Les professeurs: la rentrée des branleurs

Loin d'être une profession de foi, le métier que j'exerce est la cible rêvée d'une société aigrie, en déshérence et lancée dans l'ère du temps réactionnaire. Professeurs de haine et pro-fessée s'animent, de blog en forum, professant autant d'inepties que de fautes d'orthographe. Profession vouée aux gémonies, je m'interroge sérieusement sur l'avenir de cette vocation.

Jeune branleur professeur des écoles dans un village lotois aussi pittoresque qu'un vieux tableau champêtre, j'écoutais, pendant la pause méridienne, le jour de la pré-rentrée, cette charmante émission, dont l'ouverture d'esprit n'est plus à prouver: "Les Grandes Gueules", sur RMC Info. Ne vous moquez pas de moi, j'étais en quête de pitance, dans ma voiture, et j'écoutais la seule fréquence captable dans les contrées reculées de cet adorable département, que je vous conseille d'ailleurs chaleureusement, car il est aussi accueillant que peut l'être un lieu festif et de bonne vie.

Ecoutant, donc, cette émission, dont les sujets varient invariablement autour des profiteurs de la société (musulmans, jeunes chômeurs, SDF, et bien entendu fonctionnaires), je suis tombé sur "La pré-rentrée", thème extrêmement original, un jour de pré-rentrée. Le charmant animateur - nous l'appellerons Eric Brunet - énonce, de sa plus belle verve, son avis, que d'aucuns - auditeurs habitués, les piliers de comptoirs virtuels - sont sommés de discuter, d'approuver et (rarement) de désapprouver. Son avis? LE NIVEAU DES ELEVES, C'EST LA FAUTE AUX PROFS. Notez, avant que nous discutions de cette très haute opinion du corps enseignant, que la phrase peut s'accorder à tous les autres profiteurs de la société, susnommés. 

Alors, les professeurs, des branleurs? 

Loin d'être une opinion isolée (le sondage a d'ailleurs donné raison à ce cher présentateur à 60%), est l'apanage d'une très grande majorité de l'opnion publique, comme de l'éditocratie française, qui omettent de parler des nombreuses lacunes avec lesquelles nous travaillons, nous, dont les heures de travail sont illimitées, bien au-delà des clichés du prof toujours en vacances.

D'intervention radio à une autre, les auditeurs, mutuellement encouragés par la névrose anti-prof qui fait le bonheur des médias, déballaient une série de clichés ordinaires, que l'on entend dans tous les coins de rue, et qui, à force d'être proférées, finissent par devenir plus crédibles que la réalité elle-même: vacances, salaires, niveau de recrutement, pédagogie archaïque. Tout y passe. Sauf peut-être les quelques centaines de milliers de pédagogues acharnés qui ne comptent plus leurs heures, s'investissent (dans les deux sens du terme) pour la réussite et l'épanouissement de leurs enfants, qui sont recrutés à un niveau scolaire inégalé (pour ma part, bac + 7 et une année de formation en plus), de salaires parmi les plus bas de l'OCDE.

Mais qu'importe? Tout le monde le dit, les profs sont des branleurs. Des feignasses, des fainéants qui ne pensent qu'aux prochaines vacances, au prochain salaire. Et en plus, bientôt en grève, les cons!  C'ÉTAIT MIEUX AVANT.

Le lieu où j'enseigne (et dirige l'école) et si éloigné de toute civilisation (enfin... civilisation...) qu'ici, c'est l'inverse: les parents sont heureux de me rencontrer, de me voir m'investir pour des élèves pour lesquels je ne vise qu'une chose: l'épanouissement, l'émancipation intellectuelle. L'école elle-même semble témoigner en son sein de cette aura bienfaitrice, des locaux sobres mais accueillants, un personnel disponible, des élus qui se préoccupent de leur petite école, aux petits soins avec le nouvel instit. Une école à l'ancienne. Une école qui est respectée, loin de l'opprobre jetée par la foule, qui croit être originale en dédaignant le pédagogue, mais qui se mêle au troupeau bêlant d'aigris. Même les élèves semblent plus respectueux, ici. En même temps, leurs parents le sont. L'école à l'ancienne, quoi. OUI, L'ÉCOLE, C'ÉTAIT PEUT-ÊTRE MIEUX AVANT. Avant que la réaction n'envahisse l'opinion publique, toujours occupée à regarder le doigt quand le sage montre la lune. Si la destruction présumée de l'école est actée, elle l'est moins par le corps professoral que par la p(a)resse nationale, vautrée dans le confort de la critique, et qui éduque quotidiennement, elle, à l'obscénité et à l'ignorance.

Eric Brunet, le prédicateur de droite, libéral, encourageant chaque jour, courageusement, derrière son micro, la destruction, au nom du Dieu Finance, de notre chère Ecole, a tout simplement cédé à la paresse intellectuelle. Il a d'ailleurs même osé dire que l'on ne travaillait sûrement pas assez. PAS ASSEZ.

J'y repensais en sortant de mon école. Il était 21 heures.

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