « marché » et aux employeurs.

On aura reconnu sans peine dans certaines de ces mesures la philosophie sous-jacente à la Loi travail française de 2016. François Fillon entend continuer l’ouvrage : « relever les seuils sociaux de 10 à 50 et de 50 à 100 salariés », « recentrer le code du travail sur les normes sociales fondamentales, qui ne représentent qu’environ 150 pages sur 3 400 », « renvoyer tout le reste à la négociation au niveau de l’entreprise ou des branches et instaurer le référendum d’entreprise en cas de blocage du dialogue social », « mettre en place un contrat de travail avec des modalités de rupture prédéfinies et progressives », « introduire le motif de réorganisation de l’entreprise dans les procédures de licenciement collectif pour faciliter l’adaptation des entreprises à leur contexte concurrentiel » - et bien sûr abolir les 35 heures.

- la réforme des retraites : le plan mis en œuvre au Chili consistait à remplacer le régime par répartition existant par un régime de capitalisation individuelle. En 2016 cela peut sembler manquer d’originalité. Mais si les fonds de pension existaient déjà, aux États-Unis notamment, le Chili fut pionnier au niveau mondial dans la privatisation du système de retraite, fondé désormais sur le principe de « liberté » et reposant sur la « responsabilité individuelle » de chaque travailleur. Mis en place à partir de 1981, le nouveau système de retraite obligeait les nouveaux travailleurs à verser leurs cotisations à un fonds de pension privé, les anciens cotisants restant libres de conserver ou non l’ancien système de répartition. L’un des principaux effets de cette réforme fut de générer un énorme marché privé de capitaux.

Sans réelle surprise on apprend que François Fillon veut mettre en place un élément de retraite par capitalisation « pour apporter un complément au système par répartition ». Et aussi repousser l’âge légal de la retraite à 65 ans.

- la santé : le système mis en place au Chili s’appuya sur un double pilier : celui de la solidarité gérée par le système public, et un autre, privé, géré par les entreprises d’assurance. Celles-ci étaient autorisées à établir des critères d’exclusion pour leurs assurés (selon des critères d’âge, de risque etc.) et laissaient donc au système public la prise en charge des revenus les plus faibles et des problèmes de santé les plus importants, se concentrant sur les créneaux rentables des hauts revenus et des meilleurs indices de santé.

Dans la France de 2017, sous le beau titre « Tous les Français doivent pouvoir se soigner », on retrouve chez François Fillon la proposition de « focaliser l’assurance publique universelle sur des affections graves ou de longue durée » (autrement dit coûteuses, et qu’on épargnera au privé de prendre en charge.). Pour les affections moins graves ou moins longues, qu’il faut soigner aussi, paiera qui pourra.

- l’éducation : comme pour le reste, la réforme chilienne consistait à ouvrir l’éducation au marché, mais aussi à lutter contre la mobilisation politique et syndicale « marxiste » des enseignants et des étudiants. Pour ces deux objectifs, des écoles furent privatisées ou placées sous le contrôle des municipalités (et non de l’État). Ainsi les enseignants perdaient une grande partie de leur force d’organisation et dépendaient plus étroitement des pouvoirs locaux. Les familles recevaient la responsabilité du choix de l’éducation à donner à leur enfants, dans une offre incluant des acteurs privés, et les établissements scolaires étant mis en concurrence. Les années de formation de base (enseignement primaire) étaient obligatoires et gratuites : il s’agissait de donner à la population un minimum de connaissances utiles à la production. L’enseignement secondaire et supérieur était pour sa part à la charge financière des familles, c’est-à-dire en pratique réservé aux plus aisées.

Qu’en est-il chez François Fillon ? On sait que pour lui, comme pour Pinochet au Chili, les universités françaises sont des « foyers de marxisme ». On retrouve dans ses propositions de nouvelles convergences avec le programme chilien : « donner aux directeurs d’école de réels pouvoirs de promotion des professeurs », « confier la présidence du conseil d’administration à une personnalité extérieure », « donner aux chefs d’établissement du second degré le droit de recruter les enseignants », « mieux préparer les jeunes à un métier correspondant aux bassins d’emploi en donnant aux régions – plutôt qu’aux rectorats – la responsabilité de l’enseignement professionnel et la possibilité d’adaptations régionales aux diplômes ».

Rien de bien nouveau sous le soleil libéral en somme.

Il y a pour finir un dernier rapprochement à faire entre Augusto Pinochet et François Fillon. Pour le premier, c’est l’instauration d’un régime dictatorial, qui permit de mettre en place des mesures qui auraient été difficilement acceptées sous un régime démocratique. La lutte contre le marxisme, « ennemi de l’intérieur », fournissait le cadre idéologique nécessaire pour justifier dictature et répression. Et peu importait que la pénétration des idées marxistes dans la société chilienne fût réelle ou imaginée : comme l’a déclaré Pinochet, « Je ne crois pas à une victoire définitive sur le marxisme. Le marxisme est comme un fantôme, très difficile à attraper, et même impossible à piéger. » L’avantage de cette façon de voir c’est que la lutte devait continuer, même et surtout si l’ennemi restait invisible. On a vu avec le gouvernement de Manuel Valls comment la lutte contre le terrorisme islamiste peut jouer le même rôle et servir à justifier des atteintes à la démocratie, aux libertés individuelles, au droit syndical, au droit de manifester. On aperçoit aussi comment cela pourra continuer à servir avec François Fillon : « La France que nous aimons est, aujourd'hui, menacée. Pas seulement dans son intégrité. Elle est menacée dans son mode de vie, dans sa liberté d'expression, dans ce qui constitue le cœur de sa civilisation et bien sûr les ressorts de son histoire. Elle est menacée dans son identité par un ennemi dont le crime est la prière, un adversaire qui a une volonté et de multiples visages ... » (François Fillon, Vaincre le totalitarisme islamique).

 

J’ai alimenté ce billet à partir des sources suivantes :

- La stratégie du choc, Naomi Klein (Actes Sud) et film documentaire du même titre de Michael Winterbottom et Mat Whitecross, tiré du livre.

- « La « Révolution économique » au Chili. A la recherche de l’utopie néoconservatrice 1973 - 2003 » . Histoire. Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), 2010. Emmanuel Garate.

- Le site officiel de campagne de François Fillon

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