L’uberisation ou le retour au XIXe siècle

Pour les libéraux et leur porte-parole Macron, l'uberisation c'est une formidable opportunité, un moyen de vaincre le chômage et de résoudre le problème des banlieues. En réalité, un pas de plus vers la « liberté d'entreprendre ». C’est l’exploitation du travail sans les inconvénients de l’esclavage institutionnel et du salariat, et c'est une histoire d'exploitation déjà ancienne et déjà vue.

L’uberisation ou le retour au XIXe siècle

Le salariat a été un progrès par rapport à l’esclavage, c'est indéniable : un progrès pour les droits humains bien sûr, mais aussi un progrès pour les employeurs. Un esclave, c’est du capital immobilisé, dont il faut prendre un minimum de soin si on veut qu’il soit utile à quelque chose. Et le jour où on n’a plus de travail à lui donner, qu’en faire ? Le revendre, mais ça peut être compliqué, se faire à perte … Plus facile de se débarrasser d'un salarié, pas de mise de fond au départ, pas d'entretien à assurer. C’est ce qu’avaient compris les Etats de l’Union quand ils entrèrent en guerre contre le Sud esclavagiste – pour des raisons morales, mais aussi et surtout économiques, l’esclavage pratiqué dans le Sud étant mal adapté à l’industrie capitaliste naissante du Nord.

Par contre le salariat a aussi ses inconvénients, aujourd’hui surtout, car l’employeur a des responsabilités vis-à-vis des gens qu’il salarie : indemnités en cas de licenciement, salaire minimum, code du travail etc.

L’uberisation, c’est un pas de plus vers la « liberté d’entreprendre » et le confort de l’employeur. C’est l’exploitation du travail sans les inconvénients de l’esclavage institutionnel (peu présentable aujourd'hui) et du salariat : en effet, pour l’entreprise pas d’outil de travail à fournir, pas de droits à ouvrir aux congés payés, pas de charges à payer, pas de responsabilité en cas de maladie, d’accident, pas de limite au temps de travail, pas de syndicats ; si un chauffeur enfreint la loi la société n’est pas responsable. Pour « licencier » un chauffeur qui ne convient pas il suffit de le déconnecter de l’application. La mise en concurrence de dizaines de milliers de chauffeurs permet de faire pression sur eux : si un s’en va, vingt autres prendront sa place. Le rêve, quoi.

En prime Uber échappe bien sûr à l’impôt comme Google, Amazon et tant d’autres par de savants montages financiers offshore.

Le chauffeur « chef d’entreprise » achète son véhicule (à crédit, ça permet de le tenir), et il reçoit de la société qui le met en relation avec les clients ce qu’elle veut bien lui donner, après prélèvement d’une commission de 20 %. Au début la course était à 12 €, puis 10, puis 8, puis 5. Comme il faut payer ses impôts, rembourser la voiture, payer l’essence, l’assurance etc. et faire vivre sa famille, les journées de 15 heures et les semaines de 70-90 heures ne sont pas rares.

Pour Macron, Uber c’est l‘avenir

La démolition du code du travail avec le sourire a trouvé son porte-parole en la personne d’Emmanuel Macron : « On le voit avec l’exemple qu’offre Uber dans la région parisienne : des gens souvent victimes de l’exclusion choisissent l’entrepreneuriat individuel parce que pour beaucoup de jeunes aujourd’hui, c’est plus facile de trouver un client que de trouver un employeur. » (1)

Uber permet selon Macron de « recréer des emplois, des opportunités, de nouvelles formes de mobilité. Donc je pense que c’est une offre qui a sa pertinence en France.  […] Le monde n’est pas fini, et donc ça crée de nouvelles opportunités, de nouvelles options. » (2)

En somme l’uberisation serait une avancée économique et sociale, une réponse au chômage et à l'exclusion, permettant aux jeunes – de banlieue notamment – de s’en sortir « dans la dignité » :« Allez à Stains expliquer aux jeunes qui font chauffeur Uber qu’il vaut mieux aller tenir les murs ou dealer. Les quartiers où Uber embauche, ce sont des quartiers où nous, on ne sait rien leur offrir. En effet, ils travaillent 60 ou 70 heures pour toucher le smic. Mais ils entrent dans la dignité, […] ils mettent un costume, une cravate… Qu’est-ce qu’on leur a offert de mieux depuis 30 ans ? » (3)

Toute la clé est là : laissez se développer un chômage de masse, laissez pourrir les banlieues, et n’importe quel boulot de merde apparaîtra comme un mieux, voire un bienfait.

Retour au XIXe siècle

Cette « formidable opportunité » s’avère en fait être une formidable régression. L’ « uberisation » existait en France au XIXe siècle, même si elle ne portait évidemment pas ce nom et ne passait pas par une « application ».

Le parallèle est frappant par exemple avec le Cambrésis, où des tisserands à domicile travaillaient pour le compte de négociants donneurs d’ordre, sur le métier dont ils étaient propriétaires. Le fil, les cartons, la chaîne, les trames leur étaient fournis. Ils étaient payés à la tâche, trois fois rien pour des journées interminables. Ce n’est pas l’amour de l’auto-entreprise qui les animait, mais la misère : le budget annuel d’une famille de 2 enfants est estimé à 725 francs en 1848. L’homme le mieux payé gagnait 1,50 franc par jour. Il fallait donc ajouter le travail de sa femme et de ses enfants pour joindre les deux bouts.

« Alors, on joue des pieds et des mains à en perdre le souffle, à en perdre la santé aussi, car la cave, l’été, est d’une fraîcheur dangereuse ; l’hiver on n‘y dispose, pour voir, que de grosses lampes fumeuses. Car pour un salaire dérisoire (un franc vingt-cinq en 1848, et il s’agit de l’homme le mieux payé), il faut œuvrer douze, quinze, voire dix-huit heures par jour, dans l’humidité, le froid, l’obscurité et le claquement ininterrompu des vieux métiers en bois. » (4)

Aujourd’hui, le taxi a remplacé la cave.

 

(1) Emmanuel Macron, ministre de l’économie, dans Le Monde daté du jeudi 7 janvier 2016

(2) Emmanuel Macron, 26 janvier 2016 - « UBER M’A TUER ! », Là-bas si j’y suis.

(3) Emmanuel Macron, 7 novembre 2016 sur Mediapart

(4) Pierre Pierrard, La vie quotidienne dans le Nord au XIXe siècle, Hachette 1976

 

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